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Tragédie moderne

:::: Par Roger Lombardot | paru le 04/07/2015

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Je me trouvais dans la baie de Cannes… invité à la soixante-troisième édition du célèbre festival de cinéma et je marchais le long de La Croisette, cette somptueuse esplanade, lovée entre les palaces et la mer…

-          Petite pièce, Monsieur !

L’homme était affalé sur le bitume, un vieillard crasseux et malodorant. Je fouillai dans mes poches, en remontai une pièce de deux euros que je lui glissai dans la main.

-          Désolé, Monsieur ! je ne prends pas les euros.

-          Pardon !

-          Faites le change ! Il y a un bureau en face. Dollar, yen, yuan, tout ce que vous voulez, mais pas les euros.

-          Vous plaisantez !

-          Jamais avec l’argent. C’est un luxe que je ne peux pas me permettre.

-          Bon ! excusez-moi, je suis pressé.

-          Je comprends. Aujourd’hui tout le monde est pressé. Tellement que plus personne n’a de jus.

-          Mais je suis vraiment pressé.

-          Ça se voit, vous avez le teint tout pâle.

-          Je dois assister à une projection.

-          Moi aussi, j’ai assisté à une projection, ici, jadis. Un film qui n’a jamais été distribué : Le coup de Goudi… Elle est belle, n’est-ce pas ?

Une jeune femme remontait l’avenue. Une actrice, peut-être. Robe courte et longues jambes et le visage épanoui de ceux qui se trouvent du bon côté de la fortune.

-          C’est vrai ! elle est jolie. Plutôt bien roulée.

Je ne sais ce qui m’avait pris. Habituellement, je ne parle pas des femmes ainsi. J’étais victime de l’abondance, du trop plein de jolies filles à l’air insouciant, tous charmes au vent, comme des figures de proue.

-          Je voulais parler de la mer, Monsieur !

-          Ah !

-          De sa texture, de sa couleur. Depuis ce matin, elle hésite entre la moire et le satin.

Qu’est-ce qu’il racontait, ce vieux fou ! Si les clochards se piquent de poésie, maintenant !

-          Il y a quelques jours encore, je m’y baignais. J’occupais une maison de pêcheur, sur la plage.

Son haleine puait le vin.

-          Les mouettes venaient picorer dans ma main. Je leur lisais des passages de l’Odyssée, d’Homère. Ça les faisait rire.

Complètement givré, le bonhomme.

-          Le reste du temps, je la contemplais. La Méditerranée est mon réconfort, ma résistance à l’ordure. Malgré l’acharnement qu’ils mettent à la pourrir, elle continue de dérouler sa splendeur, d’imposer sa majesté… Un coup d’Etat militaire survenu en Grèce, la nuit du 28 août 1909, à partir des casernes de Goudi, dans la banlieue d’Athènes… C’était cela Le coup de Goudi. Le pays connaissait une crise économique sans précédent, la dette publique atteignait des sommets. On avait demandé au peuple de se serrer la ceinture… 

-          Qui êtes-vous, Monsieur ?

-          Ne trouvez-vous pas cela amusant… ce bégaiement de l’histoire ?

-          Qui êtes-vous, Monsieur ?

-          Un clochard. Juste un clochard. D’ailleurs, je vais tout de suite aller boire le dollar que vous ne m’avez pas donné. Ensuite, je franchirai les portes du palais…

-          Ils vous jetteront dehors.

-          Je leur dirai ce que je pense… à tous ces nantis, ces repus… Avez-vous lu Le Banquet de Platon ?… Vous rappelez-vous l’arrivée d’Alcibiade ?… Il était ivre, lui aussi... Son discours à la gloire de Socrate, qui venait d’entretenir l’assemblée du Beau et du Bien ?… Savent-ils encore ce que c’est, ici, le beau et le bien ? Y-a-t-il encore de la place pour eux au milieu de tout ce luxe ? Cette vacuité ?… A Athènes, on commence à fermer les lieux de culture. Plus d’argent pour s’adonner au superflu. J’ai honte pour vous, Monsieur, qui marchez tranquillement le long de cette allée.

-          Ah, oui ! Et pourquoi ?

-          Parce que vous vous taisez. Pas un mot pour dire votre soutien à ce pays qui vous a tout donné : votre nom… héritage de notre déesse Europe, votre démocratie, votre pensée…

-          Tout cela nous dépasse, vous savez. Nous ne sommes que des pions. 

-          Et il vous satisfait de vivre ainsi, de n’être rien ? De subir le joug d’une poignée de possédants, de servir un système érigé à leur seul profit ? Relisez les grecs, mon ami ! la cohorte des philosophes qui ont œuvré mille ans à forger la pensée de l’Europe ou alors jetez-vous à la mer et disparaissez dans les flots. Laissez la place à des générations moins veules. La démocratie dont nous avons posé les bases ne peut se construire avec des impuissants. Demain, c’est chez vous que les lieux de culture fermeront. Ne vous resteront que le pain et les jeux déversés à jet continu par la télévision. Juste de quoi survivre pour entretenir la machine à anéantir le monde pour le confort de quelques uns. Ah ! comme on est loin de votre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et de la belle devise de votre République : Liberté, Egalité, Fraternité. D’ailleurs, elle a fini par disparaître du fronton de vos édifices, gommée par votre indifférence, votre peu d’empressement à défendre ces valeurs qui constituent pourtant le socle de la société et permettent aux êtres humains de se tenir debout…

-          Qui êtes-vous ?

-          Un messager, Monsieur !… un ami… qui souffre de voir à quel point vous êtes résignés, asservis. Quels ravages elle a fait cette bombe consumériste jetée sur les populations au lendemain de la guerre. Et quelle utopie monstrueuse que cette Europe du Charbon et de l’Acier à laquelle il manquera toujours la pensée.

-          Je dois vous laisser, le film va commencer.

-          Il se termine, au contraire. En abandonnant la Grèce, vous scellez le dernier acte de la tragédie. Plus de racines et plus d’avenir. Savez-vous ce que signifie Europe en grec : celle qui voit loin. Exactement le contraire de vos dirigeants dont la vue est si courte qu’ils finiront par se pisser sur les pieds. Zeus avait d’abord enlevé Europe, puis il l’avait violée… Vos maîtres ont reproduit le même schéma. Et vous n’avez rien dit. Vous avez laissé faire. Comment voulez-vous que la démocratie grandisse !… le citoyen a le devoir de traduire les criminels en justice.

-          Qui êtes-vous ?

-          Un clochard aviné, Monsieur… du nom de Dionysos, dieu du vin et de la tragédie… pour te servir, Citoyen !

 

(Texte écrit au printemps 2010, paru aux Cahiers de l’Egaré en novembre 2010, dans « Envies de Méditerranée », puis dans le Billet des Auteurs de Théâtre en janvier 2012.)           

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