Mardi 21 mai 2013 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 65 Partager

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Kateb Yacine

:::: Par Luc Tartar | paru le 01/12/2011

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Le couteau dans le cahier

Avignon, 1988. Au Musée Calvet, je joue dans Le Bourgeois sans-culotte ou le spectre du Parc Monceau, pièce écrite par Kateb Yacine[1] qui signe là son retour à l’écriture en français, après avoir été notamment directeur du Théâtre de Sidi-Bel-Abbès, en Algérie. Sur proposition de Thomas Gennari, le metteur en scène, le poète kabyle, qui a vécu dans sa chair la guerre d’Algérie, s’est emparé de la figure de Robespierre et livre son regard sur la Révolution française, un an avant la célébration du bicentenaire. Le Bourgeois sans-culotte, c’est pour moi l’entrée fracassante dans une langue et un univers d’auteur qui vont bouleverser ma vie.

Kateb Yacine, en 1988, je ne le connais pas. Je suis jeune comédien, pas encore auteur, peu au fait de la littérature et des écrivains. Je n’ai rien lu de lui, même pas Nedjma, ce roman paru aux Editions du Seuil en 1956, et considéré à juste titre comme l’acte de naissance de la littérature algérienne.

Je vais tout lire, ou presque, avant, pendant, après les répétitions, pendant le spectacle, et avec la sensation d’avoir entre les mains, devant les yeux, et me rentrant souvent dans l’âme et le corps, une langue d’une puissance extraordinaire, un cri de révolte et de douleur, certes, devant la domination des puissants sur les faibles, mais au-delà, un acte poétique indomptable (et donc, politique !), qui place la parole du poète au cœur de l’action. 

Kateb Yacine, c’est la voix des peuples opprimés, qu’ils soient asservis par une puissance coloniale – la guerre d’indépendance de l’Algérie est le pivot de toute son œuvre – par un système politique ou par une religion.

…vous commencez par la fin ; à peine savez-vous marcher qu’on vous retrouve agenouillés ; ni enfance ni adolescence : tout de suite c’est le mariage, c’est la caserne, c’est le sermon à la mosquée, c’est le garage de la mort lente.[2] 

Ce qui traverse toute l’œuvre de Kateb Yacine, c’est la quête d’identité et l’aspiration à la liberté. Nedjma est un roman fondateur, qui dresse le portrait d’une jeune fille métisse convoitée par quatre jeunes gens et magnifie une Algérie insoumise qui se rêve indépendante.

Le poète a peu de prise sur les événements mais il n’est pas sans armes. Pour Kateb Yacine, écrire, c’est faire l’Histoire. Son théâtre se déploie dans des fresques  qui passent en revue les événements historiques de façon débridée et sur un rythme de folie. Dans L’Homme aux sandales de caoutchouc (1970), qui traite des guerres d’Indochine et du Vietnam, la dénonciation du colonialisme français et de l’impérialisme américain est féroce et les puissants sont volontiers raillés :

Niquesonne, à Nikita,

Viens mon Nikita, viens que je te nique et que je te sonne[3].

L’enchaînement des faits vire au grotesque mais les interventions du chœur et du coryphée rappellent les politiques et les militaires à leurs responsabilités :

Coryphée :

Pas seulement les villages.

La terre et les fourrés,

La rizière et la crête,

Tout brûle, tout se consume.

Un spectacle banal,

Atroce et monotone.

Chœur :

Bon Dieu, c’est écœurant ![4]

La langue de Kateb Yacine mélange allègrement les registres. Cette liberté de ton va de pair avec une jubilation de tous les instants à maîtriser le français que l’écrivain considère comme un butin de guerre :

Mon père prit soudain la décision irrévocable de me fourrer sans plus tarder dans « la gueule du loup », c’est à dire à l’école française. Il le faisait le cœur serré :

- Laisse l’arabe pour l’instant. Je ne veux pas que, comme moi, tu sois assis entre deux chaises. […] La langue française domine. Il te faudra la dominer.[5]

Pour Kateb Yacine, la langue est un instrument qui permet de maîtriser son destin.

Les inspecteurs frappaient.

L’officier relisait sa feuille.

- Alors, monsieur est étudiant ?

- Etudiant, hoqueta Lakhdar.[6]

L’étudiant devient Kateb (« écrivain » en arabe) et son œuvre est portée par un souffle qui ne se dément pas, radicale insurrection, braise irréductible, qui éclate à chaque page et trouve encore l’énergie de s’adresser aux étoiles.

…le voyageur baisse la tête, emporté par la foule, puis se laisse distancer, bien qu’il n’ait pour tout bagage qu’un cahier d’écolier roulé autour d’un couteau à cran d’arrêt.[7]

Tout Kateb Yacine est là, dans cette très belle image du couteau dans le cahier.  Le couteau, le cahier, désormais indissociables pour « assassiner l’injustice ».

Lorsque je me souviens du Bourgeois sans-culotte à Avignon en 1988, c’est Kateb Yacine que je revois, m’adressant la parole sur le trottoir de la rue Joseph Vernet, son petit carnet noir à la main. J’étais loin de m’imaginer, alors, que j’allais moi-même, quelques semaines plus tard, m’emparer d’une feuille de papier pour y jeter mes premières répliques. Peut-être dois-je à Kateb Yacine mon « entrée en littérature », comme si j’avais, moi aussi, saisi le couteau.

Ici est la rue des Vandales. Ah ! L’espace manque pour montrer dans toutes ses perspectives la rue des mendiants et des éclopés, pour entendre les appels des vierges somnambules, suivre des cercueils d’enfants, et recevoir dans la musique des maisons closes le bref murmure des agitateurs […] Je ne suis plus un corps mais je suis une rue. C’est un canon qu’il faut désormais pour m’abattre. Si le canon m’abat, je serai encore là, lueur d’astre glorifiant les ruines, et nulle fusée n’atteindra plus mon foyer, à moins qu’un enfant précoce ne quitte la pesanteur terrestre pour s’évaporer avec moi dans un parfum d’Etoile, en un cortège intime où la mort n’est qu’un jeu… Ici est la rue de Nedjma, mon étoile, la seule artère où je veux rendre l’âme.[8]

25 novembre 2012


[1] Kateb Yacine 1929-1989.

[2] Nedjma, p 83, Points Seuil

[3] L’Homme aux sandales de caoutchouc, p 159, Points Seuil.

[4] L’homme aux sandales de caoutchouc, p 123, Points Seuil

[5] Le polygone étoilé, p 180, Points Seuil

[6] Nedjma, p 66, Points Seuil

[7] Nedjma, p 78, Points Seuil

[8] Célèbre monologue de Lakhdar, Le cadavre encerclé et Le Bourgeois sans-culotte ou le spectre du Parc Monceau, p 483, in Boucheries de l’Espérance, Seuil

 

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