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Chroniques africaines
Épisode 14

Snif !

par Eric Rouquette


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Revue mensuelle des écritures théâtrales

Vendredi 30 juillet 2010

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Chroniques africaines
Épisode 14

Eric Rouquette

Eric Rouquette est Auteur dramatique

Snif !

Chaque jour (ou presque), retrouvez les chroniques africaines d'Éric Rouquette, Le spécialiste FOOT de la rédaction du BAT !

12 juillet – Snif !

C’est fini, la Coupe est pleine. Les images de liesse espagnole n’en finissent plus de défiler sur les écrans. On n’évitera pas le parallèle entre le triomphe sportif et sa résonance politique. Là-bas, au moins, la crise a chaud aux fesses. Joueurs de Madrid et de Barcelone faisant l’unité sous le même maillot rouge et or, et c’est l’occasion inespérée de nous resservir le couplet black-blanc-beur à la sauce ibérique. Sur l’air de la réconciliation nationale. Castillans et catalans font la fiesta ensemble. Chouette ! Puisque le rideau sur le football est tiré, il n’y a pas de mal à se faire du bien. Les vainqueurs ont toujours raison.

C’est oublier qu’à quatre minutes près, nous filions droit vers une séance de tirs aux buts, et que celle-ci aurait pu donner la victoire aux laids hollandais. Plus faibles collectivement, ces derniers avaient mis au point une tactique des plus éprouvées : multiplier les fautes, et si possible, broyer du tibia ou défoncer du thorax espagnol. Autrement dit tenir le 0-0. Entreprise rondement menée, le laxisme d’un arbitre dont le flegme britannique laisse rêveur faisant le reste. Ce qui nous donne pour l’histoire une finale pourrie en première mi-temps, irrespirable en seconde, et légèrement plus ouverte en prolongations, Mr Webb s’étant soudain rappelé qu’il avait deux couleurs de cartons à sa disposition, et qu’après avoir usé du jaune, il avait aussi le droit de mettre une touche de rouge.

Mais si San Iker n’avait pas détourné la frappe de Robben, si le divin Iniesta n’avait pas délivré d’un tir homérique toute une planète amoureuse de beau football, on n’en serait peut-être pas à faire enchère de superlatifs sur la joie et la confiance d’une nation (suivez mon regard.) C’est bête à dire, mais ces deux actions nous rappellent que le football appartient d’abord aux footballeurs. Qui sont des hommes, par définition. Ne voyez ici aucun message politique ou sociologique, mais le pied d’Iniesta n’est pas catalan, et les mains de Casillas ne sont pas madrilènes. Il n’y a qu’une issue sportive, et tant mieux si celle-ci est juste et heureuse. La bonne étoile des dieux du ballon rond est allée orner la tunique espagnole. Les Pays-Bas pleurent, mais franchement les filles, des joueurs qui préfèrent casser les idées des autres plutôt que d’imposer les leurs ne méritent pas vos belles larmes.

Belle équipe d’Espagne, qui domine le football en jouant bien. C’est déjà un signe positif suffisant par les temps qui courent. Cette Coupe du Monde se finit en point d’exclamation, grâce au talent et à la simplicité de Xavi et consorts, ces gabarits de poche qui prouvent que le fer dont on forge les bons joueurs n’est pas forcément fait que d’épaules et de muscles. À moins que ce soient ceux du cerveau. Oui, leur suprématie est bien celle de l’intelligence et de la patience. Nul besoin au pays du débonnaire entraîneur Del Bosque – celui-là est mon préféré, on le dirait tout droit sorti d’une BD de Carlos Gimenez – d’interdire le port du casque aux oreilles. Une équipe qui gagne, c’est d’abord une bande de copains. Je sais, ça fait un peu oui-oui au pays des jouets, mais le rappel de quelques valeurs simples vaut bien la tenue de tous les états généraux du monde. (Suivez encore mon regard.)

Bref, ce serait le moment d’aller passer ses vacances à Séville ou à Pampelune, histoire de respirer un peu de cette euphorie qui nous manque, nous qui sommes abandonnés au déclin. Et qui comptons sur le seul Laurent Blanc pour nous refaire la cerise du moral. Celui-là, s’il n’a pas le costume du messie, ça y ressemble. Le moins que l’on puisse dire est qu’il est attendu au coin du bois… j’allais dire comme le loup Blanc. Donnons-lui déjà un sujet d’inspiration à méditer, en observant la moyenne d’âge de la sélection championne du monde : 26 ans et 4 mois, quand seuls les allemands sont plus jeunes encore. Les deux équipes les plus réjouissantes du tournoi avaient donc du sang frais. Comme le disait je ne sais plus quel philosophe : dans l’île aux enfants, c’est tous les jours le printemps.

En attendant, la Coupe du Monde africaine est finie. Fermé le robinet à émotions. Mandela a fait sa sortie lors de la cérémonie de clôture, de quoi terminer les agapes en sourire et en beauté. L’hiver sud-africain va se poursuivre dans l’indifférence générale. Des tonnes de vuvuzelas usées vont garnir les fonds de placard, et c’est peu de dire qu’elles vont nous manquer. Tout comme les concours de maquillage de supporters créatifs, les pas de danse des joueurs ghanéens, les embrassades de Maradona, la chevelure blonde de Diego Forlan (meilleur joueur du tournoi), et jusqu’aux oscillations du poulpe et autres pronostics impertinents de Lizarazu, Pires et Leboeuf. (Dur ! Quatre ans sans Franck Leboeuf !… Ah mais non, c’est vrai qu’il s’est mis au théâtre !)

À propos de théâtre (le vrai), je pars en Avignon noyer ma peine. Je ne me consolerai même pas avec les étapes de montagne du Tour de France. Tout autre événement sportif paraît commun et falot au regard d’une Coupe du Monde. Depuis dimanche soir et comme à chaque fois, la seule notion de temps qui s’impose, ce sont les jours qui nous séparent de la prochaine. Quarante-sept mois moins deux jours, moins trois jours, moins quatre jours… bientôt quarante-six mois avant l’ouverture de la vingtième édition, au Brésil… Voilà qu’un léger espoir vient tempérer ma léthargie. Qui sait ce qui va se passer d’ici-là, et comment les histoires vont s’écrire ?

À la prochaine…


8 juillet – Poulpe fiction

Toute l’Allemagne va le détester. Je ne parle pas de Carles Puyol, le chevelu catalan qui d’un coup de tête rageur a propulsé l’Espagne vers sa première finale de Coupe du Monde. Non, je parle de Paul, le fameux poulpe de l’aquarium d’Oberhausen. Depuis le début de la compétition, et sans qu’il n’ait rien demandé, on lui donne à choisir avant chaque match de la Mannshaft entre deux boîtes, l’une décorée du drapeau allemand, et l’autre du drapeau de son adversaire du jour. Pour son malheur, il ne s’est jamais trompé, et a toujours choisi la boîte du futur vainqueur. Paul est donc devenu un pronostiqueur hors pair, célèbre dans le monde entier. Mais après la défaite d’hier, il est désormais poulpa-non-grata outre-Rhin. Même José Luis Zapatero, le premier ministre espagnol, s’est inquiété de son sort, se disant prêt à lui envoyer une équipe de protection. Alors amis allemands, dépêchez-vous ! Je vous conseille la recette de poulpe au lait de coco : beurre, échalotes, ail, curry, sel, poivre et quelques dés de papaye verte. Mmmm !!!

Blague à part, se pourrait-il que le destin des hommes soit soumis au bon vouloir d’une bête à tentacules ? Même si celle-ci s’appelle Paul – pourquoi pas Hans, d’ailleurs ? -, et même si les hommes en question n’ont pour destin que de porter des shorts et des chaussures à crampons. Et si les prophéties d’un poulpe sont à ce point infaillibles, pourquoi ne pas demander à mon canari de choisir entre deux présentoirs à graines : l’un avec le logo du PS, l’autre avec celui de l’UMP ? Ainsi je n’aurai pas à attendre 2012 avant de savoir si je dois préparer ou non mon baluchon.

Mais revenons au foot. En dépit des tendances dessinées durant la compétition – recul de l’Europe, progression de l’Asie, prééminence des équipes sud-américaines – ce sont bel et bien deux équipes du vieux continent qui s’affronteront pour le titre à Johannesburg. C’est du reste la première fois qu’un pays européen triomphera hors de ses frontières. Lors de la première demi-finale, les hollandais ont su faire parler leurs qualités techniques supérieures face à des uruguayens affaiblis. Les cinq buts marqués furent spectaculaires, et le match à la hauteur d’un enjeu pourtant souvent inhibiteur. Comme peuvent en témoigner les allemands qui, après survolé la compétition et allumé des mèches aux quatre coins des terrains, se sont éteints au plus mauvais moment lors de la deuxième demi-finale. La faute au poulpe ? Oui, certes, mais aussi un peu celle des espagnols. Quand elle a le ballon, cette équipe est capable de faire voler les joueurs adverses autour de lui comme les mouches autour d’un pot de confiture.

La Coupe du Monde aura un vainqueur inédit. Espagne ou Pays-Bas ? Nous aurons l’occasion d’en reparler d’ici la grande finale de dimanche. Mais après avoir visité le monde entier pendant un mois, après avoir vu les scènes de joie envahir les rues de Tokyo ou d’Adélaïde, ou la déception tomber sur Yaoundé ou Santiago du Chili, il est curieux de voir que les deux pays rescapés ne sont séparés que de 1200 petits kilomètres. Et de l’infiniment grand à l’infiniment petit, s’il fallait que le match se déroule à équidistance des deux camps, figurez-vous qu’il aurait lieu du côté de Moulins, France. À l’échelle de la planète, autant dire dans un aquarium…

Tenez, la prochaine fois, plutôt que de déranger tout le monde jusqu’au Brésil, pourquoi ne pas organiser la Coupe du Monde dans un aquarium. Avec un autre poulpe.

À la prochaine…



6 juillet – Héros et martyrs

Malgré tout l’amour que j’ai pour la Bretagne, ce n’est pas au stade du Moustoir à Lorient qu’on verrait ça ! Ni même au stade Bernabeu de Madrid à l’occasion d’un sommet de la Liga Espagnole. Non, ce qu’on a vu vendredi dernier à Port-Elizabeth lors du premier quart de finale entre le Ghana et l’Uruguay, il n’y a que la Coupe du Monde qui peut nous l’offrir. Rappel des faits : on joue la fin des prolongations, 120 minutes épiques à l’issue desquelles les deux équipes n’ont pu se départager, et le Ghana obtient le dernier coup-franc de la partie. Tous les uruguayens se massent dans leur surface de réparation, le coup-franc est tiré, le ballon dévié de la tête au premier poteau, puis repris par un joueur ghanéen, puis repoussé par le gardien uruguayen, puis repris encore d’un tir fracassant par un autre joueur ghanéen… Et c’est le but ! Non, car il se produit un fait inimaginable à ce niveau, assimilable à une vulgaire tricherie de cour de récré, au réflexe quasi-pavlovien d’un gamin qui refuse de perdre : placé sur sa ligne de but, l’attaquant uruguayen Suarez dégage le ballon des deux mains. Geste inouï pour les uns, scandaleux pour les autres, qui restera certainement comme l’arrêt de cette Coupe du Monde. Sans lui, le Ghana aurait été qualifié pour les demi-finales, toute l’Afrique aurait chanté sa présence inédite dans le dernier carré et chanterait encore. Mais toute l’Afrique pleure. Car après l’exploit de Suarez – qui a pris logiquement le carton rouge que méritait son sacrifice – le penalty tiré par Gyan a échoué sur le haut de la transversale et le ballon s’est envolé dans les airs, loin, très loin des rêves de tout un continent. Et autre image insensée, le camp uruguayen célébrait le tricheur comme il se doit, et lui-même, qui pourtant venait d’être exclu, bondissait dans tous les sens. Vous connaissez la fin : fort de l’avantage psychologique de ce double coup du sort, l’Uruguay a remporté sans trembler la séance de tirs aux buts et gagné le ticket pour le paradis qui, en toute justice footballistique, aurait dû revenir aux pauvres ghanéens. Maigre consolation, Suarez sera suspendu pour la demi-finale, ce qui lui fait d’ailleurs une belle jambe.

Là, messieurs-dames, l’arbitre n’y est pour rien. Et toutes les vidéos du monde en seraient restées coites. La règle veut que le ballon franchisse la ligne de but pour que le but soit accordé. Peu importe comment on l’en empêche. L’Uruguay a trouvé son sauveur, et l’on doit déjà réfléchir du côté de Montevideo à l’endroit où sera érigée sa statue. Le Ghana a trouvé son martyr, le malheureux Gyan qui doit peupler ses cauchemars de penalties encore et toujours ratés. Ainsi vont les aléas de la plus grande dramatique que le sport puisse nous donner. Il y avait la main de Maradona, le coup de boule de Zidane, il y aura désormais l’arrêt de Suarez.

On pourrait y ajouter l’Espagne-Paraguay du lendemain et ses autres histoires de penalties. Un premier pour le Paraguay, stoppé par le gardien espagnol. Dans la minute suivante, rebelote de l’autre côté, en deux temps cette fois. Penalty réussi par Alonso, mais redonné à tirer par l’arbitre. Dans ces cas-là, vous avez le choix : soit c’est le même tireur qui réitère, soit c’est un autre. Là, ce fut le même. Et le gardien paraguayen a imité son collègue. Un penalty partout, 0-0 au tableau d’affichage. Balle au centre. Le Paraguay a vu passer son rêve, son martyr à lui s’appelle Cardozo. Et l’Espagne aura finalement le dernier mot, grâce à un but au demeurant somptueux de l’éternel David Villa : poteau droit puis poteau gauche et le ballon qui décide – je vous le jure, parfois, c’est le ballon qui décide – de franchir la ligne et de finir au fond des filets.

Vous constaterez que depuis quelques temps, je ne parle que de football. Oublié le mauvais vaudeville écrit avec les pieds par l’Equipe de France, nous avons vous et moi mieux à dire sur la victoire méritée des Pays-Bas face à un Brésil un tantinet trop confiant, ou sur la leçon de football administrée par les artistes allemands aux dépens de méconnaissables argentins. À ce niveau d’intensité, le football ne se raconte plus. Il se constate. Il se déguste. On le boit frais dans un petit bar de Montmartre, on l’exulte sur un bateau de pêche à Rotterdam, on le maudit sur une plage de Copacabana, et quand on le fête au Fanmeile de Berlin, on le pleure sur la Praça de Maio à Buenos Aires. Le football envahit même nos pulsions créatrices, et l’on sait que n’importe quelle fiction ne rattrapera jamais cette réalité-là. Que ce spectacle imprévisible ne pourra pas être noté de facto au Ministère de la Culture, ou faire l’objet d’un dossier qui transite de main en main au sein de la commission d’avances sur recettes du CNC. Et pour cause, il est universel. Émotionnellement s’entend. Personne ne va décider s’il est dans l’air du temps, si tel match va plaire ou déplaire, s’il va distraire ou ennuyer. Le football est au-delà. Pourtant il n’a comme langage que celui des pieds et des mains. Celles de Suarez, par exemple. Allez donc demander au plus illustre des footeux si ce scénario-là était crédible. Il ne l’est toujours pas.

Arrivent maintenant les demi-finales. Vous êtes loin d’imaginer ce qui va se passer. Bien sûr, les néerlandais sont favoris face à l’Uruguay. Et les allemands paraissent intouchables, alors que l’Espagne ne passe les tours que par la plus étroite des marges. Mais qui vous dit que le gardien uruguayen ne va pas marquer sur un dégagement direct ? Après tout, si les attaquants arrêtent les tirs adverses, les gardiens peuvent bien se muer en buteurs. Qui vous dit encore qu’à vouloir systématiquement en coller quatre à l’adversaire, et en dépit de toute règle mathématique, l’Allemagne ne va pas cette fois en ramasser la même quantité dans ces filets ? Avouez qu’ils l’auraient bien cherché. Mais comme rien n’existe encore, et que tous les compteurs sont remis à zéro, je me garderai bien de faire un quelconque commentaire d’avant-match. Il y a seulement quatre équipes qui veulent gagner la Coupe du Monde, et des matchs qui durent 90 ou 120 minutes. C’est tout ce que l’on sait et c’est déjà beaucoup. Je vous promets seulement que dans les prochains jours, les pages d’histoire du ballon rond se rempliront de nouveaux héros et de nouveaux martyrs.

J’ignore si Laurent Terzieff aimait le football. Je regrette de ne plus pouvoir lui poser la question. Mais tant pis. J’aime le football et j’aime Laurent Terzieff. L’essentiel est que je m’y retrouve…

À la prochaine…


1er juillet – Servez m’en quatre !

La tactique extrêmement osée de l’entraîneur portugais à donc fait flop. Elle consistait à résister aux mouvements espagnols et à balancer les rares ballons récupérés vers l’individualiste Ronaldo. Cruel manque d’imagination. Car le malheureux s’est emberlificoté dans des tentatives de dribble dignes du premier Ribéry venu. Pour les idéologues du football, cette confrontation péninsulaire était un modèle du genre. Attaque ou défense, possession du ballon ou contre meurtrier, le débat choisit souvent son vainqueur sur un coup de dés. Cette fois, et on ne va pas se plaindre, la victoire est allée à l’attaque. Sur une action Iniesta-Xavi-Villa exécutée dans un mouchoir de poche, l’Espagne est en quarts de finale.

Le problème, c’est que cette belle équipe risque de se cogner contre un nouveau mur avec les attentifs Paraguayens. L’insipide 0-0 de leur match face à de timides japonais a livré son verdict aux tirs aux buts. La première loterie de cette Coupe du Monde. Je remercie en passant Edf d’avoir coupé le courant au bon moment dans mon quartier, m’épargnant ainsi le surmenage télévisuel qui me guettait. Avec les deux jours de pause – les premiers sans football depuis une éternité – me voilà frais comme un gardon pour aborder les chocs du week-end.

Le premier d’entre eux opposera vendredi le Brésil aux Pays-Bas, deux solides candidats au titre suprême. Je ne vais pas vous faire la bande-annonce, mais ça nous promet un beau spectacle. Les matchs entre les « auriverde » et les « oranjes mécaniques » sont généralement ouverts, et aucune des deux équipes ne semble avoir un véritable ascendant sur le plan technique. Ça se jouera sans doute au mental. Sur ce terrain-là, compte tenu de leur culture de la victoire et des habituelles tensions égocentriques de la maison hollandaise, le Brésil part légèrement favori.

Il n’en va pas de même de l’opposition entre uruguayens et ghanéens. Il est probable que ça se jouera au physique, cette fois. Les premiers ont paru bien fatigués à force de courir après les Coréens en huitième, mais depuis, ils ont sans doute eu le temps de recharger leurs accus. Il vaudra mieux, d’ailleurs, car le Ghana, c’est du solide. Les armoires à glace du milieu de terrain me semblent un peu mieux armés pour résister au combat qui s’annonce. Allez, je mets une petite pièce sur le dernier représentant africain, pour une première présence à ce stade dans l’histoire de la compétition.

Samedi, ne traînez pas trop à l’apéro et allumez le barbecue dans les temps, il s’agirait de ne pas attaquer la sieste au plus mauvais moment. Un Argentine-Allemagne en Coupe du Monde, c’est comme « La grande vadrouille » ou la série des « Angélique », ça ne se rate sous aucun prétexte. Résumé des épisodes précédents : finale 86 au stade Aztèque de Mexico, les Argentins emmenés par Maradona mènent 2-0, les Allemands reviennent à 2-2, mais dans les dernières minutes, « el Pibe de Oro » délivre une merveille de passe à son pôte Burruchaga pour le but décisif. Les Allemands prendront leur revanche quatre ans plus tard, toujours en finale, à Rome, sur un pénalty discutable, et Diego pleurera de voir son joujou s’envoler. Et en 2006, match épique en quarts de finale à l’issue duquel, chez eux, les Allemands auront raison des Argentins aux tirs aux buts. Grâce à un petit papier désormais célèbre que l’entraîneur allemand avait caché dans sa chaussette et transmis à son gardien de but, lui indiquant les habitudes des tireurs argentins. Il ne serait pas étonnant que samedi, sur les coups de 15h50, un Maradona devenu sélectionneur n’opère avant les hymnes une fouille en règle de son homologue allemand.

Ce match qui excite toute la planète-football a d’ailleurs déjà commencé, avec échange d’amabilités entre joueurs dans la presse. Tous les coups sont bons, et le résultat très indécis. Les deux équipes ont une belle tête de vainqueur final en puissance et partagent, outre le beau jeu, le bon goût de faire souvent trembler les filets. 10 buts marqués côté argentin, 9 côté allemand : celui qui mise sur un score nul et vierge est soit un fou furieux, soit un incurable pessimiste.

J’ai déjà évoqué le dernier quart de finale, cet Espagne-Paraguay dont il est à souhaiter qu’il ressemble davantage à une queijada portugaise qu’à une fondue suisse. Je n’ai rien contre les habitants d’Asunción, mais il serait moche de leur part de nous priver d’une savoureuse demi-finale entre le vainqueur du duel germano-argentin et cette équipe espagnole, qui monte en régime, et qui possède tous les ingrédients du football tel qu’on l’aime.

Petit message personnel à l’attention des amis qui préparent Avignon : répétez plutôt le matin, posez vos affiches après 23h, et ne prévoyez surtout pas de filage entre vendredi et samedi. Attendez dimanche !

Et à la prochaine…

28 juin – Erreur d’arbitrage

Il y avait longtemps. Après la pollution sonore des vuvuzelas, les trajectoires capricieuses des ballons ou la bravade de caïds en survêtement tricolore, revoici la polémique préférée des tribuns du ballon rond. Et sur le banc des accusés, les sempiternels mêmes coupables. Qu’il soit suédois, uruguayen ou italien, tout arbitre a eu ou aura son heure de gloire. C’est infaillible, nos hommes en noir le savent, et contemplent à chaque coup de sifflet le panthéon des fauteurs d’injustices passées, espérant même peut-être s’y faire une petite place.

Oui, Lampard a bien marqué un but, magnifique de surcroît, aussitôt après que l’Angleterre ait réduit le score à 2-1 face aux fougueux allemands. Oui, le ballon a largement franchi la ligne, après avoir rebondi sur la barre transversale, et avant que le malin gardien Neuer ne s’en empare à la manière d’un chapardeur. Oui, le stade entier l’a vu, et nous autres devant nos télés. Si le but avait été justement validé, les deux équipes rentraient aux vestiaires sur un score de parité. Et forts d’une dynamique qui les aurait vu revenir de 0-2 à 2-2, c’est à dire du diable Vauvert, l’ascendant psychologique aurait franchement penché du côté des anglais. Comme on le dit dans les salons autorisés : ce n’était plus le même match.

Et si ma tante en avait ? Du reste, concernant l’ascendant psychologique, je ne suis pas certain que celui-ci soit resté allemand sous prétexte que Mr Larrionda n’a pas voulu voir un but qu’ils avaient pourtant encaissé. Car si tout indique que les victimes d’une injustice soient marquées psychologiquement, allez savoir si les bénéficiaires ne le sont pas tout autant. Voire plus. Sans aucune mauvaise foi, je peux tout à fait envisager qu’un sentiment de culpabilité ait envahi les têtes allemandes, puisque eux les premiers n’ignoraient pas que leur avantage reposait sur un leurre. Une fois cette éventualité admise, qui peut dire avec certitude laquelle des deux équipes était la plus proche du remontage de pendule à l’heure de découper les citrons ?

Alors bien sûr, l’Allemagne a gagné, et facilement qui plus est. De l’avis général, l’Allemagne a mérité sa victoire, et son jeu collectif était bien supérieur à celui des anglais. Mais du même avis général, il faut en finir une fois pour toutes avec l’apport de la vidéo dans le foot. « Il faut la vidéo » s’élèvent de nombreuses voix scandalisées, montrant du doigt les dignitaires de l’International Board, qui eux regardent ailleurs. Eh bien moi, je vais vous dire : il m’ennuie ce débat. Je m’en fous, mais si vous saviez. Dés que j’entends parler d’éthique, je tique. Au risque d’être provocant, je veux pouvoir continuer à ricaner ou à m’énerver à chaque erreur d’arbitrage, sans qu’un bête visionnage vidéo ne vienne m’ôter froidement mon plaisir. Et puis imaginez que le dit-visionnage ne soit pas fichu de trancher entre but et pas but, il faudra bien quand même que l’arbitre et son oreillette prennent une décision. L’arbitre aura toujours le droit d’être arbitraire. C’est comme ça. Dans le doute aussi, je préfère le doute.

Vous avez également vu et revu en boucle le hors-jeu criant de Tevez sur le premier but argentin ? C’est dégoûtant. Bouh, ça ne devrait plus être possible. C’est comme les usagers sur les quais un jour de grève ou les crottes de chien sur le trottoir. Quoique que personnellement, je préfère un but hors-jeu à une crotte de chien. Au moins j’ai les souliers propres. Tenez, avec un peu de chance, ceux qui ont traité l’arbitre de tous les noms d’oiseaux sont les mêmes qui une heure plus tard sont allés faire déféquer tranquillement leur clébard sur la voie publique.

Mais revenons au foot. Les quatre premiers huitièmes de finale étaient somptueux, tantôt par leur qualité technique (les matchs de dimanche, erreurs d’arbitrage y compris), tantôt par leur densité dramatique (les matchs de samedi). Il fallait voir les sud-coréens cavaler sous une pluie diluvienne, et revenir par vagues incessantes porter le danger sur des uruguayens recroquevillés dans leur moitié de terrain. C’est dans une ambiance apocalyptique que l’excellent Suarez a enroulé sa frappe pour donner la victoire à la Céleste. Un peu plus tard, ghanéens et états-uniens nous ont offert un spectacle engagé, avec prolongations et crampes, et c’est Mick Jagger qui prenait les photos en tribune. Les ghanéens ont eu le dernier mot, et grâce à eux, l’Afrique reste en course une semaine encore. Minimum. Cette Coupe du Monde fait plutôt bien les choses.

Et comme un bonheur ne vient jamais seul, la vuvuzela la ramène un peu moins depuis que des hordes de supporters allemands ou hollandais débarquent en Afrique du Sud. Sachant que les tickets des matchs du premier tour sont moins chers que ceux de la phase finale, je me demande si les Africains ont encore les moyens d’aller dans les stades. Ou si les occidentaux n’ont pas ouvert leurs portes-monnaies pour les matchs les plus intéressants. Ce qui revient au même. Auquel cas ce ne serait plus tout à fait la Coupe du Monde de l’Afrique.

Mais que je suis bête, ce n’est pas la Coupe du Monde de l’Afrique, c’est celle de la Fifa. Où avais-je la tête ?

À la prochaine…



26 juin – Hymne à la joie

Dites, vous n’auriez pas envie de me dresser une statue de visionnaire ? Le grand chelem des équipes sud-américaines, je ne l’avais pas un peu pronostiqué ? Et la chute de l’Italie ? À ce propos, on remarquera que les deux coachs finalistes de l’édition 2006, le vainqueur Lippi et le vaincu Domenech, ont tous deux péché par entêtement. Ils ont aligné match après match les mêmes attaquants, ceux-ci étant restés constants dans la déliquescence. Les héros tacticiens de la Coupe du Monde allemande ont cru dur comme fer qu’ils finiraient par avoir gain de cause. Entêtement ou vanité ? Facile à dire une fois que le verdict est tombé. Comme le chantait Brassens : « Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente. » … Euh, là, non, en fait, la mort était plutôt rapide.

Au moins l’Italie aura participé au plus beau match de la compétition jusqu’à maintenant. Cet Italie-Slovaquie était un pur moment de Coupe du Monde, avec des buts spectaculaires et un suspense haletant. Jusqu’au bout, les joueurs de la Nazionale ont cru pouvoir se qualifier pour les huitièmes. Jusqu’au bout, les Slovaques ont craint d’avoir fait tout ça pour rien. Ivresse de la victoire, tragédie de la défaite, ce ne sont pas les mêmes larmes mais les amateurs de football sont heureux de sortir les mouchoirs.

Autre match-couperet et jubilatoire, un Japon-Danemark de bien belle facture. J’aime beaucoup ces nippons-là. Ils sont inspirés et jouent joyeusement. Et apparemment, ils se sont très bien adaptés au ballon qui vole, eux. Ils nous ont collé deux coups-francs directs. Et comme l’excellent Honda avait marqué le premier du pied gauche, les naïfs Danois ont cru qu’il se chargerait aussi du deuxième. Erreur fatale, c’est le non moins fameux Endo qui a fait parler son pied droit. Et hop, 2-0 ! Et ce n’est pas tout : un jeu vif, technique, toujours vers l’avant et à une touche de balle. Une réconciliation avec un football simple. Depuis des lustres – et notamment sur nos terrains – on n’entend parler que d’impact physique, de duels gagnés ou perdus. Et l’on voit toujours à peu près la même chose : le joueur reçoit le ballon, le contrôle, s’appuie sur son copain qui est derrière, qui lui-même contrôle et passe à celui de devant, qui à son tour contrôle et remise sur celui d’à côté… Oh, ça suffit ! Regardez s’amuser les frêles asiatiques – les sud-coréens ne sont pas mal non plus – et vous verrez que les duels, il suffit de les éviter. La modernité du football se lève peut-être à l’Est.

Voici les matchs à élimination directe. Ne restent que six équipes européennes – qui vont se rencontrer entre elles – une représentation qui se réduit comme peau de chagrin. Les autres matchs vont opposer l’Uruguay à la Corée du Sud, les États-Unis au Ghana, le Mexique à l’Argentine, le Chili au Brésil et le Paraguay au Japon. Vous avez dit exotisme ? Et qu’on ne vienne pas m’argumenter que les clubs européens sont les plus riches du monde. Ça prouve une fois de plus que l’argent ne fait pas le bonheur.

Je rebondis comme un jabulani et reviens encore à la France. Même si j’aimerais ne plus en parler. Pas de ma faute si, ces derniers jours, on entend un peu tout et n’importe quoi. La dernière en date, c’est Rama Yade qui veut obliger les joueurs à chanter la Marseillaise. Le problème n’est pas qu’ils ne la chantent pas, mais qu’il soit besoin de leur demander de la chanter. Et puis elle va faire quoi, Rama ? Leur faire signer un papier ? Ils vont jurer sur l’honneur ? Si elle veut que les joueurs aiment leur pays, elle ferait mieux de faire en sorte que le pays soit aimable. J’ai vu onze chiliens chanter leur hymne en chœur et à tue-tête avant leur match décisif contre l’Espagne. Ils n’avaient pas l’air d’y être forcés.

Sur ce, à la prochaine…


24 juin – Vous avez-dit morale ?

Voilà, on y est, les Bleus rentrent à la maison. Une dernière défaite contre l’Afrique du Sud, et branle-bas de combat, lâchez les chiens, les états généraux du football sont décrétés. C’est l’image de la France, tout de même, on ne va pas faire dans la demi-mesure. On conçoit que la ministre concernée par les affaires sportives s’acharne sur les joueurs avec une violence à peine disproportionnée. Et que le président lui-même reçoive de toute urgence en son palais l’ex-capitaine, Thierry Henry, comme si lui seul détenait la vérité. C’est vrai, il est logique d’écouter avant tout la version de celui qui a donné le but qualificatif en s’aidant de la main. Dans le registre moral, puisque ce mot a aussi été prononcé, rappelons-nous combien l’aventure partait sur de saines bases.

En passant, je pose une question : plutôt que d’Afrique du Sud, et d’une bande de footeux en grève qui se retranchent dans un car aux rideaux tirés, ou d’un adjoint irascible qui balance son sifflet dans les fourrés (au fait, il l’a retrouvé ?), l’image la plus surréaliste du pathétique week-end n’est-elle pas venue de St-Petersbourg ? Quand le président nous a commenté les mots d’Anelka par cette formule magique : « C’est inacceptable ». Et de marquer un temps qui se veut lourd de conséquences avant de répéter la terrible sentence : « Inacceptable ». Aïe aïe aïe ! On s’est dit « Qu’est-ce qu’il va prendre ? ! » Et on a vu. Viré, Anelka, manu-militari et sans indemnités. Alors que dans le même temps, il est de bon ton de rester muet sur les 12 000 euros de cigares qu’un membre du gouvernement se fait livrer aux frais de la princesse. Ou de garder toute sa confiance à un ministre dont l’épouse favorise les tours de passe-passe fiscaux d’une richissime grabataire. Attention, j’ai dit que je posais juste une question. J’essaie de rester sur le registre des valeurs morales, puisque c’est là que le débat est posé.

Autre analogie facile, mais incontournable. Entre un « casse-toi pauv’ con » et un « va t’faire enculer fils de pute », vous remarquerez que si les mots varient, l’intention est très similaire. Donc je propose un concours national de langage fleuri exclusivement ouvert aux Nicolas. Allez-y, les gars, vous avez deux ans pour faire aussi bien. Sur ce, je laisse la France à ses priorités. Le peuple veut des têtes, il les aura. Et comme d’habitude, il n’est pas sûr que ce soient les bonnes.

D’ailleurs on dit la France, mais c’est toute la vieille Europe qui montre des signes de faiblesse. Politique, économique, sociétal. Et donc aussi sportif. Dans l’état où ils sont, on ne va pas accabler les Grecs, qui pourtant nous ont proposé sur le terrain des prestations consternantes. L’Angleterre s’est qualifiée en passant par un trou de souris. L’Italie tremble avant son match décisif contre la redoutable Slovaquie. Et même l’Espagne n’est sûre de rien, malgré un statut d’archi-favori. Seule l’Allemagne a fait honneur à son rang. Mais se profile déjà un huitième de finale Allemagne-Angleterre qui laissera un des deux grands sur le carreau.

Pendant ce temps-là, les américains dansent. Cette Coupe du Monde est faite pour eux, elle raconte aussi quelque chose sur l’état de notre monde. Quand l’Uruguay termine premier du groupe A – l’Uruguay : trois millions et demi d’habitants et un président ex-guérillero qui reverse 87% de son salaire à l’aide au logement social – j’avoue que j’en frétille de plaisir. Brésil, Argentine, Paraguay, Chili, c’est tout le Mercosur qui joue bien au foot. Imaginez une finale Uruguay-Brésil le 11 juillet, les sympathiques Mujica et Lula se serrant la pogne au coup d’envoi, et vous oublierez bien vite les mines amorphes de Gallas et consorts. Et tenez-vous bien, même les États-Unis d’Obama s’en mêlent. Comme un symbole. Ils se sont qualifiés à l’extrême limite et rencontreront le Ghana, le seul pays Africain désormais en course.

En grossissant le trait (car même en football, il ne faut pas être simpliste), je dresse un pré-bilan du premier tour. D’un côté, à trop craindre d’encaisser des buts, les équipes européennes se ramassent. La France la première, et dans les grandes largeurs, mais la France n’est-elle pas historiquement réputée pour montrer la voie ? De l’autre côté, à essayer d’en marquer, les latinos ne seront pas loin du grand chelem en huitièmes de finale. Entre des solistes qui n’arrivent à rien et la force collective qui renverse tout, le curseur est désormais placé. Il y a quatre ans, en Allemagne, nous avions quatre équipes européennes dans le dernier carré et un France-Italie pour finir. Une crise de l’Euro plus tard, que j’assaisonne de soirées au Fouquet’s et de pitreries berlusconiennes, on peut y voir comme des signes de changement. On ne sait pas encore dans quel sens, mais le jeu de passes des brésiliens et la volonté du californien Donovan pourraient bien nous donner quelques indications.

Allez, même Maradona est de retour. Le vrai, le romantique, le grand personnage de cette Coupe du Monde. C’est une bénédiction que de le voir embrasser ses joueurs comme du bon pain quand ils reviennent sur le banc de touche. Je sais, Maradona aussi a marqué un but de la main dans sa carrière. Mais primo, c’était celle de Dieu. Et deusio, quand Diego a besoin de cigares, il se déplace lui-même à Cuba.

À la prochaine…


22 juin – Les feux de l’amour

Pour ceux qui suivent avec assiduité la grande série de l’été, « Les feux de l’amour », voici le résumé des épisodes précédents. À la mi-temps du match contre les Chiquitos, et dans un élan de sincérité, Nico le Chauve à déclaré sa flamme à Ray. Prenant très mal la chose, car étant lui-même secrètement amoureux de Ray, le patron de la mafia Jipé l’Escalette a renvoyé Nico à London City. Furieux, les Blues Rebels et leur chef Captain Pat’ se sont jurés de débusquer le traître qui a révélé à la presse les amours coupables de Nico et de Ray. Comme dans le même temps, le bruit a couru que dans l’avion, Francky la balafre avait tenté d’emballer Yoann le pied-tendre, les Blues Rebels ont décidé que ça suffisait bien comme ça, et ont annulé leur pique-nique à la campagne. Pour se venger, Captain Pat’ a même essayé de rouler une galoche à Bob le sifflet, mais Ray l’en a empêché, et c’est lui-même qui est allé lire aux journalistes la déclaration d’amour que Captain Pat’ et les Blues Rebels avaient décidé d’écrire à Jipé l’Escalette.

Vous ne voulez pas rater l’épisode suivant ? C’est aujourd’hui, 16h, sur votre chaîne préférée.

À la prochaine…


18 juin – Aimons Raymond

Bon, voilà, je l’avais bien dit que tout le monde aurait raison. Comme prévu, l’équipe de France a pris l’eau, sous les coups de boutoirs d’enthousiasmants attaquants mexicains. La presse se gausse, les politiques font volte-face, les anciens joueurs entament un ballet sur l’air de : « jusqu’ici, j’ai pris des gants, mais maintenant je sors la mitraillette ». C’est de bonne guerre, on ne leur en voudra pas. On peut bien leur laisser ce plaisir, même si pour certains, lors de la Coupe du Monde 2002, on n’oublie pas qu’ils étaient du mauvais côté du comptoir.

Dans ce marasme trop attendu pour être vraiment catastrophique, je retiendrai la gorge nouée de Domenech, ses yeux mouillés, ses gestes de dépit sur le banc de touche. Face à l’Uruguay, on l’avait vu gesticuler, il s’était même risqué à rentrer sur le terrain pour prendre la défense de ses joueurs. Là, rien. Avachi, le Raymond. K-o debout. Alors j’ai envie de le dire haut et fort : cet homme-là, que le sacro-saint milieu du football s’est évertué à qualifier de tout sauf de cette qualité, cet homme-là est donc bien un homme. Si. Il a fait une équipe, il s’est trompé, c’est un fait entendu. Il a commis le parjure de demander sa copine en mariage après un précédent fiasco, ce qui dans l’opinion est passé comme un attentat à la pudeur. Il n’est pas populaire, il en souffre certainement beaucoup, mais on ne m’enlèvera pas de l’idée que ce n’est pas lui qui tire les coups-francs. Ni qui fauche les adversaires dans la surface. Et ce n’est pas lui non plus qui s’est éclipsé hier soir dans les profondeurs du stade de Polokwane sans prendre la peine de venir justifier l’immonde défaite.

J’en profite pour faire une parenthèse de supporter déçu. Il était où, Ribéry ? Le voleur de leader-ship, le soi-disant sauveur de la patrie à lui tout seul, ce n’est quand même pas Raymond qui lui a demandé de venir s’empaler systématiquement sur les défenseurs mexicains. Et Anelka ? Il paraît qu’il affichait un air goguenard à la fin du match. S’il y en a au moins un qui trouve ça drôle, on a presque envie d’être content pour lui. Non, un des seuls à venir s’expliquer – et c’est peut-être une indication pour la suite – a été Gourcuff le banni, le timide sacrifié sur l’autel des prétentions des deux autres. Il est vrai que Raymond n’est pas exempt de reproches dans cette affaire, il a certainement écouté les joueurs qui parlent plutôt que ceux qui se taisent. Il aurait mieux fait d’écouter ceux qui jouent.

Moi je l’aime bien, Domenech. Il a fait du théâtre, il est intelligent, et on ne peut pas négliger dans ces pages que ses provocations envers les journalistes révélaient un don certain pour la réplique juste. Ce qui dans le milieu qui est le sien n’est pas un mince exploit. D’ailleurs les joueurs aussi l’aiment bien. Avec lui en tête de gondole, ils peuvent s’en donner à coeur joie pour ramer à contre-courant sans se faire taper sur les doigts. Après tout, ce sont eux les vedettes. Et pour en revenir au théâtre, s’il est communément établi que quand un spectacle est bon, c’est grâce aux acteurs, et que quand il est mauvais, c’est la faute du metteur en scène, vous remarquerez que c’est la même chose en football.

Pensons à tous ces entraîneurs qui protègent leurs joueurs, qui les encouragent, qui les rassurent, et qui s’exposent en premier lieu à la vindicte populaire en cas de défaite. Aimons ces hommes qui aiment les joueurs, malgré tous les problèmes d’égo qu’ils ont à régler, et malgré les caprices de ceux qui veulent jouer à gauche ou de ceux qui veulent être avant-centre sans jamais tenir leur poste. Aimons ces hommes qui aiment le jeu, et qui sont impuissants quand il n’est pas au rendez-vous.

Alors aimons Raymond !

Et à la prochaine...



17 juin – Des cliques et des couacs

On n’y comprend plus rien. L’équipe d’Espagne, grandissime favorite de la Coupe du Monde, invaincue depuis la nuit des temps, s’est prise les pieds dans un tapis suisse pour son entrée dans le tournoi. Un vrai hold-up. Pour les non-avertis, un hold-up en football, c’est lorsqu’une équipe domine tout le match et fait le siège de la défense adverse, qui elle résiste héroïquement pour placer un contre assassin qui lui donne la victoire. Les armes utilisées ne sont pas faites de métal, mais de matière grise, celle d’un entraîneur qui a misé sa tactique sur ce scénario et qui obtient gain de cause. Cet artiste-là s’appelle Otmar Hitzfeld, et ce n’est tout de même pas ma faute si c’est encore un allemand.

Il paraît qu’on est anéanti dans les rues de Madrid, et qu’on aurait surpris quelques klaxons dans celles de Genève. Les choses sont mal faites. Voilà d’un côté un pays qui respire le football, l’Espagne, et de l’autre une petite confédération dont on aime à penser qu’elle est davantage préoccupée par les fluctuations des taux d’intérêt que par les performances de son équipe nationale. Mais voilà, c’est la Coupe du Monde, la Suisse a gagné 1-0, et nos voisins ibériques voient déjà se profiler le spectre d’une élimination précoce.

À part ça, rien de notable. La première série de matchs s’est achevée avec une moyenne de buts dérisoire. Toutes les équipes ont joué une fois, et se sont globalement donné le mot pour nous offrir un festival de passes trop longues, de tirs au-dessus, de chevauchées personnelles irrémédiablement bloquées par les jambes adverses. La parole est à la défense. Tout juste pourra-t-on rigoler longtemps de la boulette d’un gardien anglais qui a laissé riper le ballon derrière sa ligne, ou de la tête rétro d’un défenseur danois dans son propre but, mais décidément, cette première semaine de compétition ne restera pas dans les annales. Les équipes asiatiques sont à la fête (victoires de la Corée du Sud sur la Grèce et du Japon sur le Cameroun), et même la formation prétendument la plus faible, la Corée du Nord, a trouvé le moyen de donner du fil à retordre au grand Brésil, lui marquant même un but historique.

La deuxième série de matchs a débuté hier, et l’Uruguay a sévèrement battu l’Afrique du Sud. Cette défaite a eu un effet secondaire de taille, elle a soudainement cloué le bec des vuvuzelas, qui jusqu’ici étaient les seules vedettes de cette Coupe du Monde, que dis-je, le sujet de conversation numéro un à travers la planète. Il fallait vivre en direct cet instant où, l’arbitre ayant accordé un penalty aux Uruguayens et expulsé le gardien des bafana-bafana, le bourdonnement dans la télé auquel on s’était pourtant habitués a cessé d’un coup sec, laissant place à un silence tout aussi assourdissant dans un stade de Pretoria en état de choc.

Dans la famille faut-il en rire ou en pleurer, je demande également les jupes hollandaises. Vous avez sans doute entendu cette histoire de marque de bière qui a eu la judicieuse idée de revêtir une clique de supportrices bataves – elles sont vraiment toutes blondes et sexy comme ça ? – de saillantes robes intégralement oranges. De telle sorte qu’on ne pouvait pas ne pas les remarquer dans les tribunes. Image joyeuse et sympathique s’il en est, mais qui n’a pas du tout plu aux autorités fifaiennes, car la marque de bière en question ne fait pas partie des sponsors officiels. Comme ce n’est pas le moment de plaisanter avec la publicité sauvage, les jolies blondes sont allées voir à quoi ressemblaient les commissariats du coin. Vous avez dit navrant ? Certes, mais pas sûr que les policiers de Johannesburg soient tout à fait d’accord avec vous.

Au moment où j’en termine pour aujourd’hui, l’Argentine vient de coller un 4-1 aux sud-coréens, qui du coup sont beaucoup moins à la fête. Cinq buts auxquels j’ajoute les trois d’hier soir, ça nous fait une étonnante moyenne de quatre buts par match ! Pincez-moi, je rêve. Ça commencerait-il enfin pour de bon ?

On verra ça à la prochaine…


14 juin : Enfin ça commence !

J’ai eu l’occasion récemment de dire un mot sur l’Allemagne, à compter comme toujours parmi les favoris de la compétition. Mais là, je vais plus loin : je lui dis merci. Lors de leur premier match face à l’Australie, nos voisins d’outre-Rhin ont eu le bon goût de jouer au football : un jeu fin et léché, des joueurs aussi complémentaires qu’audacieux, des occasions à la pelle et quatre buts, tous plus beaux les uns que les autres. Grâce à eux, après trois jours de rodage, la Coupe du Monde est enfin lancée.

Car jusque là, le niveau des matchs n’était pas fôlichon. Tactiques prudentes, rythmes lents, jamais plus de deux buts marqués, souvent un seul, voire même aucun – Govouh… ouh ! -, les fous du ballon rond faisaient triste mine. Et moi qui vous parle, moi qui attendait avec impatience le début des hostilités, je me suis surpris à somnoler devant un Serbie-Ghana des plus soporifiques. Ceci dit, ma léthargie n’était pas déplaisante, doucement bercée qu’elle était par le bourdonnement continu des vuvuzelas, ces trompettes magiques et multicolores qui envahissent les stades et sont devenues l’accessoire préféré de tous les supporters un temps soit peu responsables.

J’aime bien les bruits de fond quand je dors. Ça rassure. Bon, c’est vrai qu’à la longue, l’impression d’avoir un essaim d’abeilles à l’intérieur du crâne, ça peut devenir un tantinet pénible. Mais l’ambiance sonore causée par la vuvuzela a un avantage qu’on ne peut pas contester : elle couvre partiellement les commentaires de Jean-Michel Larqué, qui avouons-le, sont cent fois plus pénibles.

Vous savez certainement qu’on est allé jusqu’à prétendre que, si les matchs n’étaient pas géniaux, c’était à cause de la fameuse trompette. Les joueurs ne parviendraient pas à se concentrer, et seraient dans l’impossibilité de se parler sur le terrain. C’est vrai, quoi, on a le droit de s’écouter rater son dribble en paix. Ou d’entendre les applaudissements nourris des partenaires quand votre tir vient de passer quinze mètres à côté des buts. A ce compte-là, on pourra bientôt supposer que c’est la crainte de devenir sourds qui leur enlève toute velléité offensive. Maudite vuvuzela !

Et maudit jabulani. Je vous entends déjà glousser : c’est quoi ça, c’est pas dans le Larousse ? Non, pas encore. C’est le nom du ballon officiel spécialement conçu pour cette Coupe du Monde. Il paraît qu’il est trop léger, ce ballon, qu’il est tout juste bon à amuser les gamins sur la plage. C’est vrai qu’après huit matchs, on l’a plus souvent vu voler au-dessus de la transversale que terminer au fond des filets. Soi-disant que, s’il est plus léger, c’est justement pour rendre les matchs plus spectaculaires. Et plus fertiles en buts. Parole d’ingénieur. Jusqu’à maintenant, cette théorie n’était pas vraiment vérifiée par la pratique. Je dis jusqu’à maintenant, je devrais plutôt dire : jusqu’aux allemands.

A la prochaine…


10 juin : Parlons football

Demain débute la Coupe du Monde. A moins que vous débarquiez à l’instant de la planète Mars, que vous sortiez d’un long séjour coincé dans la banquise, ou que, plus inimaginable encore, vous soyez passé à côté de mes premières chroniques, vous ne pouvez pas l’ignorer.

Chacun y va de son pronostic. Puisque les matchs n’ont pas commencé, autant se faire plaisir. C’est le jeu du “qui va gagner”, auquel chacun s’adonne avec excitation, qu’il soit simple amateur ou fin connaisseur. On pèse le pour et le contre, on tient compte de l’air du temps, on interroge les voyantes et les mathématiciens, bref on soupèse, on affirme et on s’engueule déjà sur l’issue du tournoi. Nulle raison pour qu’à mon tour, je n’entre pas dans la danse.

Alors, qui c’est donc qui va soulever la Coupe ? Je sens vos gorges qui se nouent, vos oreilles qui frétillent, vos yeux qui s’écarquillent, vos jambes qui flageolent, vous allez bientôt chanceler à force d’attendre que je vous livre enfin mon verdict. Respirez, c’est maintenant : je clame haut et fort que l’Espagne va gagner. Sans aucun doute. L’équipe joue un football de rêve, elle est championne d’Europe en titre, s’est baladée dans les éliminatoires, et compte dans ses rangs la plupart des joueurs de Barcelone, dont le meilleur meneur du monde (Xavi). Donc c’est fait, rendez-vous direct au 11 juillet pour le sacre de la Roja.

Je suis prêt à soutenir mordicus que l’Argentine aussi sera championne du monde. Inutile de discuter. Elle possède en attaque le meilleur joueur du monde, que dis-je, le génie du football (Messi, le petit qui marque des buts tout seul après avoir dribblé toute l’équipe adverse), et a comme entraineur le Dieu vivant Maradona, qui va leur insuffler son goût de la victoire. De plus, comme l’équipe a galéré pour se qualifier pour l’Afrique du Sud, tous les joueurs doivent avoir une niaque pas possible avant d’entrer dans la compétition.

La France aussi a galéré pour se qualifier. D’ailleurs elle galère encore. Vous allez voir qu’elle va se réveiller au meilleur moment. Elle a le meilleur entraineur-astrologue du monde (Domenech), le meilleur attaquant qui préfère jouer à gauche du monde (Ribéry), et on ne va pas rester éternellement bloqué sur le coup de boule de Zidane. Donc je vous le donne en mille : après celle de 98, les Bleus vont aller chercher leur deuxième étoile après un parcours magnifique.

Et je vous mets mon billet que l’Angleterre aussi va remporter la mise. Elle a le meilleur joueur anglais du monde (Rooney), n’a pas gagné depuis 1966, et pour une fois, elle n’a pas un entraineur britannique mais italien, ce qui change tout, car les longues balles envoyées de son propre camp dans le camp adverse, il y a belle lurette que ça ne fait plus peur aux adversaires. Donc cette fois, les hommes de Sa Majesté ont compris, ils vont jouer comme tout le monde en se faisant des passes dans les pieds et seront récompensés de cette audace tactique.

D’un autre côté, je suis certain que le Brésil va toucher le Graal. Et d’un, ils le ramènent une fois sur deux, hors la dernière fois ce n’était pas leur tour. Ils ont à la baguette le meilleur joueur avec un nom marrant (Kaka le revoilà), et de surcroît, ils ont les plus belles supportrices. Et puis c’est le Brésil, le pays du football, pas la peine de chercher plus loin, ne m’interrompez pas, vous verrez que comme toujours c’est moi qui vais avoir raison.

L’Allemagne aussi a toutes les chances de gagner. C’est l’Allemagne, ils gagnent souvent, quand même. Et s’ils ne gagnent pas, ils vont en finale. Mais la dernière fois ils n’y sont pas allés. Donc, là, ils vont y aller. Statistiquement, c’est infaillible. C’est comme l’Italie. La dernière fois ils ont gagné. Donc cette fois-ci, ils vont gagner aussi. Ils ont gardé le même entraineur, et aussi le même meilleur gardien du monde (Buffon, celui qui nous énerve toujours quand il arrête les buts), et pour les battre, mieux vaut se lever de bonne heure. Donc la Squadra Azurra championne du monde pour la deuxième fois consécutive, c’est plié, combien je te dois Pierrot ?

Et les Pays-Bas ? Qui a parlé des Pays-Bas ? Mais oui, bien sûr, les Pays-Bas, c’est moi qui l’ai dit le premier. Ils ont le meilleur joueur du monde des deux derniers mois (Sneijder), et ils n’ont jamais gagné de Coupe du Monde, malgré deux finales malheureuses. Donc c’est pour eux. Fermez le banc. Je vais faire une sieste, réveillez-moi au coup de sifflet final.

Ah mais non, attendez, annulez tout. C’est un pays africain qui va gagner. Mais oui, évidemment. C’est historique, c’est la première fois que le continent accueille la compétition suprême, ça va être une fête gigantesque, une ferveur populaire propre à soulever des montagnes et à enfiler les autres favoris comme des perles. Je le vois d’ici, le Cameroun champion du monde, des drapeaux vert-rouge-jaune qui s’étendent sur toute la planète. D’autant qu’ils ont une bonne équipe, le Cameroun. Tout comme la Côte d’Ivoire. La Côte d’Ivoire aussi va gagner. Ou le Ghana. Ou le Nigéria. Ou l’Algérie. Ou l’Afrique du Sud, le pays organisateur, ils n’ont pas un collectif à faire trembler les foules, mais avec un ou deux petits coups de pouce de l’arbitre, c’est du tout cuit. Ça s’est déjà vu.

Quoi ça ? La Serbie. Oui, pas mal, la Serbie. Ça serait une belle surprise. C’est comme la Grèce. Ils l’ont déjà fait à l’Euro 2004. Et le Danemark en 92. Pareil. Et le Portugal ? Ils ont le deuxième meilleur joueur du monde avec Cristiano Ronaldo, le genre de type à vous faire gagner la Coupe à lui tout seul…

Bon, je ne sais plus, moi. Tout le monde va gagner. Voilà. C’est mon dernier mot. Avec tout ça j’ai une bonne migraine.

A la prochaine…



7 juin : Tout va mal… tout va bien

A quatre jours du début de la compétition me revient en mémoire la fameuse phrase du regretté Roger Gicquel : la France a peur. Oui, le mot n’est pas exagéré, il s’est emparé de nos concitoyens une magnifique pétoche, celle de voir notre équipe nationale se ramasser lamentablement lors de son premier match contre l’Uruguay, et donc logiquement lors des deux suivants. Ainsi verrons-nous nos joueurs rentrer prématurément dans leurs pénates sans accéder aux huitièmes de finale, c’est écrit, tous les spécialistes s’accordent sur ce pronostic. Pour les supporters désœuvrés que nous serons bientôt, il nous sera imposé de devoir suivre le reste de la compétition sans vibration aucune, sans le moindre intérêt sportif, puisque, c’est bien connu, le foot c’est bien quand c’est la France qui gagne. Quand ce sont les autres, c’est beaucoup moins amusant.

Avec un engouement pareil, on ne s’étonnera pas d’apprendre que les futurs fautifs se cloitrent dans un hôtel luxueux, à l’abri des regards et surtout des encouragements qui pourraient les gêner dans l’accomplissement de leur maudits exploits. C’est que la défaite, quand elle est attendue et redoutée par tout un pays, doit se préparer dans les meilleures conditions. Notre secrétaire d’état aux sports l’a bien compris, et a trouvé les mots justes pour motiver l’équipe en stigmatisant le coût de son séjour en Afrique du Sud. Et l’on se doit de remercier aussi les journalistes, les anciens joueurs, les chroniqueurs rondouillards, qui font depuis des mois voire des années leur part du boulot avec une conscience professionnelle inattaquable. L’enjeu est de taille, ne passons pas à côté. Quand tout un pays s’attend à perdre, il s’agirait de ne pas le décevoir.

On a pu craindre un moment que le nouveau système en 4-3-3 instauré par le sélectionneur pourrait donner des résultats positifs. Une victoire contre le Costa Rica, qui nous a fait l’affront de se montrer consentant, et le spectre de succès à venir est venu planer au-dessus de nos têtes incrédules. Mais un match nul et une défaite plus tard – contre les chinois, merci à eux – nos inquiétudes se sont dissipées. Fort heureusement, le pessimisme est revenu. Dans la morosité ambiante, le moindre signe de progrès est ausculté avec la méfiance qui convient, et l’on est rassuré de voir que d’ascendante, après une prestation réussie, la courbe de nos chances est redevenue descendante. Les choses sont rentrées dans l’ordre. Ouf !

Je ne plaisante pas, tous les sondages le disent : les français ne croient pas au bon parcours de leur équipe lors de la Coupe du Monde. Et la peur de la débâcle est si profondément ancrée qu’elle ne supporterait pas de se voir contrariée. A un joueur autrefois champion du monde – quelle horreur ! – qui annonçait récemment dans les colonnes de l’Équipe que, je cite : “On va dans le mur”, j’ai envie de répondre avec l’affection qui me caractérise : “Mais oui, ne t’inquiètes pas, on va y aller”. Au cas où à l’assurance d’une telle prémonition se soit depuis ajoutée une pointe de doute, sortie on ne sait d’où, peut-être de ce qu’on appelle communément la glorieuse incertitude du sport, j’ai envie de le rassurer pleinement. Non, là, pas d’incertitude : on est nuls, on va perdre, et tout le monde sera content d’avoir eu raison.

De là à affirmer qu’en France, on aime bien avoir peur, ou du moins que notre naturel râleur nous incline à préférer la peur à la confiance, il y a un pas que j’ose allégrement franchir. Car privilégier la peur, finalement, c’est la garantie de ne pas voir le bonheur arriver. Donc de ne pas être déçu s’il n’arrive pas. La peur est la meilleure protection contre la déception. Ne vous y trompez pas, quand un joueur français marque un but – mais ça n’arrivera pas, ça n’arrivera pas – et que le supporter français crie sa joie et lève les bras en l’air, ce n’est pas en signe de victoire. C’est pour exprimer un soulagement. Celui de voir sa peur s’envoler. Pour un instant seulement, rassurez-vous. Aussitôt la peur reprend ses droits, l’équipe adverse monopolise le ballon pour égaliser et chaque fois qu’elle s’approche du but, le supporter français ne doute pas, il est sûr qu’on va s’en prendre un. D’autant que le spécialiste au micro remplit parfaitement son rôle en tremblant lui-même comme une feuille. Et lorsqu’arrive l’issue fatale et qu’effectivement, on s’en prend un, le spécialiste au micro pousse un immense soupir en même temps que nous tous pour s’exclamer : “Et voilà, je vous l’avais bien dit !”

Ça me fait penser à cet expert en météo, que je n’ai jamais connu puisque je l’invente, et qui disait toujours en regardant le ciel : “Il va pleuvoir, il va pleuvoir.” Il pouvait rester des heures dans son jardin en attendant qu’il pleuve, avec désappointement puisqu’il ne pleuvait pas. Mais quand enfin la pluie daignait le satisfaire – elle survient toujours à un moment ou un autre – il arborait un sourire triomphant qui faisait plaisir à tout le monde.

Vendredi soir, à 20h30, je serai devant ma télé pour le match. Tout le monde s’attend à ce que l’équipe de France perde. Certes, je ne vais pas jusqu’à prévoir des sourires radieux suite à cette défaite. Mais l’accablement apparent, le malheur qui s’abattra comme une chape de plomb sur nos concitoyens n’exprimera rien d’autre que la satisfaction de voir la peur se vérifier. Vous allez me dire, on peut aussi ne rien en avoir à faire. C’est que vous n’êtes pas de vrais supporters.

Allez les bleus !

Et à la prochaine…


01 juin 2010

C’est l’heure des listes. Pas électorales, non, mais celles des sélectionnés pour la Coupe du Monde. De 30, de 28 ou de 25 joueurs, j’en retiens deux j’en enlève trois, pour enfin arriver à 23, le compte juste et définitif. Pour qui comme moi affectionne ces successions de noms livrés comme le Saint-Graal aux populations avides de connaître ceux qui vont défendre leurs couleurs, cette période est quasiment hitchcokienne. La liste des 23 serbes, des 23 ghanéens, des 23 mexicains… au total 736 individus qui vont avoir le privilège de prendre part à la grande messe. Un jeu de chaises musicales – si je prends celui-ci, je ne peux pas prendre celui-là, ils se sont regardés de travers la dernière fois dans le bus – mais aussi un savant mélange d’harmonies, de talents, de spécificités footbalistiques. Oui, j’aime découvrir ces listes esthétiques, faites de sonorités multiraciales, ces ordres alphabétiques de gardiens, de défenseurs, de milieux et d’attaquants, qui composent la mise en bouche géo-culturelle du rendez-vous mondialiste auquel la planète est conviée dés le 11 juin sur les terres sud-africaines.

Mais ce qui est particulier dans ces listes, c’est que pour une bonne majorité d’entre eux, nous découvrons les noms des joueurs avant d’en voir les visages. Bien sûr, vous connaissez Ribéry et vous avez entendu parler du mollet de Gallas. Probable aussi que les gabarits de l’argentin Messi ou du portugais Cristiano Ronaldo ne vous soient pas tout à fait inconnus. Mais Schaars, il joue dans quelle équipe ? Et Brown, il est anglais, australien, ou néo-zélandais ? Et des Rodriguez, combien vous en comptez toutes nationalités confondues ? Allez, si vous n’avez pas collectionné les vignettes Panini et que vous ne voulez pas être largué le jour J, un petit tour d’horizon s’impose.

La liste grecque contient quelques jolis clins d’oeil aux nostalgiques de Tintin et de son vieil ennemi Rastapopoulos (dont on n’a jamais vraiment su s’il était grec, d’ailleurs) : entre les défenseurs Papadopoulos et Papastathopoulos et le milieu de terrain Christodoulopoulos, on souhaite aux commentateurs d’éviter les crampes aryténoïdales. Autres joyeusetés en perspective pour Saccomano et ses collègues, certains noms à une seule voyelle issus de l’ex-bloc de l’Est, un concours de contorsions labiales pour citer correctement les slovaques Skrtel et Strba, les serbes Mrdja et Brkic ou le slovène Vrsic.

Et que dire de nos amis coréens, qu’ils soient du sud ou du nord (les deux pays sont qualifiés), et qui se réconcilient dans leur fâcheuse tendance à porter des patronymes impossibles à mémoriser. Outre “qu’ils se ressemblent tous”, ainsi que l’avait dit – oui, oui – notre innénarable Thierry Roland national à l’occasion d’un match de la République de Corée, essayez donc de retenir que le n°4, c’est Ri Kwang-Chon et que son copain le n°5, c’est Ri Kwang-Hyok. Et vous me le réciterez pour demain même heure. C’est à se demander si nos hommes casqués n’ont pas des anti-sèches dans les oreilles quand Kim Sung-Yong passe la balle à Kim Jung-Woo, qui s’appuie sur Kim Hyung-Il avant de faire une transversale vers Kim Nam-Il… Arrêtez ! Quatre Kim dans la même équipe, non là ils y vont fort ! C’est dans ces moments-là qu’on est bien content d’être sur son canapé plutôt que devant un micro.

Tenez, un jeu : essayer après les avoir visualisé trente secondes de retranscrire sans erreur les noms des nigérians Aiyegbeni et Aiyenugba. Non, pas séparément, les deux ensemble, s’il vous plaît ! Même chose pour le sud-africain Letsholonyane, qui mérite bien quinze secondes supplémentaires à lui tout seul. Pour rester dans la liste du pays organisateur, citons le sympathique Tshabalala, qui ne déplairait pas à Claude Lelouch et qui nous conduit tout droit à la séquence humoristique. Où l’on retrouve le désormais célébrissime Kaka, qui n’est toujours pas un perroquet néo-zélandais mais le meneur du jeu du Brésil. Le japonais Konno vous arrachera bien un sourire, tout comme ses coéquipiers Honda et Inamoto, à condition que vous soyez fervents de sports mécaniques. Les camerounais Bong et Song ont des consonnances musicales. Le français Gourcuff doit bien avoir sa petite gloire chez les commentateurs anglo-saxons. Et le slovène Komak nous évoque aussitôt Michel Audiard et la blonde de cette p’tite tôle de Bien-Hoâ, pas tellement loin de Saigon… comment qu’elle s’appelait, nom de Dieu ?*

Ainsi vont les joies des listes, qui comportent aussi quelques interrogations. Les honduriens Guevara et Chavez ont-ils des airs de révolutionnaires ? Réponse le 16 juin contre… tiens, tiens, le Chili. En attendant, on parierait volontiers que le paraguayen Morel, l’australien Beauchamp ou le chilien Beausejour ont un ascendant francophone perché sur leur arbre généalogique. Mais pas sûr que le portugais Bruno Alves ait un réel lien de parenté avec son cousin brésilien Daniel Alves. Torres et Gomez ont de quoi nous prouver que l’intégration made in USA ne s’opère pas que pour garnir les rangs des Marines. Quand au point commun entre Schwegler, Magnin et Padalino, ils jouent tous pour l’équipe Suisse. Ainsi que le buteur N’Kufo, qui n’est pourtant pas originaire de Zürich, ni de Genève, ni de Locarno, mais de Kinshasa, république démocratique du Congo. Ce qui nous ramène aux temps des comptoirs.

J’ose un jeu de mot passable : aux temps des comptoirs, nous y sommes presque. Plus que dix jours et à nous les écrans géants, les bars qui ne désemplissent pas, pas plus que les fûts de bière. Attention aux accidents, une reprise sur la barre transversale et hop, votre 1664 jaillit sur le maillot du voisin. Un raté monumental à deux mètres des cages et vous voilà qui criez “Mierda !”, par solidarité avec l’italien sympa qui vous a remis une tournée cinq minutes plus tôt. Ce qui vous vaut aussitôt le regard noir de son adversaire slovaque.

Préparez-vous à toutes les émotions, c’est la Coupe du Monde. Le sourire d’une jolie ivoirienne, et si Drogba en plante un, vous pourriez bien entamer un pas de danse avec elle sur le trottoir d’en face. Et quand Maradona perdra sa boucle d’oreille en s’agitant sur le banc de touche, vérifiez donc que la supportrice argentine n’a pas laissée tomber la sienne à vos pieds.

Je garde le meilleur pour la fin : dans la liste sud-africaine, il y a un joueur du nom de Moriri. Prénom : Surprise. Oui, Surprise, vous avez bien lu. Alors souhaitons qu’entre le 11 juin et le 11 juillet, la compétition nous en réserve de belles.

A la prochaine,

* Lulu la Nantaise


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Posté le 19 07 2010 Par Alain GIBAUD
Bravo Eric, et merci pour ces savoureuses chroniques écrites avec talent, humour et justesse d'analyse par un fin connaisseur du football. Je suis par ailleurs ravi qu'elles proviennent de la plume d'un confrère, tant ce sport, que dis-je, cet art, est si souvent méprisé par nombre de "théâtreux" snobinards. Ces quelques lignes ont fait souffler, au fil des jours, un peu d'air frais sur l'atmosphère pesante qui a régné autour de notre équipe (?) nationale.
Alain Gibaud, auteur dramatique, fan et ex-pratiquant du ballon rond.

Posté le 11 06 2010 Par clémentine saintoul colombres
bravo!
j'aime la sincérité de cette mauvaise foi du mondial qui m'amuse et me plaît.J'aime le foot surtout pour sa mauvaise foi!
Longue vie à ta chronique et que le meilleur gagne!

Posté le 05 06 2010 Par jean-christophe dollé
Bravo éric,
pour ceux qui aiment le foot c'est un plaisir de le voir si bien défendu avec cet amour pur et franc du sport tel qu'on aimerait qu'il soit toujours.
Pour ceux qui n'aiment pas, ça donne vraiment envie de l'aimer. Cette distance toute en finesse, cette relation étroite entre le jeu et les mots, les jeux de mots. Oui moi j'aime beaucoup ton billet, je le suivrai plus que l'équipe cet été.
Deux question Gourcuff en anglais ça a un sens ??
Et quelle est cette argentine qui perd ses boucles d'oreille à tes pieds ???????

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