Jeudi 22 juin 2017 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Au Tour de Picardie

:::: Par Eric Rouquette | paru le 27/05/2013

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Dimanche 12 mai, 8h45, nous descendons en gare de Nanteuil-le-Haudoin, bourgade de 4000 habitants située dans le département de l’Oise. Mon ami Marc Fayet, qui est un fou de vélo, m’a proposé de passer avec lui la journée sur le Tour de Picardie cycliste, dont Nanteuil-le-Haudoin sera le départ de la troisième et dernière étape. J’ai sauté sur l’occasion, n‘ayant jamais suivi une course cycliste “en vrai“, au coeur de l’action.

Autant vous dire qu’en arrivant là-bas un dimanche matin, rien ne semble indiquer qu’un évènement sportif va s’y dérouler. Nous rejoignons le centre-ville à pied sans rencontrer personne, moment qui nous fait évoquer la fameuse scène de Bunuel où les personnages déambulent en rase campagne sans but précis. Sauf que nous avons un but, justement : rejoindre le village-départ, que nous finirons par trouver non sans quelques détours, le temps d’apprendre en passant que Nanteuil-le-Haudoin fut l’un des points de ralliement des taxis de la Marne en septembre 1914. Une certitude : on rentrera moins bêtes à Paris.

10 heures et des brouettes : on dégote le village-départ sur la place de la Mairie (il fallait y penser). Les tentes sont dressées, les employés municipaux installent les barrières, mais pas l’ombre d’un coureur ni d’un vélo à cette heure-ci. Et les spectateurs ne se bousculent pas non plus. Il faut dire que le départ est fixé à 12h15, et qu’on a donc le temps d’acheter l’Equipe du jour et de glander quelques instants sur un banc public, en appréciant les rayons de soleil qui heureusement vont nous accompagner toute la journée.

Mais bientôt Marc aperçoit quelqu’un et va à sa rencontre. Je le suis, et serre la main de Daniel Mangeas. Oui oui, vous avez bien lu, le mythique Daniel Mangeas, speaker officiel du Tour de France depuis quarante ans. Autrement dit la voix du vélo en chair et en os ! En plus il est éminement sympathique, il nous convie à le suivre  dans sa caravane pour nous offrir un café. Parler de vélo avec Daniel Mangeas, le rêve éveillé ! Ouvrez la parenthèse : il se trouve que ce grand monsieur a fait son premier Tour en 1974, année de mes premiers souvenirs cyclistes, quand la course était passée à Clamart et que mon frère et moi nous battions pour savoir qui des deux hériterait de la casquette d’Eddy Merckx ou de Raymond Poulidor. Grand seigneur, j’avais d’ailleurs laissé celle de Poulidor à mon frère. Fermez la parenthèse et revenez en 2013, et voilà comment je me retrouve à apprécier une petite eau-de-vie locale à 11 heures du matin dans la loge de Daniel Mangeas. A cet instant, je sais que la journée est déjà mémorable.

Marc nous quitte car il aperçoit Jean-François Pescheux, le directeur de course, ancien coureur de La Redoute à la fin des années 70. C’est lui qui nous placera dans une des voitures suiveuses. Je reste seul avec Daniel Mangeas, qui accueille bientôt les élus du coin. Il me présente déjà à eux comme un auteur de théâtre qui a eu une pièce jouée par Francis Perrin. En fait il a vite mémorisé les quelques infos que Marc lui a donné à mon sujet, et je suis sûr que si nous nous recroisons dans dix ou vingt ans, il se souviendra de moi. Non pas que je mérite qu’on se souvienne de moi, mais le fait est que Daniel Mangeas se souvient absolument de tout, et largement hors des limites des palmarès cyclistes, qu’il connaît bien évidemment sur le bout de la langue.

Après avoir serré la main de Jean-François Pescheux et mis mon badge “invité“ autour du cou,  Marc m’apprend que nous “voyagerons“ à bord de la voiture anti-dopage. Mais nous avons le temps d’ici le départ de l’étape, et faisons un passage par la mairie, où nous attend un buffet qui me permettra de faire passer l‘eau-de-vie avec un verre de rosé. Auparavant Marc saluera son copain Jimmy Casper, ancien sprinteur vainqueur d’étape sur le Tour de France et fraîchement retraîté de la selle, qui comme beaucoup de ses collègues est en phase de reconversion dans l’encadrement d’ASO, société organisatrice de la plupart des courses cyclistes. Puis nous nous promenons ça et là à l’intérieur du village-départ, d’un bus d’équipe à l’autre, en faisant au passage la connaissance de notre chauffeur, Freddy Bichot, lui aussi coureur fraîchement retraité. Incroyable comme Marc identifie chacun des champions que nous croisons, même les néo-pros, et comme il est comme un poisson dans l’eau dans cet univers de mollets bronzés et proéminents, dont il admire l’esthétique. C’est vrai qu‘ils sont plutôt sympas tous ces coureurs, tous ces suiveurs, et la jolie hôtesse… alors que la place se remplit et que la voix de Daniel Mangeas tonitrue dans les enceintes municipales. Sacrée ambiance, qui vous fait oublier qu’il y a aussi dans ce milieu des Armstrong et des Vinokourov, les tristes sires d’une époque qui à cet instant vous paraît révolue. Mais est-ce bien sûr ? Même pas envie à cet instant de se poser la question.

Nous rejoignons Freddy Bichot et en voiture, le temps que le monsieur anti-dopage prenne place sur le siège passager. Nous sommes traités en V.I.P., petit sac en toile contenant le programme de la course et un stylo-bille avec un coureur dessiné dessus. Et en prime une bouteille de champ‘ dans la malle arrière. Il est décidé que nous prendrons de l’avance sur la course, le temps que se forme la première échappée. GPS et route parallèle pour s’arrêter une première fois à Crépy-en-Valois, où nous voyons passer les coureurs et constatons qu’en effet, trois d’entre eux se sont déjà fait la malle  à une vitesse supersonique, suivis de deux autres qui viennent à peine de se détacher du peloton. Mais les écarts sont encore faibles, et nous repartons en empruntant d’autres routes en dehors du parcours, pour rejoindre Villers-Cotterèts, patrie d’Alexandre Dumas, où nous déballons nos sandwichs en attendant le passage des échappés, dont nous apprenons par Radio Tour qu’ils ont augmenté leur avance. Monsieur anti-dopage est un peu stressé, il nous demande d’être prêts à bondir dans la voiture sitôt que les échappés seront passés. J’ai quand même le temps d’en griller une après mon sec-beurre. Les échappés (trois coureurs français), ont 30 secondes d’avance sur leurs deux poursuivants (un français et un allemand), et déjà trois minutes sur un peloton qui les a laissé filer.

Nous embrayons donc derrière les deux poursuivants, et nous voilà au coeur de la course, parmi d’autres voitures qui slaloment comme nous d’une voie à l’autre. Nous traversons bientôt la forêt de Retz, et je ne sais plus où donner de la tête, entre les coureurs eux-mêmes, les paysages Picards agréablement valonnés et les nombreuses têtes qui défilent au bord de la route. A l’entrée d’un village, un gamin brandit une pancarte Bienvenue à Fontenoy, qu’il a confectionné lui-même, et je suis envahi par la sensation de faire partie des privilégiés, ressentant peut-être à cet instant, je dis bien peut-être, un peu de cette adrénaline que ressentent les champions qui a longueur d’années parcourent ces routes parsemées d’hommages et d’images. Ne nous y trompons pas, je ne suis qu’un suiveur et personne ne me voit confortablement calé à l’arrière de la voiture. Mais revoilà sur la droite Jimmy Casper au volant d’une autre voiture qui baisse sa vitre pour discuter le bout de gras avec Freddy… Il nous livre une analyse très pertinente de la course, les subtilités des tactiques d’équipes et des rivalités chroniques entre certains coureurs. Et voilà maintenant une autre voiture qui nous dépasse par la gauche et c’est Bernard Hinault qui nous fait bonjour de la main. Bernard Hinault ! Le silence se fait l’espace de quelques secondes - un ange passe à vélo - et Freddy finit par lâcher avec admiration que à le voir comme ça, on réalise pas que ce type a gagné cinq tours de France.

La course est impitoyable : les trois de devant augmentant l’écart sur leurs poursuivants, on ne donne pas cher de la peau de ces deux-là. D’ailleurs nous les dépassons sans aucune pitié, leur jetant au passage un regard où ils doivent lire leur défaite. Puis nous rejoignons en trombe la tête de la course, car se profile un sprint pour le prix du meilleur grimpeur. Le sprint ne sera pas vraiment disputé, mais nous sommes au cul des héros du moment, the right men at the right place. Un type à l’arrière d’une moto actualise l’écart sur une ardoise avant de filer en informer les échappés. Le spectacle est partout, ce qui ne nous empêche pas de discuter avec Freddy, qui nous apprend qu’il suit un stage de formation pour aider les champions à vaincre leur stress et à avoir confiance en eux. Lui-même a bénéficié de l’assistance d’un coach de foot à l’approche mentale reconnue, ce qui lui a permis de terminer deux tours de France et de faire un tour complet des Champs-Elysées en étant seul échappé. Il est sympa ce Freddy, il nous pose des questions sur notre métier, pianote d’une main sur google pour chercher des infos sur nous, tout en tenant le volant de l‘autre main. Quand à monsieur anti-dopage, on l’oublierait presque, il ne participe pas à la discussion. Monsieur anti-dopage s’en fout des états d’âmes des coureurs et des auteurs de théâtre, monsieur anti-dopage est à fond dans ses éprouvettes.

Les kilomètres filent et on ne les voit pas passer. Nous guettons tout de même l’imminence du second sprint, comptant celui-là pour le maillot vert. Mais des voitures intercalées entre les coureurs et nous m’empêchent de bien voir l’emballée. Heureusement l’oeil de lynx de Marc sait déjà que le jeune Maxime Daniel a fait un, que le briscard David Boucher a fait deux, et que Benjamin Giraud de la Pomme Marseille a fait trois. Dans la foulée, nous nous arrêtons sur le bas-côté, à flanc de colline pour avoir une vue dégagée. Freddy débouche le champagne et déballe des flutes en plastique, et nous trinquons en attendant le passage du peloton. En passant, certains coureurs chambrent La Biche, le surnom de Freddy du temps de son activité. L’un d’entre eux balance un bidon usagé, que Marc m’offrira comme cadeau de première. Mais attention, le portable de Monsieur anti-dopage vibre : c’est l’UCI qui lui donne les consignes du jour, et vu son agitation, nous comprenons qu’un contrôle aura lieu sur la ligne d’arrivée. Alors nous laissons le champagne en route et remontons en voiture, à toute berzingue direction Soissons par le Chemin des Dames. Nous ne saurons plus rien de la course avant d’atteindre la ville de Clovis, où les barrières succèdent aux barrières. Rejoignant bientôt la ligne l’arrivée, un premier barrage nous demande de faire le tour par derrière. Monsieur anti-dopage n’est pas content, mais ce sont les consignes, lui répond un flic impuissant. On retombe bientôt sur un second barrage ou un second flic nous empêche lui aussi de passer. Monsieur anti-dopage a beau arguer de la présence de notre “bandeau jaune“ sur le pare-brise, rien n’y fait, toujours les consignes. Furieux d’être ainsi traité comme le commun des mortels, Monsieur anti-dopage nous fait sa grande sortie théâtrale : claquement de portière, claquement de malle-arrière, et nous le voyons tirer dare-dare sa valise à roulettes en maugréant vers la ligne d’arrivée, qui ne se trouve pourtant qu’à 100 mètres. Même s’il a le sens de la comédie, je ne suis pas sûr d’avoir envie de me faire contrôler un jour par ce gus là.

Une fois mal garès, et puisque nous avons assez ri, nous rejoignons à notre tour la ligne d’arrivée. Une foule bien garnie s’est amassée contre les barrières, et la voix de Daniel Mangeas recouvre à peu près la moitié de la ville de Soissons. Nous apprenons que les hommes de tête ont été rejoints, que d’autres se sont échappés, mais il ne fait aucun doute qu’on aura droit à une arrivée massive. On passe une tête dans la loge de Mangeas, qui est content de nous revoir, puis faisons des va-et-vient dans l’espace réservé aux invités. Un coca plus tard, Freddy est appelé par Agnès, la coordinatrice, qui le charge d‘emmener quelques huiles locales faire un tour sur la course. La voix de Daniel Mangeas annonce les écarts, puis salue la présence des deux grands auteurs de théâtre, Marc Fayet et Eric Rouquette, que nous avons la chance d’accueillir aujourd’hui sur le Tour de Picardie. N’en jetez plus, la coupe est pleine. Heureusement que personne ne me reconnaît. Mais tout de même, si on m’avait dit qu’un jour Daniel Mangeas citerait mon nom sur une ligne d’arrivée, je me serais pincé pour y croire.

Mais les coureurs s’annoncent ; le parcours nous gratifie d’un premier passage sur la ligne pour des bonifications, qui précédera une boucle de dix kilomètres autour de Soissons avant le sprint final. Ça promet un bon tirage de bourre entre les deux leaders au classement général, le petit espoir français Bryan Coquard et le grand allemand Marcel Kittel, qui se tiennent dans la même seconde. Nous nous coinçons Marc et moi contre une barrière, à deux mètres de la ligne, puis guettons le son rugissant des roues qui s‘approchent. Au premier sprint, Coquard l’emporte, renforce son avance et marque un point psychologique sur son adversaire. Mais à l’arrivée réelle, dix minutes plus tard, Coquard est mal placé et Kittel l’emporte facilement. C’est lui le vainqueur de la course.

On applaudit, comme tout le monde, on regarde les coureurs, comme tout le monde, on s’approche du podium, comme tout le monde. On ne pense plus à Monsieur anti-dopage, qui à cet instant convoque sans doute quelques dossarts à le rejoindre dans sa caravane pour un chti contrôle sanguin. On admire le héros du jour, Marcel Kittel, qui n’en finit plus de monter et descendre du podium, une fois pour recevoir le bouquet du vainqueur d’étape, une fois pour le maillot vert, une fois pour le maillot jaune.  A chaque fois c’est Bernard Hinault en personne qui officie, et vu le nombre de poignées de main qu’il distribue à la minute, je ne lui ferai pas l’impudence de lui imposer la mienne. Pourtant j’en ai l’occasion, quelques minutes plus tard, alors que nous sommes conviés à prendre une dernière coupe dans le car VIP. Bernard Hinault salue Marc, car outre qu‘ils ont déjà suivi une étape de Paris-Nice dans la même voiture, Marc a eu la chance inestimable de passer deux heures en tête à tête avec le Blaireau, un des meilleurs moments de sa vie. Marc connaît beaucoup de monde dans le vélo, pourtant il m’avouera qu’au début ça n’était pas gagné, ce milieu fermé se méfiant un peu d’un acteur et auteur qui par passion faisait de fréquentes visites sur les courses. Aujourd‘hui, il est un des leurs, à tel point qu’il est depuis quelques années parrain du tour du Finistère, et qu’il anime règulièrement des conférences sur le vélo.

On avale une deuxième coupe et un chauffeur municipal nous attend pour nous emmener à la gare. Il est 17h30, la journée a passé si vite. Nous sommes accompagnés d‘Agnès, quinze ans de carrière dans le cyclisme, d’abord au sein de l’équipe Gan puis depuis dix ans chez ASO, où c’est elle qui sélectionne les candidatures des villes qu’elle visite et note à longueur d’années. Une vie consacrée à ces hommes qui pédalent et à l’organisation du troisième évènement sportif mondial, le Tour de France. Elle évoque le prochain qui approche, cette 100è édition qui pour la première fois partira de Corse, et craint de ne pas trouver assez d’hôtels pour tout le monde. Au guichet, nous reconnaissons quelques coureurs, dont l’espoir Bryan Coquard qui malgré sa 2è place au général prend le train comme ses équipiers d‘Europcar. Un train bondé, car c’est le retour des vacances. Un train dont le trajet nous ramènera à ses villes traversées tout au long de la journée : Villers-Cotterêts, Crépy-en-Valois... Arrivé à la Gare du Nord, je vérifie que j’ai toujours mon bidon dans mon sac, ce bidon BigMat dans lequel aura bu un de ces forçats de la route. Oui, le bidon est bien là, je n’ai donc pas rêvé, j’ai bien suivi la troisième et dernière étape du Tour de Picardie en ce dimanche de mai. Je comprends bien cet effet bouffée d’oxygène que ces récréations peuvent chaque fois représenter pour Marc, car dans le genre “journée particulière“, celle-ci figurera en bonne place. Avant il y avait la première fois que j’ai fait du bateau, ou la première fois que j’ai assisté à une corrida, il y aura désormais la première fois que j’ai suivi une course cycliste. Ça valait bien la peine de vous la raconter.

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