Dans le champ lexical du cyclisme, le rétropédalage désigne un système de freinage de la bicyclette inventé par Ernst Sachs en 1903. Et si je souhaite filer la métaphore cycliste, sans m'installer sur le porte-bagages de Gauthier Fourcade, ni chercher à lui sucer la roue, c'est précisément à la fois pour évoquer de sérieux coups de frein dans notre monde des écritures théâtrales, mais aussi prendre le préfixe « rétro » au pied de sa lettre : montrer de sacrés retours en arrière. Éditeurs, auteurs et lecteurs de théâtre contemporain sont dans le dur. Une sorte de col hors catégorie dont on n'aperçoit pas encore les lacets ultimes avant, non pas une descente euphorisante, mais au moins un plat pour reprendre un souffle... aujourd'hui bien court.
Depuis quelques temps, au contraire le chemin est pavé de heurts et de cahots : arrêt du salon du théâtre et de l'édition théâtrale sur fond de querelle de voisinage (pour le maire du VIe le pas feutré des visiteurs du salon de la céramique vaut mieux que les éclats de voix des comédiens) arbitrée dans le mauvais sens par le maire de Paris ; cessation de 25 ans d'activité d'Aneth, soit un travail précieux de comité de lecture, de centre de ressources et d'actions culturelles diverses en direction des écritures dramatiques d'aujourd'hui nié d'un trait de stylo budgétaire : ah non, on conserve le Grand Prix d'écriture dramatique qui va peut être enfin devenir quelque chose de cohérent... à suivre ; des éditeurs sont également en difficulté : L’Espace d’un instant, L’Entretemps… à qui le tour ?
Et puis les lecteurs qui se raréfient. Il faut dire que les points de vente disparaissent peu à peu. Et là c'est moi qui freine : contrairement à ce que j'annonçais « imprudemment » en juillet la librairie du Coupe Papier rue de l’Odéon à Paris ne ferme plus. Saluons cette belle nouvelle de sa réouverture récente après deux mois et demi d’inventaire. Bien sûr au prix de l'arrêt des tables de librairies dans une quinzaine de théâtres franciliens, des licenciements de François Leclere et de son équipe et du retour illégitime chez les éditeurs clients de centaines d'exemplaires pendant l'été. Mais ne mégotons pas, pour avancer et rétablir des situations économiques en péril il faut bien jouer les Diafoirus, les Grecs ne me contrediront pas en termes de saignée autrement plus stricte.
Inclinons-nous donc devant le rétropédalage de Monsieur Tesson inattaquable défenseur du théâtre depuis un demi-siècle, fort de ce nouveau projet de librairie et de sa récente nomination à la tête de la commission « Théâtre » du Centre national du livre. Quoi ? Vous ne saviez pas ? Nous sommes dans la République irréprochable qui fait qu’un éditeur (propriétaire de l’Avant Scène Théâtre) va juger pendant trois ans de la pertinence des dossiers de demande de soutien à la publication déposés par ses con-frères (le tiret car on est un peu pris pour cela). Et dire qu’Armelle Héliot, une ancienne présidente de ladite commission, déplorait à juste titre il y a quelques années le « jeu des adhérences » dans le secteur…
Mais hop hop hop, point trop de jérémiades. Debout ! Pas sur les freins, non ! Debout sur les pédales, en danseuse, pour franchir ces difficultés, même si parfois la compétition semble un peu biaisée.