Jeudi 23 mai 2013 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 65 Partager

Exposition et parution

Nos champs de solitude

image

hautEn savoir plus
...

image
Nos partenaires

La première fois que...

La première fois...

:::: Par Suzanne Lebeau | paru le 01/04/2012

lebeau.jpg

J’aime les premières fois, elles sont nombreuses, souvent étonnantes et on ne sent vraiment que c’était une première fois que la journée où elle prend racines dans le souvenir. Enfin les premières fois ne s’arrêtent jamais, jusqu’à la première fois où… l’on meurt. Comment choisir parmi toutes ces premières fois qui ont fait ma vie, une seule  première fois décisive, déterminante entre l’avant et l’après? 

La première fois où je suis allée à l’école… Délicieuse et effrayante. Un mélange étonnant et détonnant. Je ne sais pas faire le partage entre le souvenir mythique raconté mille fois et parfaitement intériorisé et celui gravé dans mon âme de petite fille de six ans qui marche le long chemin toute seule…

La première fois où j’ai tenu mon bébé dans mes bras, celui qui n’avait pas encore de nom mais une douceur de peau à faire fondre le cœur d’une mère, même novice.

La première fois où j’ai tenu une petite-fille dans mes bras… Elle avait un nom Adèle, mais surtout des yeux, des yeux, déjà, qui donnaient au ciel l’envie de s’y réfugier. Ils avalaient le monde, ces yeux là, liquides et avides. Je les garde pour moi… pour une autre fois.

Et puisqu’il s’agit d’un numéro consacré au théâtre jeune public je raconterai la première fois inévitable, inoubliable où j’ai rencontré les enfants dans la salle de spectacle, alors que moi, j’étais sur la scène. Actrice, je jouais pour le courant entre la scène et la salle, l’émotion palpable dans l’air. Et le pouvoir de dire quelque chose à ceux qui attendent les yeux grand ouverts. Cette fois-là, c’était l’été. J’étais encore très jeune, petite, vive, excitée par l’aventure de la roulotte en plein air qui se promenait dans les parcs. Je jouais pour le jeune public, pour la première fois et cela seulement me réjouissait. Je n’avais pas d’attentes précises, pas d’intuition que cette rencontre serait déterminante. J’étais tout au plaisir de jouer au soleil, de rencontrer le public dans l’herbe verte et dans le bonheur de ma belle robe de Colombine. Je faisais partie d’un spectacle de Commedia dell’Arte et nous étions quatre comédiens très bien formés et terriblement motivés. Je me rappelle que Gilles Maheu, le Pierrot muet, amoureux mélancolique arrivait tout droit de l’école de mime d’Étienne Decroux. J’étais la Colombine et cela aussi me rendait heureuse. Je bougeais et racontais, vivais aux premières loges ce contact exquis avec des spectateurs que je découvrais et qui réagissaient si fort.

Après chacune des représentations, nous avons pris l’habitude d’aller rencontrer les enfants des parcs qui aimaient autant toucher que regarder et parler. Ils touchaient à tout, la robe de Colombine, les accessoires, les morceaux de décor demandant pourquoi et comment… et se répondant à eux-mêmes : ce n’était que cela, avouant du même coup que la magie du théâtre avait opéré. Ils parlaient, parlaient sans fin comme des moulins à vent et posaient des questions insatiables curieux… sur l’histoire, le théâtre, le théâtre dans les parcs et même sur nos vies. Avant et après le théâtre.

Je les observais du coin de l’œil quand ils se tournaient vers Pierrot. Muet, notre Pierrot, il ne disait mot durant toute la représentation et les enfants s’approchaient toujours de lui avec un certain respect comme s’il détenait un mystère profond et un pouvoir quelconque. Je les ai observés tout l’été, les enfants. Dans leurs contacts avec moi, enjoués, joyeux, bavards. Je les ai observés, tout l’été, dans leur contact avec ce Pierrot qui devait leur paraître bien énigmatique car, pas une seule fois, dans tout cet été là où il a fait si beau, les enfants n’ont osé posé une seule question à voix haute à notre Pierrot. Ils lui parlaient, lui parlaient longuement mais toujours par gestes et à travers le regard.

Que se passait-t-il donc entre eux? Comment réussissaient-ils à se comprendre puisque de toutes évidences ils se parlaient? J’étais fascinée. Je restais fascinée et sans réponse. Les questions se multipliaient et plus elles se multipliaient et plus les réponses se faisaient évases et peu satisfaisantes. Où est donc la frontière, si mince et si fragile entre réalité et fiction? Les enfants croyaient-ils que l’acteur était muet? Avaient-ils le besoin et le souci de respecter le silence du personnage?

Cette première fois a changé ma vie. L’actrice a choisi le jeune public pour toutes les questions qui restaient en suspens. L’actrice a troqué la scène pour le papier et choisi l’écriture… et voilà qu’à l’écriture j’y suis encore et toujours… Pour encore longtemps, je crois car les territoires à explorer sont démesurément grands. Jusqu’à la dernière première fois…

hautHaut de page

Mentions légales

©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2011

Le collectif

Contact

Revue réalisée avec le concours du
Centre national du Livre