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Le dernier homme de Fukushima

:::: Par Alexis Ragougneau | paru le 21/03/2014

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C’est un monsieur à la chevelure blanche, vêtu d’un blouson sombre, une veste évoquant le bleu de travail plus que le costume de conférencier. Il est assis derrière une table échouée sur scène, un micro masque en partie son visage. Il lit son texte d’une voix monocorde, sans jamais lever les yeux de sa feuille, laissant à peine le temps à sa traductrice d’intercaler, entre deux phrases en japonais,  la version française de son récit. Pourtant, dans cette salle où peut-être deux-cents personnes sont rassemblées, les mots de l’homme aux cheveux blancs ont le poids du plomb, et ses paroles résonnent au plus profond des auditeurs. 

Naoto Matsumura n’est pas un professionnel de la communication. C’est un paysan dont le destin a basculé il y a précisément trois ans. Naoto Matsumura est « le dernier homme de Fukushima ». C’est ainsi que le journaliste et photographe Antonio Pagnotta l’a baptisé dans un livre paru l’an dernier.

Le 21 mars 2011, les autorités donnent l’ordre d’évacuer la zone contaminée par la catastrophe nucléaire en cours. Accompagné de ses parents, Naoto se rend chez sa tante paternelle. Lorsque j'ai vu les visages de ma tante et de sa famille, j'y ai lu la peur panique d'être contaminé. Cette épouvante était incontrôlable ; à tel point que leur première réaction a été de nous laisser dehors. Nous y sommes restés un long moment. Une fois entrés, la conversation tournait autour d'un seul sujet : celui de notre départ immédiat vers un centre d'évacuation. Naoto Matsumura sera également refoulé du camp de réfugiés, par manque de places. Alors le paysan retourne vers sa ferme, dans cette zone irradiée qui n’est déjà plus tout à fait chez lui.

Depuis trois ans, il vit seul dans ce désert de 30 kilomètres abandonné des hommes, se nourrissant des colis que lui font parvenir des associations.

Seul ? Pas tout à fait. Car dans leur fuite éperdue devant l’ennemi invisible, les habitants de la zone irradiée ont abandonné leurs bêtes : chiens, chats, vaches, cochons… Les premiers jours, Naoto Matsumura les entend hurler de faim et de soif. Alors il se décide à les nourrir, occupant ses journées à chercher la nourriture stockée dans les fermes et à la distribuer. Depuis, des associations de protection des animaux ont pris conscience de son combat pour la vie au cœur même de cette zone de mort, et lui fournissent la nourriture nécessaire pour sauver les bêtes.

J'ai beaucoup de temps pour penser. Il est triste de voir ma ville natale sombrer, mais je ne déserterai pas. La centrale nucléaire m'a tout pris, ma vie et mes biens. Rester ici, c'est ma façon de combattre pour ne pas oublier, ni ma colère ni mon chagrin.

A l’initiative d’Antonio Pagnotta, Naoto Matsumura est venu au mois de mars en Europe. Il a donné un certain nombre de conférences et d’interviews en France et en Suisse, s’est exprimé au Parlement européen ; il s’est également exprimé devant la presse à Fessenheim où se trouve précisément la « sœur jumelle » de la centrale de Fukushima Daiichi. Il veut pouvoir raconter son expérience, témoigner : la centrale, aujourd’hui encore hors de contrôle, ne fait pas que détruire la vie autour d’elle ; elle tue le lien social et fait des irradiés de véritables parias.

A la fin de sa conférence, Naoto Matsumura résume son propos par une phrase d’une simplicité biblique : ce qui m’est arrivé, je ne veux pas que cela arrive à d’autres. 

La salle se lève, applaudit à tout rompre. Le monsieur aux cheveux blancs, dans son blouson bleu marine, se lève à son tour, incline la tête par saccades, le visage impénétrable. Que peut-il bien penser ?

Et pendant ce temps, partout, en France et ailleurs, on construit de nouvelles centrales nucléaires et l’on cherche à en prolonger d’autres qui sont à bout de souffle…

Pour plus d’informations sur Naoto Matsumura :

http://www.ledernierhommedefukushimaafessenheim.com/

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