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Les écritures d'une autre Europe n°9

:::: Par Gilles Boulan | paru le 29/01/2014

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Respire ! d'Asja Srnec Todorovic

La pièce

Ambiance hall d'aéroport et brouhaha des lieux de transit. Se trouvent là trois personnes à l'identité incertaine, tout juste identifiés par une simple allusion à leur code génétique  Donc une femme et deux hommes : XX, XY et XXY. Debout devant des guichets, ils répondent aux questions d'un examinateur qui demeure invisible. Un questionnaire intime et de peu de conséquences sur des sujets sensibles comme le poids de leur pancréas et leur formule sanguine... Puis d'autres questions encore, celles-là beaucoup plus inquiétantes : de l'ordre de celles que poserait une Police de l'émigration. Mais où sont-ils vraiment ? Dans un bureau de douane ou bien au Purgatoire ? Aux portes du paradis ou au seuil de l'enfer ? La menace et l'angoisse qui entourent leurs réponses, le feu roulant incohérent des interrogatoires, les visages disparus de ceux qui les pressent de questions, tout cela est troublant. Pour ne pas dire cauchemardesque. Comme si le franchissement d'une quelconque frontière ou même d'un simple portique vers les salles d'embarquement s'apparentait pour eux à un basculement dans l'inconnu. Comme si cette fameuse ligne rouge derrière laquelle ils doivent attendre, séparait les rives opposées de la vie et de la mort.

Ce premier tableau inaugure avec un sens aigu de l'intrigue ce drame étrange et séduisant d'Asja Srnec Todorovic où il est question de respirer. De respirer envers tout, de se maintenir en vie.  Un drame qui se décline en 24 tableaux plus ou moins autonomes (4 seulement semblent reliés par un fil narrateur)  et en autant de situations où des individus de l'un ou l'autre sexe se retrouvent confrontés à la présence ou à la pensée de la mort. De leur propre mort ou de celle d'un autre (qui leur soit familier ou non.) La mort qui les fascine et en laquelle ils se déguisent pour une nuit d'Halloween. La mort qu'ils ont bravée "au péril de leur vie" selon une redondance qui avoue toute son ironie. La mort qu'ils vont défier "en pissant dans sa bouche". La mort qu'ils mettent en scène pour un petit public. Celle que s'apprête à convoquer le terroriste kamikaze à la ceinture ficelée de grenades, celle qui fait transpirer le front du chirurgien au moment d'une opération délicate ou celle qu'on anticipe en fêtant un anniversaire lointain via son enregistrement sur une cassette vidéo.

Reste une fatalité qui ne souffre d'aucun doute. Qu'on la provoque ou qu'on la subisse, qu'elle vous prenne par inadvertance ou qu'on l'attende de pied ferme, la mort a bien évidemment toujours le dernier mot. On n'est jamais certain de lui avoir échappé quand le spectacle du monde projette autant d'images de destructions massives.  Traumatismes d'une histoire dont on ne se défait pas quelques années après le conflit qui a embrasé les Balkans.  Incertitude terrible et véritablement anxiogène où nous plonge le dernier tableau où l'on retrouve nos trois voyageurs, enfin sortis de l'aéroport après avoir subi ce qui a plus à voir avec de la torture qu'avec une visite médicale. Cette femme et ces deux hommes revenus de nulle part, soulagés et reconnaissants d'avoir été sauvés, balbutiant des remerciements. Mais sauvés, le sont-ils vraiment ? Et le sommes-nous vraiment ? Nous assis dans le théâtre, qui regardons la scène selon l'avertissement d'Edward Bond et qui tournons le dos à quoi ? Alors respirons, voulez vous ? Respirons !

Dans cette pièce dont on ne ressort pas indemne car elle nous interpelle comme ces inquisiteurs auxquels répondent les trois personnages, tout l'art d'Asja Snrec Todorovic est de maintenir une tension dramatique constante entre réalisme et onirisme. Entre menaces réelles et fantasmes liés à l'angoisse. Des situations assez banales mais détournées par la vision que s'en font les protagonistes, y alternent avec des situations beaucoup plus décalées, plus proches d'un rituel macabre, d'une fantasmagorie mariant Eros et Thanatos. Situations à propos desquelles il semble difficile de faire la part des choses. Vécues ou inventées ? Manifestations d'un délire, d'une superstition naïve ? Ou simple déplacement du curseur sur l'échelle de nos peurs primitives ? Toujours cet entre-deux, cette inquiétude existentielle où notre paranoïa collective balance entre une célébration tapageuse de la mort avec ses images d'Halloween ou de fiesta mexicaine et le constat glacé, chirurgical de notre impuissance à la vaincre.

 

L'auteur

Née en 1967, Asja Srnec Todorovic est diplômée en dramaturgie de l’École d’art dramatique de Zagreb où elle réside. Dramaturge et réalisatrice de cinéma, elle écrit également des scénarios et des romans, des dramatiques pour la radio. Son travail a été récompensé par le prix de la meilleure pièce radiophonique de la BBC, le prix Maruli? et le prix du président de l’université  de Zagreb.

A l'exception de quelques pièces (Mariages morts, L’Élan,  Effleurement et Respire ! ) ses textes sont paradoxalement assez peu représentés dans son pays d'origine. En revanche, ils sont fréquemment joués en Allemagne et en Angleterre.

En France, Mariages morts a été créé au Théâtre national de Bretagne à Rennes dans une mise en scène de Christian Colin en 1994. Quelques années plus tard,  Bienvenue aux Délices du Gel  a fait l'objet d'une lecture publique dans le cadre du festival Regards croisés de Grenoble et d'une radio-diffusion sur France-Culture en 2005. Failles a été créée dans une mise en scène de Miloš Lazin à Gare au Théâtre dans le cadre du festival Nous n'irons pas à Avignon (2009)

Mariages morts, traduit par Tatiana A?imovi?, a été  publié aux Solitaires intempestifs en 1998.

 

Actualité de la pièce

Traduit du croate par Mireille Robin, Respire ! a été publié par les éditions l'Espace d'un Instant en 2007 dans un ouvrage à deux titres contenant également  Bienvenue aux délices du gel.  Lue pour la première fois en France par Troisième Bureau dans le cadre du festival Regards croisés à Grenoble en 2006, la pièce a fait l'objet de différentes manifestations à la Maison d’Europe et d’Orient, au festival Est-Ouest de Die et au Théâtre 13...  Sa création par

le Théâtre National de Sylvanie dans une mise en scène de Dominique Dolmieu est la première en France.

A l'affiche à la Maison d'Europe et d'Orient, du 5 au 22 février 2014 et du 30 avril au 10 mai 2014 (du mercredi au samedi à 20h30)

 

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