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Femmes et société

:::: Par Diana Vivarelli | paru le 31/03/2014

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Je suis auteur, écrivain, metteur en scène.  J’ai été aussi professeur d’école. Les métiers que j’exerce ne reflètent pas mon genre. Dans ma langue maternelle, l’italien, je redeviens « scrittrice, autrice, regista, professoressa ». Des détails ? Ils sont légions.

Le langage est bien une des premières choses à adapter afin de changer les mentalités. Sans mots, nous ne pouvons pas avoir une identité. Le nom de famille est la première chose qu’on essaie de faire disparaître, dans le mariage et dans la filiation.

Je me bats continuellement pour préserver mon nom de famille, que ce soit auprès d’un notaire, des impôts… Je persiste à utiliser mon nom de… « jeune fille », comme il est écrit sur nombre de papiers officiels, et cela prouve bien que l’âge de raison d’une femme c’est bel et bien celui du mariage ou, tout au moins, du statut de mère.  Pourtant, je n’ai jamais ressenti le moindre désir d’enfants. Le fait de l’affirmer publiquement suscite, encore aujourd’hui, suspicion, malaise, ressentiment, méfiance et une sorte d’hostilité.

Décidément, je ne suis pas socialement considérée comme une femme « normale ». Depuis l’enfance, cette sorte d’anormalité sociale me poursuit.

Les contes et les jeux, d’abord. Dans l’enfance, je n’aimais pas jouer avec les poupées, elles me paraissaient comme une perte de temps, un abrutissement. J’inventais des histoires, des contes avec des personnages plus positifs que Cendrillon, prête à se sacrifier, à se faire battre et à se taire, pour ses sœurs et toute sa famille, ou Blanche-neige, qui se met à servir même les nains rencontrés dans la forêt et, surtout, prête à attendre que le prince la réveille.

Désormais, ce sont les pubs qui me font hurler. En m’agressant, elles me rappellent sans cesse que mon destin est celui d’objet sexuel. Tout en les subissant, nous sommes obligées de subir ce modèle dévalorisant, tout en criant contre les femmes représentées : « Elle est niaise, elle est méchante, elle est idiote… ». Dix minutes de pubs, égal dix minutes d’insultes sur le genre féminin ! Et après, nous sommes surprises de manquer de confiance en nous ! 

Tant que nous serons obligées de faire mieux que les hommes, nous occuperons la deuxième place. Devoir sans cesse être meilleures, voilà une perte d’énergie et de temps qui nous oblige à courir après les hommes… au sens figuré comme au sens propre ! Par provocation, j’affirme parfois que l’égalité sera réalisée lorsque les prisons seront fréquentées autant par les hommes que par les femmes.

En 2006 j’ai tourné un docufiction sur les droits des femmes: « Je, tu, EllE… nous étions, vous serez, elles sont ».  Dans ce film, au travers des personnages fictifs, les femmes témoignent du rôle primordial de l’éducation, de la discrimination des femmes dans le sport, de la lutte pour l’égalité professionnelle, de la pauvreté d’un langage non-discriminant, de la double contrainte du travail domestique, du rôle de l’identité du genre et de l’orientation sexuelle dans la structuration de la personnalité. J’ai recherché d’autres films sur les droits des femmes et, sans que cela m’étonne, j’ai découvert qu’ils sont rares.

Les enfants savent très bien différencier les rôles propres à chaque sexe. Lors des ateliers théâtre, ils hésitent à se mélanger. Alors, je leur pose la question suivante : quelle différence entre filles et garçons ? Ils se regardent attentivement avant de répondre : « Les filles ont des jupes. Elles ont les cheveux plus longs aussi. » Les plus malins ajoutent : « Ils ne font pas pipi de la même façon ». Ca ne va pas plus loin. Jusqu’à la puberté, voilà les différences entre les sexes.

Il peut y avoir beaucoup plus de différences entre deux hommes, qu’entre une femme et un homme ! Face à la suprématie masculine, les femmes ont tendance à se valoriser en affirmant être celles qui font les enfants, mais cette affirmation est à double tranchant.

Faut-il rappeler que, pour qu’une femme accouche d’un enfant, il faut être deux pour le concevoir ? Faut-il rappeler aussi que l’homme a historiquement utilisé cet argument afin de laisser aux femmes les charges et les responsabilités qui en découlent ?

Aujourd’hui encore, l’homme est pensé comme celui qui « sera », la femme comme celle qui « donnera ». L’identité des femmes est toujours pensée comme objet soumis à l’approbation d’autrui. Sur cette question, il n’y a pas eu d’avancée notable depuis les années 70, je m’en suis aperçue en relisant le livre de Elena Gianini Belotti Du côté des petites filles ou de Simone de Beauvoir Le deuxième sexe, datant pourtant de 49.

Les conditionnements culturels commencent avant la naissance et sont défavorables aux femmes, ils assignent aux femmes un rôle subalterne. Ne pas s’adapter à ce modèle imposé provoque doutes, insécurité, perte d’énergies.

L’identification aux stéréotypes  est facteur de discrimination, il est impératif de les déstructurer.

Il n’y a pas de qualités masculines ou féminines, il n’y a que des qualités humaines, il nous faut dépasser les préjugés liés au genre. Par exemple, il est urgent que les hommes se mobilisent sur la question des violences masculines envers les femmes. Qu’elles s’exercent dans la sphère privée ou publique, elles sont un problème de société qui trouve son origine dans les rapports inégalitaires entre les sexes. Pour mieux vivre ensemble, il faut arrêter d’opposer sans cesse les hommes aux femmes, comme si la guerre des sexes était le fondement des relations entre eux, alors qu’il est le fruit de la superstition et de l’ignorance.

Si vous voulez avoir une idée de ce que le sexisme et la séparation des sexes peuvent engendrer comme problèmes dans la société civile, il suffit de regarder ce qui se passe en Italie, où, vous aurez remarqué, tout prend des proportions inégalées.

Ouf !  Quel épuisement, quelle dispersion d’énergie j’emploie pour m’exprimer, alors que je suis continuellement contredite, abaissée, écartée des discussions uniquement parce que je n’appartiens pas au sexe dominant, parce que je ne crie pas, je n’insulte personne. Avec des proportions italo-titanesques !

Quelques exemples : si je suis avec un homme au supermarché, même si je paye, la monnaie lui sera rendue alors qu’on me donnera les lourds sacs des courses à porter… Si par hasard je dis à mon copain « On y va ? » il y aura quelqu’un prêt à lui faire la morale : « C’est à toi de décider, ne te laisse pas faire ! » Sans parler des places à table : « capotavola », la place en bout de table,  est « traditionnellement » réservée aux hommes et si une femme ose l’occuper - et « naïvement » j’essaye parfois- elle suscite un scandale de lèse majesté. Alors que je parle de mon envie d’écrire sur Anita Garibaldi, cette Brésilienne qui combattit à coté de Garibaldi (après lui avoir appris à monter à cheval) et participa à trois révolutions, morte à Ravenne à 27 ans, « oubliée » par l’histoire, le commentaire des hommes présents a été : « Anita a suivi Garibaldi par amour, comme le font toutes les femmes, elle n’avait pas d’idéaux politiques ». J’ai ensuite découvert qu’un téléfilm de la RAI (canal « historique » de la télévision italienne) l’avait ainsi décrite.

Ne parlons pas des publicités qui flattent les tendances sociétales à grand renfort de fesses et de seins, des mères heureuses de servir fils et mari, assenées tous les quarts d’heure lors des programmes à la télé : une heure d’émission égale une heure de publicité. Et même les compliments sont inquiétants : « Elle est une bonne cuisinière… elle sait rester à sa place, elle ne casse pas les pieds… ! »

Mes amis italiens sont pour la pluparts engagés, certains contre l’homophobie, d’autres pour les droits civiques, contre le racisme, mais contre le sexisme… non !

J’ai proposé à des copines de fonder une association style « La barbe », l’envie ne leur manque pas, mais elles ne savent pas par où commencer, tellement l’image des femmes s’est dégradée. Les femmes sont menacées en permanence par une banalisation complète du sexisme ordinaire.

La laïcité n’existe pas en Italie. J’ai lu que des femmes habitant l’Etat du Vatican se plaignaient de ne pas avoir droit aux congés de maternité. Le dévouement, l’esprit de sacrifice sont assénés comme valeurs suprêmes.  

Le plafond de verre devient un étau d’où il est inimaginable de s’échapper. Les résistances ne manquent pas : ce sont en majorité des femmes qui occupent les lycées, qui protestent, qui organisent les manifs… Mais qui le sait ? Qui relate leur action ? Sans liberté de presse il n’y pas de liberté de parole et d’expression.

La situation des femmes en Italie montre bien que, dès qu’on ouvre les vannes de l’oppression machiste, la bêtise se déverse à flots et prend des allures de banalité.

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