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Les écritures d'une autre Europe n°10

:::: Par Gilles Boulan | paru le 19/05/2014

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Le Colonel Oiseau de Hristo Boytchev

 

La pièce

Le Docteur : On dit que dans la psychiatrie, il n’y a pas de médecins sains d’esprit. C’est peut-être pour cette raison qu’après la faculté, je me suis intéressé à cette spécialité : souvent, moi-même, j’éprouve de vives angoisses face aux questions absurdes de la vie quotidienne, des questions que la philosophie a nommées "existentielles". Oui, je n’ai jamais été quelqu’un de très entier ou de très sûr de ses propres opinions. J’ai toujours cru que, dans n’importe quel conflit, il existe beaucoup de vérités, mais je n’ai jamais vraiment su derrière laquelle je devais me ranger. Dans la psychiatrie, cela s’appelle le complexe de Hamlet...

Lorsqu'il rejoint enfin son poste au Monastère des Quarante-Saints-Martyrs, petite unité de soin perdue dans les montagnes bulgares, ce jeune médecin peu sûr de lui-même découvre un monde à l'abandon, dépourvue de toutes ressources (aussi bien médicales que financières, alimentaires ou de simple confort). Et en l'absence de tous traitements comme de personnel compétent, chacun des malades se débrouille pour assurer son entretien avec les maigres moyens du bord. Il y a, rassemblés dans une pièce mal chauffée, quelques spécimens de névrose que le jeune médecin peu aguerri devra tenter de soulager. Comme un microcosme oublié par l'attention du monde, ce monde occidental pourtant si attentif au conflit qui déchire l'ancienne Yougoslavie, à très peu de distance. La Bulgarie, asile de fous, invisible et privée de tout, au milieu de ses montagnes ?

Ces fous-là ne sont pas dangereux mais présentent tous un caractère et une pathologie qui leur sont singuliers. Ca va du voleur compulsif qui tient le compte de ses larcins pour en rembourser les victimes au moment opportun jusqu'au paranoïaque qui s’imagine qu’il rétrécit au point de redouter que ses compagnons de chambrée ne l'écrasent en marchant. Il y a également le tsigane impuissant dont l’obsession est de recouvrer sa virilité en errance ainsi que cette douanière de l'amour qui racolait les camionneurs sur le pont du Danube et qui souhaite expier ses fautes en hésitant entre deux postures: celle de Mère Térésa et celle de Mère Courage. Sans oublier cet homme, victime d'une totale surdité, capable de déchiffrer sur les lèvres des présentatrices, les commentaires journalistiques d'une télévision privée de son qui rabâche à l'envi les images du conflit voisin : " Mesdames et messieurs, bonsoir. Aujourd’hui, des luttes violentes ont éclaté dans les zones occupées. Les forces de l’ONU font des tentatives pour acheminer l’aide humanitaire mais le convoi a été intercepté par les Serbes bosniaques. Le porte-parole de l’ONU a déclaré cet après-midi que dorénavant l’envoi d’aide se fera par voie aérienne…"

Mais le plus énigmatique, le leader incontesté de ces fous est mi russe, mi bulgare. Il s’agit de Ferissov le Colonel Oiseau que la découverte d'uniformes parachutés par erreur dans les jardins du monastère va tirer de sa longue prostration et de son silence de plusieurs années pour embrigader tout ce petit monde ( y compris le médecin)  dans une formation militaire et, en apparence, salutaire. Avant de les embarquer dans une croisade dérisoire dans le but de rejoindre par la route les forces de l'Otan, en guise de remerciement pour ses présents tombés du ciel.

Le message politique est suffisamment clair pour qu'on ne s'y attarde pas même s'il convient de replacer la pièce dans son contexte historique (elle a été écrite en 1996). Il traduit avec une mordante ironie le sentiment d'abandon qu'ont pu éprouver les populations de ces pays de l'Europe orientale vis à vis de la communauté européenne occidentale. Mais cette fascination mêlée de défiance à l’égard de l’Europe n’est pas la seule lecture pertinente de la pièce. En créant ainsi de toutes pièces et sans autre légitimité que la folle obsession du Colonel Oiseau, un petit territoire inédit, les fous de l’asile des Quarante-Saint-Martyrs ne font rien d’autre que perpétrer un coup d’état militaire à l’image de ces tentatives séparatistes qui embrasent actuellement l’Ukraine.

Au delà de ce propos, Le Colonel oiseau est avant tout une comédie, l'œuvre d'un dramaturge habile et novateur, rompu à l'art de la satire politique et qui a le talent de faire vivre de vrais personnages extraordinaires comme d'insuffler une profonde vérité aux situations les plus extravagantes et les plus improbables. On se souviendra notamment de cette séquence où les fous s'emparent d'oiseaux migrateurs sauvages pour leur confier des messages comme à des pigeons voyageurs. C'est de cette humanité-là dont Boytchev entend nous parler, de cette humanité où les gens sont ici séparés entre fous et normaux et ailleurs, entre musulmans et chrétiens

Le projet du Colonel Oiseau s'il a quelque chose d'une remise au pas (un coup d'état militaire à l'échelle d'une communauté réduite à sa plus simple expression) se niche par ailleurs du côté de Kakfa et des songes de Don Quichotte.

 

L'auteur

Hristo Boytchev est né en 1950 en Bulgarie. Ingénieur en mécanique dans une usine de province, le succès de Cette chose-là lors de sa création à Sofia en 1984 l'incite à s’inscrire aux cours de l’Académie nationale de théâtre et de cinéma. La pièce est montée une quarantaine de fois en Bulgarie et en Europe de l’Est, fait l’objet d’un film, et Hristo Boytchev est élu dramaturge de l’année en 1989. 

À partir de 1990 il participe régulièrement à l’une des plus célèbres émissions de satire politique à la télévision bulgare, puis réalise sa propre émission. Il est candidat à l’élection présidentielle de 1996 en Bulgarie, et utilise son temps d’antenne pour de nouvelles satires, qui lui permettent de remporter 2% des votes. La même année, il obtient ses premières subventions pour la réalisation de la version cinéma du Colonel Oiseau. La pièce sera montée dans une trentaine de pays différents, et notamment à la Biennale de Bonn, au Théâtre de Poche de Bruxelles et au Gate Theater de Londres. 

En 1997, au Théâtre Royal de Londres, il reçoit des mains de Harold Pinter le prix de la meilleure pièce du concours international du British Council. Il obtiendra également le prix Enrico Maria Salerno, à Rome, en 1999.

Hristo Boytchev est l'auteur d'une bonne dizaine de textes dont plusieurs sont disponibles en français.

En France, Le Colonel Oiseau a été publié chez Actes Sud, et a été créé au festival d’Avignon  puis au théâtre d’Aubervilliers dans une mise en scène de Didier Bezace en 1999.

 

Œuvres disponibles en français

Le Colonel Oiseau, éditions l'Espace d'un Instant – 2007

L'homme souterrain et Cette chose-là, éditions l'Espace d'un Instant – 2006

Orchestre Titanic, éditions l'Espace d'un Instant – 2005

Le Colonel Oiseau, éditions actes Sud -1999

Dynamite à bord, État de guerre, Le Colonel et les Oiseaux, La Femme du colonel et Hôpital de district sont également traduits en français, toujours par Iana-Maria Dontcheva. Ces textes peuvent être consultés à la bibliothèque Christiane-Montécot (Maison d'Europe et d'Orient)

A noter que Hrsito Boytchev sera en résidence en France au centre international d'accueil et d'échanges des Recollets en novembre prochain et que deux manifestations sont prévues : une lecture d'Orchestre Titanic à la Maison d'Europe et d'Orient et une soirée (à l'étude) à Gare au Theâtre à Vitry sur Seine

 

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