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Revue mensuelle des écritures théâtrales

Mercredi 26 juillet 2017

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Réson(n)ances

Hadrien  Raccah

Chaque mois, un auteur contemporain
nous parle d'un auteur classique...

Raccah / WILLIAMS

Hadrien Raccah est auteur dramatique

Éditions l'avant-scène
La Collection des quatre-vents

Voyage pour Hénoch
d'Hadrien Raccah

David, jeune et brillant étudiant en droit, vit avec son frère aîné, Henri, un comédien dont la carrière ne décolle pas. Un soir, David invite chez lui une jeune femme, Lisa, sans savoir qu’elle et Henri furent proches autrefois. Lors de la soirée, ils apprennent que la France a décidé d’envoyer des soldats et des réservistes en Iran. Craignant d’être appelés, les deux frères préféreraient partir pour Hénoch, pays imaginaire tout droit sorti de l’enfance, où chacun vivrait en paix, sous un grand saule.

EAN : 9782749811338

ISBN : 978-2-7498-1133-8

Prix : 11,00 €


« Notre personnalité est notre destin. »
TENNESSEE WILLIAMS


Avec le temps qui passe, j’ai peut-être oublié quelques détails, j’ai peut-être modifié ou inventé certains passages mais je me souviens de cette nuit là…
Enfermé dans ma prison de banlieue à des kilomètres de la vie, je contemple le paysage; Des couleurs qui se succèdent sur l’écran de télévision, des couleurs qui se confondent en attendant le noir et blanc. Il n’y avait pas encore de nostalgie, pas encore de mélancolie. Juste des toujours provisoires.
Et tandis que je rêve d’un passé ou d’un futur, le présent me transporte soudain dans un tramway d’Amérique.
Et voilà maintenant cette image qui m’arrache à la litanie de ma trop longue adolescence. Ce visage, ce corps trempé de sueur qui se déplace de long en large et qui hurle : « Stella ! », « Stella ! », « Stella ! » Qui hurle si fort que ce prénom résonne encore en moi bien des années plus tard.
J’ai tout oublié ou presque de mon enfance. Quelques déserts perdus et des oasis familiales avec mes parents, ma sœur et mon frère, comme un royaume qu’il ne faudrait jamais quitter.
J’ai tout oublié ou presque de mes premiers amours, baisers hivernaux sans passion ni promesses.
J’ai tout oublié de l’école et ses professeurs au regard triste et à la langue morte. Comme endormi d’avoir trop appris.
J’ai tout oublié, et puis, cette nuit là, j’ai cessé d’avoir peur. Le silence des rues mortes ne pouvaient plus étouffer le bruit de l’espoir.
Cette nuit était une nuit d’une autre époque, d’un autre temps. Il n’y avait pas encore d’ordinateur, pas d’internet, pas de réseaux sociaux qui comblent les solitudes. Il n’y avait pas de GPS ni de téléphone portable. Ma modernité à moi c’était une vieille télévision qui ne recevait qu’une chaine sur deux et s’éteignait automatiquement une fois par heure.
Cinquante-neuf minutes, cinquante-neuf secondes avant l’extinction des feux.
Et quelle est longue cette attente. Ces quelques instants de brouillards avant la lumière. Quelques instants d’éternité avant l’apparition. Vivian Leigh et sa robe de bal. Vivian Leigh, bien loin du vent, qui se cache du temps qui passe. A l’ombre. Belle et mystérieuse. Tragique en somme. Et puis Marlon Brando, ce génie à la grâce animale qui marmonne quelques mots, quelques phrases, quelques poésies.

« Un Tramway Nommé Désir » est un chef-d’œuvre.
A mon avis la meilleure pièce de théâtre que j’ai jamais montée. Elle est du niveau des meilleures pièces de O’Neill, au rang des meilleures pièces américaines. »
ELIA KAZAN


Certains quittent la maison pour grandir, certains se marient et font des enfants, certains prient et découvrent des monastères.
Certains, au hasard d’une insomnie nocturne rencontrent le cinéma, Marlon Brando, Elia Kazan, l’Actor’s Studio et l’Amérique des années 50. Et Tennessee Williams. Aussi. Surtout.

« Il y avait toujours dans ce qu’il écrivait quelque chose de stupéfiant, il y avait toujours une illumination nouvelle. Il m’éblouissait. Je lui trouvais du génie. A une époque j’aurai mis en scène tout ce qu’il m’aurait demandé et c’est ce que j’ai fait : j’ai monté quatre de ses pièces. »
ELIA KAZAN


Avant cette nuit là je ne connaissais rien de la littérature. Rien ou pas grand-chose. J’avais bien entendu parlé de Proust, Balzac ou Boris Vian mais je dois avouer que je n’avais jamais ouvert le moindre livre de l’imposante bibliothèque familiale. Williams m’a ouvert les portes d’un nouveau monde.
J’ai vu, j’ai lu le « Tramway… » et mon désir ne s’est jamais éteint depuis.
J’ai fait la connaissance de Brick et de « La Chatte Sur Un Toit Brulant ». Je suis entré dans « La Ménagerie De Verre » et j’ai pris la route avec « Baby Doll ».
Une route, un voyage d’éternité... et les planches... et les fauteuils rouge... et New York... et les valses brésiliennes... et l’ivresse, enfin, de l’alcool quand le jour se lève et que la ville dort.

« Il maintenait une certaine distance entre lui et le monde. Il restait chez lui tous les matins et écrivait toujours sur un sujet diffèrent. Il détestait revenir sur quoi que ce fut.
Je crois qu'il est plus proche du sentiment de la mort, qu'elle est présente en lui. Quelqu'un a dit un jour qu'on ne peut faire du bon travail dans le domaine dramatique tant qu'on n'a pas intégré la possibilité de sa propre mort. Et lui vivait avec cela, il vivait avec la mort tout le temps, avait grandi avec elle. »
ELIA KAZAN


Les universitaires du monde entier ont étudié l'œuvre de Williams bien mieux que je ne le ferai jamais. Je ne peux pas analyser le sens des mots, le poids de l'histoire, le parcours des personnages...
Je ne saurai expliquer les raisons objectives de ma passion pour cet auteur magnifique.
Peut-être avais-je besoin d'un guide pour expliquer mes frustrations. Peut-être avais-je besoin de me perdre ou de me trouver.
Peut-être que la constante incertitude de ses personnages a trouvé écho en moi.
Blanche Dubois est irrémédiablement attirée par ce qui va la détruire. Enfermée dans un monde étranger, étourdie par ses souvenirs, elle tourne en rond dans cet appartement poisseux de la Nouvelle-Orléans et cherche un réconfort qui ne viendra jamais.

« Blanche Dubois est Williams.
Tennessee est moralement ambivalent; Il admire ceux qui le détruisent, il doute de lui-même, il a peur de certaines personnes qui pourtant l'attirent. »
ELIA KAZAN


Blanche porte en elle le poids de son destin. Il ne lui reste que l'illusion pour tenter d'oublier ce qu'elle a été et ce qu'elle est toujours.
« Je ne dis pas ce qui est mais ce qui devrait être » répète-t-elle dans un sanglot.
C'est un peu cela le théâtre. Une brève illusion qui nous transporte au-delà du réel. Et seul les applaudissements nous rappellent qu'il existe une vérité, dehors, à l'extérieur des murs.
Et voilà que depuis cette nuit là, je m'évade. Je recherche les pays inconnus, les nouvelles Amériques. Et cette triste nostalgie d'une époque que je n'ai pas connue. Ce triste désespoir devant ce monde qui n'existe plus. Où chante donc Frank Sinatra? Et que reste-t-il de ses amours avec la divine Ava Garner?
Peut-être que tout cela n'a jamais existé. J'idéalise un ailleurs pour ne pas voir. Je rêve de noir et blanc pour fuir le quotidien et les jours qui se répètent. Je suis comme « cet oiseau sans pattes qui vole sans jamais se poser. »

Avec le temps qui passe, j’ai peut-être oublié quelques détails, j’ai peut-être modifié ou inventé certains passages mais je me souviens de cette nuit là... Je me souviens et j'espère...

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