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Les écritures d'une autre Europe n°5

:::: Par Gilles Boulan | paru le 07/01/2013

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AMALIA RESPIRE PROFONDEMENT d’Alina Negala

En décembre 1989, au terme d’un procès rapidement expédié et d’une exécution transmise sur toutes les chaines télévisées du monde, la « Révolution de 1989 » sonnait le glas du régime de Nicolae Ceausescu, une des plus terribles dictatures mises en place par les communistes en Europe orientale.

Un peu plus de vingt ans plus tard, peu d’auteurs dramatiques roumains se sont réellement emparés de cette période assez troublante, marquée par la violence des règlements de compte et des retournements de veste, pour tenter de l’expliquer. Pour ces auteurs dont les plus jeunes avaient à peine plus de dix ans à la chute du bloc socialiste, les grandes questions demeuraient surtout celle de la reconstruction du pays, de sa marche chaotique vers la démocratie et de son intégration dans un système européen, lequel ne se montrait pas toujours très accueillant. Mais il pesait sur leurs épaules, le poids d’une tragédie nationale et d’un héritage historique difficile à traiter. Comment parler d’un demi siècle de régime communiste et cela sans tomber dans des postures faciles ?

C’est tout le pari d’Alina Negala. Prendre en charge cette histoire et tenter de la raconter dans le refus du consensuel et du manichéisme. Refusant de trancher entre le dolorisme de la victimisation et la dénonciation éclairée de l’opposant, elle prête la parole à une femme ordinaire  qui comme d’autres, s’est laissée berner par les sirènes du socialisme, avant de déchanter sur l’air des « Damnés de la terre ».

Car Amalia a fait partie de la majorité docile et parfaitement manipulée des victimes consentantes et des artisans malgré eux de la tragédie qui les broyait. Comme le brave soldat Schveïk, ce soldat ingénu propulsé dans l’absurdité de la Première guerre mondiale et dont l’antimilitarisme s’exprime beaucoup moins par la critique des militaires que par sa vénération excessive des officiers et de l’armée, Amalia est le témoin clef pour tenter d’épingler les contradictions du régime et de ceux qui l’ont soutenu. Dans son récit à une seule voix, mêlant prières, poèmes intimes et courriers, la petite histoire de sa famille et de ses deux cochons croise la grande Histoire, en une longue série de défaites personnelles et d’illusions trahies au nom de belles idées que les pauvres gens partagent.

La pièce

Pour Amalia, dont les parents viennent de décéder, le cercle familial s’élargit à ses grands parents Papi et Babouchka, à ses frères Vitéa et Lulu et au cochon Archimède qui partage leur affection. Ce cochon-là dont seul Papi connaît le véritable nom, la famille l’a troqué contre une parure de perles. De même que la bague à pierre verte a servi à acheter la vache et une chaine en or, le fourrage pour l’alimenter. Tous ces trocs ont eu lieu au temps où le socialisme triomphant expropriait en Roumanie. La petite Amalia était alors à l’âge de porter le foulard rouge des pionniers et de remercier Dieu pour lui avoir épargné ces heures imbéciles de piano et cette crétine de gouvernante allemande.  Installée sur son saule, elle respirait profondément pour devenir un ange aux côtés de sa mère.

Pour Amalia, l’adolescente qui n’hésite pas à se donner aux soldats des ambassades afin de pouvoir visiter les poubelles internationales, le monde se limite à Vitéa qui deviendra un grand danseur et à sa truie Fanny que les miliciens viennent d’arrêter. Et les erreurs du socialisme ne sont que des méprises personnelles quand un viol collectif s’appelle une perquisition et quand le chant des damnés de la terre demeure le plus beau du monde.

Pour Amalia, la femme de ménage qui nettoie les toilettes de l’aéroport de Bucarest, la vie est faite de déception et d’illusions perdues. Il ne lui reste plus que l’espoir de retrouver Vitéa devenu à l’étranger un danseur réputé et les cendres du socialisme se sont éteintes sur sa candeur et sur son enthousiasme. Il lui faut respirer. Respirer très profondément, raconter les voyages qu’elle ne fera jamais et chanter les damnés de la terre pour tenter de rejoindre tous ceux qu’elle a perdus.

En huit séquences « monodramatiques », Alina Nélega nous invite à suivre le récit de soixante années d’une vie roumaine à travers le regard  tour à tour enthousiaste, déterminé, conciliant, déçu et lucide d’une petite fille issue de l’aristocratie propriétaire, épousant sans retenue les convictions communistes puis d’une femme revenue de ses propres illusions, cherchant avec une opiniâtreté mêlée de désespoir le moyen de rêver encore.

Une pièce qui joue à la fois sur l’humour insolent d’une crédulité enfantine et sur l’ironie de l’illusion trahie pour raconter la Roumanie du communisme et de l’après communisme. On en retient surtout cette métaphore superbe où pour ne pas mourir de faim, les hommes et femmes mangent leur propre cœur et s’en trouvent démunis. Riche d’émotions diverses, passant avec talent du rire de la dérision aux larmes de la détresse, bien écrit, inventif, c’est un texte d’une force dramatique intense comme une douloureuse prière pour respirer quoi qu’il en soit.

L’auteur

Alina Nelega est née en 1960, à Tîrgu Mures, en Transylvanie, Roumanie. Titulaire d’un Doctorat d’études théâtrales, elle est aujourd’hui Maître de conférences à l’université des Arts de Tîrgu Mures, où elle enseigne l’écriture dramatique. Auteur dramatique, prosateur et metteur en scène, elle est membre de l’Union des auteurs roumains.

En 1997, elle crée à Tîrgu Mures, le festival Dramafest de la nouvelle dramaturgie, qui sera à la base du nouvel espace expérimental, le Théâtre underground Ariel. C’est ici qu’en 2001, Alina Nelega fait ses débuts comme auteur et metteur en scène avec www.nonstop.ro.  texte pour lequel elle reçoit le prix de la « pièce de l’année 2000 »

Elle a collaboré avec le Théâtre Bush de Londres et le Théâtre Lark de New York, et a bénéficié d’une résidence internationale au Royal Court de Londres.?Elle s’est vue décerner le prix de « l’Auteur européen» au marché des pièces de théâtre d’Heidelberg en 1997. Elle a récemment été nommée  meilleur dramaturge  par l’Union des auteurs roumains.

Ses pièces, traduites en anglais, allemand, hongrois, polonais et russe, ont été publiées dans des revues, présentées en lecture publique ou jouées en Roumanie (Bucarest, Cluj, Arad, Timisoara, Tîrgu-Mures) et à l’étranger  (Londres, Zurich, Berlin, Heidelberg, New York, Hongrie..)?

Traduite par Mirella Patureau et publiée aux Editions Espace d’un instant, Amalia respire profondément (Amalia respira adânc - 2005) est sa première pièce disponible en français

 

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