J’avais décidé, irrévocablement, que je m’occuperais de mes enfants, et que je ne ferais pas de théâtre, surtout pas ! Ma mère, elle, m’avait confiée à un oncle et à une tante, au Havre, de 2 à 9ans, pour continuer à faire du théâtre. Je lui en voulais un peu…
Après mon mariage avec Graeme Allwright, comédien rencontré à l’École du Old Vic, nous habitions à Saint-Étienne, ( ou plutôt à Rochetaillée et au Chambon Feugerolles ), car Graeme travaillait, lui, à la Comédie, d’abord comme machiniste (car il ne parlait pas encore le français), puis, comme comédien. Mon père lui avait même confié à lui et à Jean-Marie Lancelot, comédien, la direction des Tréteaux, petite troupe qui avait pour mission d’aller partout où la grande troupe ne pouvait aller : dans les petites villes, petits villages, hameaux, écoles…
Ils décideront, avec le soutien de mon père Jean Dasté de faire aussi du Théâtre pour Enfants. À l’époque (1960 !) ce théâtre existait déjà, mais avec un but pédagogique[1]. Une Commission, composée d’enseignants, d’un inspecteur et de quelques parents était chargée de donner l’ « agrément » aux spectacles.
Jean-Marie eu l’idée de demander aux enfants d’inventer des histoires. Quels enfants ? Les élèves de l’École de la Roseraie, à Dieulefit dans la Drôme dont le directeur, Micky Small, et son équipe, puisait dans les arts son enseignement : la poésie, l’écriture, la peinture, la musique, la matière de son enseignement et encourageait les dons de ses élèves.
Jean-Marie connaissait Micky Small, ; il emmena Graeme à la Roseraie pour interroger
les enfants et susciter l’invention d’histoires.
Puis, ils m’appelèrent à l’aide. J’acceptai au fond très heureuse de cette « forfaiture » (dont mes enfants souffrirent un peu, je crois …)
Je recueillis des histoires et choisis, avec les enfants, les personnages les plus insolites et intéressants .
Création de Spectacles inventés par les enfants
En 1959, un petit groupe de comédiens de la Comédie de Saint-Etienne, (dont je faisais partie ), qui n’avait aucune formation pédagogique, aucune connaissance particulière des enfants, a décidé de monter un spectacle pour enfants, dans le cadre d’une politique de recherche de publics nouveaux, public ouvrier des usines, public des villages, public jeune des écoles. Nous avions tout à apprendre, et tout nous semblait possible.
Nous avons rapidement éliminé de nos projets le adaptations de contes, et les pièces écrites pour les enfants qui nous paraissaient trop souvent verbeuses et moralisatrices, pour tenter une expérience nouvelle : demander à des enfants d’inventer une pièce.
Le directeur de la Roseraie, école secondaire, à Dieulefit dans la Drôme où se pratiquaient des méthodes de pédagogie nouvelles avec de nombreuses activités d’expression, ( Micky Small) a accepté de participer à cette aventure. Il réunissait ses élèves plusieurs soirs par semaine, et leur demandait de raconter des histoires. Peu à peu, il amenait les enfants à abandonner les personnages et les péripéties trop proches des bandes dessinées, ou des feuilletons de télévision ( laquelle, d’ailleurs, à cette époque, n’existait que dans peu de foyer), et à inventer…
Un thème a été proposé : Deux personnages de cirque partent à la recherche d’un objet merveilleux.
Sur ce thème, les enfants ont inventé toutes sortes d’histoires, touffues, incongrues, illogiques, et souvent très savoureuses. Nous avons alors choisi avec les enfants les personnages qui nous semblaient les plus réussis : pour le départ du cirque :
-Un clown,
-un clown et un singe, qui plus tard est devenu un clown déguisé en singe,
-la voyante myope,
-le fakir à jambe de bois, (dans laquelle il cachait la flûte, charmeuse de serpents et objet magique, )
-le fou du désert qui ne pouvait pas enterrer son chat puisqu’il n’y avait personne pour assister à l’enterrement et qui, inlassablement, traînait le petit corbillard…
Nous avons alors essayé de construire une histoire autour de ces personnages en puisant dans les épisodes les mieux inventés des différents contes. L’objet merveilleux s’est alors transformé en quatre instruments de musique magique :
L’Harmonica qui rend généreux
La Flûte qui chante la pensée des autres
Le Tambour qui rend invisible
La Guitare qui attire les gens.
Dans quatre pays différents nos clowns, poursuivis par le méchant dompteur, cherchaient et découvraient un instrument au terme de nombreuses péripéties.
Des idées nouvelles surgissaient, il fallait souvent élaguer, canaliser. Peu à peu, le scénario prenait forme.
Puis les enfants ont dessiné tous les personnages et, munis de ce scénario et de ces dessins, nous sommes repartis à Saint-Etienne monter le spectacle, improvisant et notant le dialogue au fur et à mesure des répétitions. Le succès remporté par ce spectacle, à saint Étienne et en tournée auprès des élèves et des enseignants, l’intérêt que cette méthode présentait, tant sur le plan pédagogique que sur le plan de la recherche théâtrale m’ont amenée à renouveler cette expérience et à tenter de la développer, en obtenant l’autorisation d’aller régulièrement dans certaines classes d’écoles primaires de Paris et de Sartrouville.
[1] À noter que les Comédiens Routiers fondés par Léon Chancerel s’étaient déjà spécialisés dans le théâtre pour enfants, (celui-ci avait créé une Association : L’ATEJ et l’ASSITEJ pour promouvoir et aider ce théâtre), et que Miguel Demuynck avait créé le Théâtre de la Clairière.