Durant ces deux beaux mois de résidence d’auteur, j’ai eu la chance et le privilège de vivre à vos côtés cette période, d’une rare intensité pour Georges et toi, qui était celle qui précédait l’ouverture des portes de la nouvelle bibliothèque de théâtre Armand Gatti à La Seyne sur mer.
Moi, j’étais sur les traces de la Mémoire, toi tu étais sur les chemins de l’avenir. Mais nous nous retrouvions tous les deux, convaincus que le mot Mémoire n’est jamais si beau que lorsqu’il est un mot à venir. Tu savais sur quelle conscience du passé, sur quels combats, sur quelles lucidités se bâtissent les plus belles utopies.
Françoise, nous sommes d’une génération qui a cru que la culture, et en particulier le théâtre, allait sauver le monde. Certains se sont depuis perdus en route mais toi, je suis sûr que tu y crois encore aujourd’hui, et pour toujours, et c’est en cela que tu ne nous quittes pas mais que tu nous montres le chemin.
Tu as été, et Georges avec toi, de tous les combats. Tes armes étaient ta voix, ton énergie sans faille, ton sens de la dramaturgie et un simple morceau de velours rouge que tu faisais claquer dans la nuit du théâtre avec le verbe des auteurs. Mais le rouge du rideau « qui bouge qui bouge » au rythme des mots et des luttes, s’il emporte et subjugue le spectateur, agace aussi parfois le taureau buté des autorités de tutelles sensées nous protéger et qui, en réalité, déteste tout ce qui bouge, surtout lorsque c’est rouge… Et là où l’animal est le plus dangereux, c’est quand il semble ne plus bouger et pèse d’un poids mort qui, à petit feu, a tué plus d’un créateur, plus d’un auteur, plus d’un metteur en scène, plus d’une compagnie… Je peux témoigner du poids de soucis, d’angoisses et d’inquiétudes qui ont pesé lourd, trop lourd, sur tes épaules, les semaines qui ont précédé l’ouverture de la bibliothèque !...
Et puis arriva ce jour heureux, radieux pour Georges et toi, où la bibliothèque ouvrit ses portes sous le ciel bleu de la Seyne sur mer, sous une pluie de mots de Gatti, le poing levé à jamais au dessus d’une jonchée de roses blanches !
Depuis, quand on s’appelait, tu étais heureuse et tu me disais « ça y est, la bibliothèque vit ! » Après tous ces bleus à l’âme, tu voyais enfin l’avenir en rose…
Et puis…
Et puis, nous voilà aujourd’hui, essayant en vain de ne pas être tristes, tu n’aurais pas aimé ça… Mais puisque pour le grand voyage, tu as mis ta robe de scène, ta belle robe rouge, alors, nul ne doute aujourd’hui que désormais, lorsqu’il y aura une lueur rouge à l’horizon, nous saurons que tu continues de nous montrer le chemin de l’inaccessible étoile.