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Les écritures d'une autre Europe n°2

:::: Par Gilles Boulan | paru le 12/03/2012

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Le Démon de Debarmaalo  de Goran Stefanovski

En représentation au Théâtre de l’Opprimé dans une réalisation du Théâtre National de Syldavie, Le Démon de Debarmaalo de l’auteur macédonien Goran Stefanovski voit ici sa première création en France et en français.

Théâtre de l’Opprimé
78/80 rue de Charolais  75012
du 7 au 25 mars 2012

La pièce

Un couple de vieillards sur un banc de jardin public. L’homme est plutôt secret mais la femme parle en abondance.  Nous sommes ici dans un quartier tranquille de Skopje, le quartier de Debarmaalo, explique-t-elle et elle nous décrit ses petits maisons coquettes, ses jardins fleuris, ses ruelles paisibles, ses bancs dévolus aux tendresses de la jeunesse et aux souvenirs émus des anciens. Hier encore, précise-t-elle, ici même s’élevaient des immeubles prétentieux, des artères encombrées et une cité agitée en proie à a voracité et à la corruption des promoteurs immobiliers. Mais tout a bien changé depuis et celui par lequel cette métamorphose a eu lieu est devenu une véritable légende aux yeux des habitants,  une figure emblématique, presque une sorte de messie. Il s’appelait Koce, cet homme exceptionnel, ce sauveur du quartier et exerçait le métier de barbier. Mais voici son histoire.

A sa sortie de prison où il venait de passer quinze ans, injustement incarcéré par un juge véreux, Koce a lancé une pièce en l’air pour jouer à pile ou face. Selon ce qu’en décidait le sort, il quittait définitivement le pays ou revenait à Debarmaalo avec le projet de se venger. Le voici donc de retour dans son ancien quartier où il ne reconnaît plus rien. Sa maison a été rasée, remplacée par une grosse bâtisse avec terrasse et piscine, tout le paysage de son enfance a été modifié et même les noms de rues ont changé. Il ne reste plus  comme une verrue dans cet environnement urbain comme un ilot de résistance promis à la démolition que l’échoppe où Mara vivote grâce à son commerce de grillades. L’ancien tôlard et sa voisine se reconnaissent, s’embrassent et Koce accepte la proposition de Mara. Il va s’installer chez elle et ouvrir son salon de barbier. Commerce modeste sans grand avenir que l’exécution de sa vengeance va bientôt  transformer en une affaire prospère... très prospère. En égorgeant la clientèle, Koce et Mara,  complices, associés et amants, héros d’une résistance artisanale qui se donne les moyens de parvenir à ses fins, ne se contentent pas d’assumer la vengeance de Koce, ils font œuvre de salut public ; ils nettoient le quartier des malfaisants qui le détruisent et des bandes maffieuses qui le terrorisent. De même, ils fournissent la matière première d’un juteux recyclage humain. La chair des clients du barbier est ainsi consommée dans des kebabs très appréciés, mitonnés par Mara et  leurs carcasses nourrissent les animaux du zoo. Et la vieille nous raconte que cette irrésistible ascension  de Noce et Mara va transformer la vie des autres.

Et quand à la fin de son histoire, le vieux offre à la vieille un minuscule présent tapi au fond de sa main, on peut imaginer qu’il s’agit d’un anneau de mariage, l’alliance qui finalise cinquante années de vie commune. Mais c’est une luciole qu’il offre, un fugitif éclat qui s’envole dans la nuit, éclairant d’une lumière fugace le récit de la vie des hommes entre rêve et réalité.

Héros modeste, victime et serial killer malgré lui, Koce, le Démon de Debarmaalo tient à la fois du petit barbier juif incarné par Chaplin dans Le Dictateur que de Sweeney Todd, le terrible barbier de Fleet Street dans le film de Tim Burton, inspiré par le même fait divers : à la fin du quatorzième siècle, un barbier parisien de la rue des Marmousets avait déjà monté avec un pâtissier voisin, un juteux commerce de pâtés à la viande humaine. Une histoire qui depuis, a fait le tour du monde, nourrit bien des spéculations, titillé bien des créateurs.  Au delà de ce fait divers (réel, imaginé, mythifié) entre grand Guignol et farce politique, la pièce joue avec un réel brio de tous les registres de la vraisemblance, de l’humour noir et de l’intrigue romanesque. Elle mêle avec talent des séquences très expéditives et drôles et une réflexion beaucoup plus amère sur la métamorphose des lieux et sur le choix individuel : il n’y a que l’épaisseur d’une lame entre le bien et le mal, entre l’innocence et le meurtre,  la soumission à l’ordre du temps et la révolte. Et la vie du barbier comme celle de ses clients ne tient qu’à un fil de rasoir.

Mais l’auteur reconnaît aussi qu’il a écrit la pièce pour assumer théâtralement une rage personnelle liée à son histoire familiale et à sa relation au quartier de Debarmaalo ( la maison de son propre grand-père a fait les frais de la reconstruction)  et il entend parler avec cette histoire romanesque (qui, par certains côtés, louche du côté de Dickens) de la situation actuelle de son pays, la Madédoine,  en pleine mutation sociale, économique et politique (à l’image de l’Angleterre victorienne)  après la chute de l’empire soviétique et le démantèlement de l’ex Yougoslavie. Au menu de cette féroce allégorie, les ingrédients sont épicés : cannibalisme, purification, destruction d’un environnement social, essor d’une nouvelle barbarie organisé en clans maffieux.

Fidèle à l’esprit de la pièce, la mise en scène tonique et fluide  de Dominique Dolmieu s’appuie sur une scénographie aussi minimaliste qu’astucieuse faite d’éléments mobiles et rapidement transformables à la manière d’un jeu de construction suggérant les différents lieux concernés par l’action (La ville, le salon du barbier, l’échoppe du kebab, la terrasse du juge corrompu ou la cage aux lions...) Une transformation à vue dont le couple de vieillard est le principal artisan comme une sorte de prolongement de la parole de la vieille mettant en scène son propre récit.  L’efficacité repose également sur la qualité du jeu et le travail des comédiens qui s’en donnent à cœur joie tout en trouvant le juste équilibre entre l’expression comique  et la profondeur du propos.

Goran Stefanovski

Vous ne pouvez pas naître et mourir dans le même pays. Ce proverbe balkanique que cite Goran Stéfanovski  le concerne personnellement. De fait le pays où il est né en 1952  n’existe plus aujourd’hui et c’est la Macédoine, son véritable pays,  le pays de sa langue.

Après des études littéraires à Skopje puis à Belgrade, Goran Stefanovski travaille essentiellement pour la radio et la télévision macédonienne avant de créer, en 1986, le département d’écriture dramatique à l’université de Skopje où il est entre autre le professeur de Dejan Dukovski.  Depuis les années 90, il vit en Angleterre où il enseigne l’écriture dramatique et cinématographique à l’université de Canterbury.

Auteur dramatique aux intérêts très éclectiques allant de formes traditionnelles à un théâtre plus conceptuel, Goran Stéfanovski a été sollicité à l’occasion de commandes par de nombreuses manifestations internationales (capitales européennes de la culture, déclaration des droits de l’homme à Stockholm..) Ses pièces sont traduites en six langues et largement représentées en Europe et en Amérique du Nord. Et bien sûr, dans son propre pays  notamment au Théâtre Dramski de Skopje et au festival de Prilep.

Parmi ses pièces connues en France, Hôtel Europa a été représenté au festival d’Avignon 2000 et édité en 2005 dans une traduction de Severine Mageois (édition Espace d’un Instant). Le Démon de Debarmaalo a fait l’objet d’une lecture publique au Mardis midis du Théâtre du Rond Point et est également publié à l’Espace d’un instant en 2010 dans une traduction  de Maria Béjanoska.  A paraître : Chenodrinski rentre chez lui.

 

 

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