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Les écritures d'une autre Europe n°3

:::: Par Gilles Boulan | paru le 09/05/2012

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LE CINQUIEME EVANGILE de Slobodan SNADJER

Au printemps 1941 les oustachi dirigés par Ante Pavelic participent à l’invasion du royaume de Yougoslavie aux côtés des forces de l’Axe et proclament l’indépendance de l’Etat de Croatie, lequel englobe aussi la Bosnie-Herzégovine et une partie de la Serbie. Nationalistes antiserbes et antisémites, ils se lancent aussitôt dans une politique d’éradication des races inférieures dont le programme est l’extermination d’environ un million de personnes : les Juifs, les Tsiganes et les Serbes en premier lieu mais également les communistes et autres adversaires du nouveau régime. Plusieurs dizaines de milliers de personnes (peut-être plus d’une centaine de milliers) périront ainsi dans des camps entre l’été 1941 et mai 1945.

Ecrivain et journaliste, Ilija Jakovljevic, membre du Parti paysan croate pourtant nationaliste, est arrêté et incarcéré à Stara Gradiska dans le camp de Jasenovac avant d’être relâché en 1943 et de rejoindre la résistance. Dans son journal Un camp de concentration sur la Save, il témoigne de ce qu’il a vécu durant les deux années de son incarcération. C’est ce témoignage d’un rescapé, rédigé jour après jour sous la surveillance des geôliers qui constitue le Cinquième évangile : œuvre de vérité sur un des épisodes les moins avouables de l’histoire croate.

En s’appuyant sur ce texte accablant, en s’attachant à des figures historiques réelles aussi bien du côté des bourreaux (hommes et femmes) que du côté des victimes, Slobodan Snadjer propose une réflexion sur cette période extrêmement trouble où les fascistes croates adoptent au nom de Dieu et de l’identité croate, une idéologie et des méthodes inspirées par l’Allemagne hitlérienne. Période d’autant plus trouble que les valses-hésitations de l’histoire change fréquemment les rapports de force sans que cela ne change quoi que ce soit pour le sort des victimes.

Le Cinquième Evangile commence par la visite d’un camp de concentration par un groupe de touristes, bien des années après les événements. Sans doute pour corser l’intérêt de ce sinistre pèlerinage, le guide, femme avisée, propose aux visiteurs un jeu de rôles pour le moins douteux. Qui acceptera de porter l’étoile de David du Juif ? Qui voudra jouer le prisonnier de guerre russe, l’homosexuel, le résistant, le tortionnaire ? Qui manipuler ce nœud coulant en fil de fer ? Chaque rôle trouve aisément preneur. On croirait même que certains rôles correspondent parfaitement à ceux qui les endossent... Après quoi, le petit groupe dûment identifié par des signes distinctifs qui désignent les appartenances, se retrouve aux portes d’un hôtel où un portier à nez crochu et à chapeau haut-de-forme les invite à entrer  en répétant en boucle à la manière d’un automate : « Les dames à gauche, les messieurs à droite, s’il vous plaît, les enfants, ni à gauche ni à droite » Et nos touristes inquiets pénètrent ainsi dans l’établissement de Maks Luburic, l’homme qui s’est délivré de son ombre, général oustacha qui à l’invitation de la Gestapo, effectua un voyage d’étude sur les terres du Troisième Reich et importa le modèle concentrationnaire sur les rives croates de la Save. La suite de la visite ressemble davantage à une plongée en enfer, en une suite de tableaux terrifiants comme autant d’images de cauchemars où l’on retrouve Ilija Jakovljevic, infatigable témoin, rédacteur du nouvel Evangile mais également l’oncle Karla celui qui parle aux pissenlits, le bon docteur Gaon qui souhaiterait pouvoir nourrir les enfants condamnés à boire du Zyklon B en guise de lait. Sans compter Son Eminence, le troisième des rois mages, ecclésiastique gagné à la cause nationaliste mais étrangement incarcéré.

Dans le camp, comme dans les cauchemars, victimes et bourreaux se côtoient et échangent leur point de vue en un dialogue pipé entre la proie et le prédateur, dans un climat de menace et de torture mentale où l’incertitude, la terreur des uns, l’ambivalence des autres, l’horreur des crimes commis et les pesants secrets qui agitent la vie « ordinaire », s’ajoutent à des images beaucoup plus étonnantes (voire presque surréalistes) comme ces parapluies noirs qui ne peuvent plus abriter de l’averse la visite protocolaire d’un émissaire allemand parce qu’on y a découpé le tissu pour confectionner des brassards ou comme cette fête d’anniversaire avec violon tsigane donnée par Jakovljevic dans son baraquement. Tout cela relayé par la tribune clandestine de radio-tinette.

Le cauchemar n’obéit jamais à la rigueur d’un raisonnement, il emprunte les méandres de la folie humaine et des errances de la barbarie qui a toujours ses bonnes raisons (Dieu, la nation et la pureté ethnique...) Il nous oblige à les regarder avec l’effroi de celui qui ne peut s’en préserver avec les outils rationnels de sa propre conscience. Loin d’une représentation prétendument fidele, politiquement correcte, historiquement pédagogique, Slobodan Snadjer nous jette à la figure la merde et l’or de la sainteté, la chair de la douleur et le sang de la haine dont chacun de nous est fait. Il justifie ainsi l’écriture d’un nouvel évangile : l’évangile de celui qui regarde la vérité en face sans l’embellir ni la trahir, quitte à jeter le trouble dans un inconscient collectif croate où le sentiment national rime avec victimisation au lendemain du conflit yougoslave. A tel point que la pièce a fait l’objet d’un certain ostracisme de la part de la critique théâtrale lors de sa création zagreboise en 2004 et que Slobodan Snadjer a été démis de sa fonction de directeur du Théâtre de la Jeunesse à Zagreb.

Créé à Hambourg puis à Zagreb en 2004, Le Cinquième Évangile a fait l’objet d’une lecture publique en mai 2005 au Festival Regards Croisés, à Grenoble, organisé par Troisième bureau.  Le texte vient d’être publié pour la première fois hors de Croatie aux Editions Espace d’un instant ( parution mai 2012)

Slobodan Snadjer

Slobodan Snajder est né en 1948 à Zagreb, en Croatie.

Il a publié de nombreux livres et écrit plus de trente pièces jouées sur les scènes européennes (en Allemagne, en Autriche, au Danemark et en France) ainsi que dans son propre pays. Son engagement contre la guerre et le(s) nationalisme(s) lui a valu d’être considéré comme persona non grata en Croatie du temps de la prudence de Franjo Tudjman dans les années 90,  période durant laquelle il a vécu en exil plus ou moins volontaire, principalement en Allemagne et effectué différents séjours en France.

Publications en français:

La Dépouille du serpent Editions l’Espace d’un instant (1997).

Le Faust croate Editions l’Espace d’un instant (2005)

Le Cinquième Evangile Editions l’Espace d’un instant (2012)

Une lecture publique d'extraits de la pièce est programmée le mardi 26 juin 2012 à 19h30 La Maison d'Europe et d'Orient sous la direction de Milos Lazin.

 

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