« Ah Libraire ! Quel beau métier ! », « C’est génial, moi si je devais changer de métier, je ferais Libraire ». « Tu es parmi des livres toute la journée, tu dois en lire des livres ?.... » . Chaque fois je suis étonné par l’enthousiasme démesuré de mes interlocuteurs, car s’ils savaient combien ce métier est devenu de plus en plus un sacerdoce, une mission impossible. « Transmettre des savoirs ». Mais de nos jours, qui peut penser encore, que le libraire est la courroie indispensable entre l’auteur, l’éditeur et le lecteur. Qu’il sait encore prendre le temps de parler d’un sujet, d’un auteur, d’une pièce de théâtre, d’une adaptation, d’un poète, que le libraire connaît son fond par cœur, qu’il a tout lu, et que c’est un véritable « passeur ». Mais la journée d’un libraire, c’est d’abord ouvrir des cartons, réceptionner les commandes et les biper sur un ordinateur, répondre aux mails, recevoir des représentants des grandes maisons d’éditions, encaisser des ventes, régler des factures, répondre au téléphone, ranger ses tables avec les nouveautés et surtout changer souvent ses tables de nouveautés. On n’a plus le temps de laisser le temps au temps. Et encore moins le temps de lire derrière le comptoir. Il sort tellement de livres chaque mois, que ce soit en roman, essais, théâtre, jeunesse, que si on ne change pas l’actualité, on est un ringard. L’édition est à l’image de la télé, de l’information zapping. Chaque jour, il faut une « nouvelle fraîche », pour faire de l’audience. Alors le libraire doit lui aussi répondre à la demande et in fine faire du « chiffre ». La pièce de théâtre qui marche est en vitrine, en pile sur le comptoir. Tant pis pour la dernière pièce de Fréderic Vossier parue aux éditions Quartett, pas encore à l’affiche sur une grande scène parisienne. (Pardon pour Frédéric et les éditeurs c’est un exemple parmi tant d’autres, hélas quotidien). Mais pourtant il y a des éditeurs qui se donnent la peine de choisir des textes, des auteurs encore inconnus du grand public, qui cherchent avant tout à innover, à sortir des sentiers battus. Alors comment vivent-ils ces « Don Quichotte de l’édition ? » De subventions ? Certes heureusement que l’état, les aident encore, grâce au CNL, à la SACD, aux Régions, mais pour combien de temps encore ? Alors ils multiplient partout en France des petits points de ventes chez des libraires qui croient encore à la vertu de la création. Mais le soir, quand le libraire fait ses comptes, paye ses factures, et s’aperçoit que son stock est démesuré, il retourne ses invendus. Alors encore une fois, il débipe de son ordinateur les livres à retourner, fait des cartons et prépare ses « retours » pour la poste et attend avec impatience son « avoir ». Dans le meilleur des cas, il a vendu 3 à 4 livres et multiplié les petites factures...
Qu’on se le dise, vendre des livres reste un commerce de détail, des petites pierres qu’on accumule ou qu’on sème. Le paradoxe c’est plus vous avez de livres, plus vous offrez du choix et plus vous êtes un spécialiste, « Un vrai libraire ». Mais quand avons nous le temps de lire ces nouveautés ? Et comment arrivons nous à durer dans le temps avec un stock aussi important ? (qui dort, parce que tout posséder coûte cher). Conscient de cette réalité ce si beau métier s’enseigne désormais sur le principe de la gestion informatique. Certes il en faut, de la gestion. Mais doit-on rester rivé à son ordinateur pour gérer l’état de son stock ? Doit on chercher en permanence une référence sur les moteurs de recherche ? Doit-on laisser la place au site Internet des librairies en lignes, pour éviter que le client ne se déplace dans notre lieu si magique, afin de faire un chiffre d’affaire facile à encaisser ? Le conseil, la discussion, l’enthousiasme et « la Passion du libraire » ne sont plus ni enseignés ni pratiqués. La librairie devient une entreprise comme une autre, branchée sur les nouvelles technologies afin de rentabiliser l’investissement. Bientôt, les livres seront sur un support informatique. Adieu l’odeur de papier, de colle… Adieu le vrai conseil éclairé d’un binoclard, d’un vieux cinquantenaire qui a passé sa nuit à dévorer la dernière parution inédite de Claudine Galéa et qui en parle comme si c’était une perle, une révolution dans la littérature théâtrale. Qui l’écoutera ? Et pourtant il en existe de bons auteurs et de bons auteurs de théâtre aussi, qui décodent pour nous le monde, qui nous entraînent dans des imaginaires, et qui produisent « une langue », « une pensée », « une poétique ». J’en lis encore, heureusement, que ce soit sous forme de manuscrits ou de livres. Et ils s’entêtent à écrire, à exister dans ce monde littéraire et théâtral. Mais ils sont fous « ces auteurs » car qui les lit ? Et qui les met en scène ? C’est quoi une clientèle dans une librairie spécialisée ? Les comédiens ? Les metteurs en scène ? Les compagnies théâtrales ? Les spectateurs ? Les lycéens ? Les professeurs ? Les directeurs de Théâtre ? Ne soyons pas si naïfs, arrêtons de croire que demain tout ira mieux par je ne sais quelle baguette magique. Demain, les subventions qui fondent depuis près de 10 ans, ne réapparaîtront pas automatiquement. Arrêtons de croire que les metteurs en scène ou les directeurs de théâtre bouleverseront leur programmation, qu’ils innoveront ! Ils sont soumis eux aussi, à la loi du marché. Remplir les salles avec du Ibsen, du Molière, du Brecht ou du Shakespeare est plus facile qu’avec un jeune auteur contemporain. De toutes façons ils n’ont pas le temps de les lire, ils doivent faire des dossiers pour obtenir des subventions et prouver l’efficacité de leurs actions. La culture du chiffre nous envahit et ronge même la culture. Mon dieu ! Alors un jeune comédien ne se risquera pas à présenter au concours d’entrée du Conservatoire un texte d’un jeune auteur, car même un jury de professionnel du théâtre ne le connaît pas. Et puis jamais joué mais édité ne signifie plus rien. Ce n’est plus une référence.
C’est quoi alors une clientèle du théâtre d’aujourd’hui ? Les gens d’aujourd’hui ? Les jeunes ? Des études chiffrées nous ont démontrées qu’entre 11 et 25 ans les jeunes se désintéressent de la lecture, ils jouent à la console ou regardent la télé, bravo pour le renouvellement. On a beau lutter, y croire, faut être inconscient pour durer dans le temps. Comment renouvelle-t-on son lectorat ? Pas de réponse ! Mais si voyons, la passion du libraire est encore là. Il est motivé et lui c’est un « Passeur », c’est son rôle. Mais oui, bien sûr.
Koltès et Lagarce sont morts, vive ces auteurs. Ils sont devenus des classiques incontournables. Même à l’étranger ils s’exportent. S’il faut attendre plus de 10 ans et qu’ils meurent pour vendre des auteurs contemporains…
Alors vous me direz, que faut-il faire ? Quel pessimisme ? Être libraire est un beau métier, il doit exister. Sous quelle forme ? Coopérative ? Lieux de rencontres et de recherches ? Lieux à financements privé ou public ? Les questions restent en suspens, mais à force de les éviter, on renonce à ce beau métier. Et l’édition théâtrale est reléguée, ou en passe de l’être, aux dinosaures des musées culturels du XXe siècle. Je reste convaincu que la réflexion entre les pouvoirs publics, les professionnels de l’édition et du théâtre doit s’effectuer. Arrêtons de produire des livres et des spectacles à tout prix ! Il faut établir des états généraux de la lecture et du théâtre. Le libraire doit trouver une nouvelle place dans le paysage culturel français. C’est urgent ! Demain le livre va encore souffrir. On le taxe de 7% de TVA, au lieu de 5,5%. Bravo la mesure tombe à pic. Au moment où tous les libraires se plaignent de la baisse de fréquentation de leurs « lieux magiques », on va faire payer aux consommateurs le bien culturel. C’est logique, de taxer ceux qui cherchent à comprendre le monde, à aiguiser leurs esprits critiques. Ils sont dangereux ces lecteurs et ces auteurs. Des fois que les livres transmettent des idées révolutionnaires et qu’ils bousculent « Le bien pensant actuel » ! On ne va pas se laisser envahir par des intellectuels ! Alors Taxons ! Taxons ! Il y aura moins de livres dans les bibliothèques et aux mains de la jeunesse. La société ultralibérale est en ordre de marche. Vive les libraires et que les librairies se démerdent. Ce sont des entreprises privées aux mains d’entrepreneurs libres. On s’en fout quand une librairie disparaît, deux autres réapparaissent. On s’en fout plus il y a de livres, plus l’offre est grande. Le schéma est en place. Pourquoi vouloir le changer ? Il est à l’image de notre économie. Et tant pis pour les chômeurs laissés sur le bord de la route. Nos actionnaires du CAC4O n’ont jamais fait autant de profits. C’est ca qui compte non ! Alors les penseurs, les idées, c’est subversif. Ne changeons rien. On attend juste que les petits libraires et les petits éditeurs crèvent à petits feux. Et on s’étonne que je sois pessimiste. Allez nous n’avons pas dit notre dernier mot. « Etre un passeur » « un passionné » n’est ni une vocation, ni un sacerdoce, c’est une nécessité, une priorité pour le futur de nos enfants. J’y crois encore à ce métier de libraire ! La preuve j’en parle, c’est que ça m’intéresse.
François Leclère
Ex-libraire, passeur de théâtre