Mardi 24 octobre 2017 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Passage à l'acte

De la vie à la scène…

:::: Par Nicole Sigal | paru le 01/04/2015

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J’ai pas dépecé mon amoureux quand il m’a dit J’en aime une autre, je lui ai juste mis une gifle en plein restaurant.

J’ai pas décapité ma voisine avec la trappe du vide-ordure, parce qu’elle m’horripile à stationner sur mon paillasson comme une blatte anorexique qui écouterait aux portes.

Ni la concierge qui me déteste parce que je ne réponds pas quand elle sonne à midi et que je dors, j’ai pas mis le feu à son brushing blond vénitien.

Non j’ai opté pour un passage à l’acte moins risqué (quoique?), j’ai mis en scène ma première pièce.

J’ai tout fait : les costumes, la scénographie, l’affiche, l’attachée de presse, la relation publique, la comédienne, l’amoureuse. On était deux comédiens : Lui et Elle. Lui c’était l’amoureux que je n’avais pas voulu dépecer. Faute de le mettre en pièces, j’en ai écrit une de pièce, ça s’appelait « Remue-ménage ». Faut dire qu’on en faisait du remue-ménage à cette époque. C’est pour ça que la voisine rampait continuellement sur mon paillasson et que la concierge venait sonner à pas d’heures, décoiffée par nos décibels. Son brushing n’y résistait pas, le blond vénitien virait queue de vache à chaque fois qu’on soulevait les meubles pour décharger notre adrénaline de crime passionnel.

Bref on a décidé de faire tout ça sur une scène de théâtre, la scène de ménage ne nous suffisait plus, on avait besoin d’un public à visage découvert, jusqu’à présent on jouait derrière le rideau, c’est pas marrant.

A partir de là ça été l’engrenage, mais on ne s’en ai pas rendu compte tout de suite, heureusement. Du coup l’immeuble est devenu tranquille, on ne s’était même jamais aperçu qu’on vivait dans un quartier  tranquille, avec des gens normaux qui font leurs coups en douce sans faire de bruit.

On a décidé d’écrire chacun de notre côté, de se donner rendez-vous dans un mois, ça nous a fait des vacances.

J’étais excitée comme une puce qui se mettrait à écrire sa biographie. On ne s’était pas vraiment quittés avec mon crime passionnel, on vivait dans des pièces séparées. Je voyais bien qu’il ne faisait pas grand-chose, il descendait tout le temps à la cuisine pour manger un morceau de pain avec du sucre, on n’avait pas fait les courses depuis longtemps à cause de notre concentration. Quand on se croisait dans l’escalier, il prenait un air entre mystérieux et coupable, je me demandais ce qu’il tramait. Faut dire que tout ce silence d’un seul coup, c’était paralysant.

A un moment entre deux portes il m’a dit J’y arrive pas, d’un air de bâtard qu’on n’oserait même pas battre. J’avais l’habitude, il disait toujours ça avec cet air là. Il ne croyait pas en lui, il ne croyait qu’en moi, c’était fatiguant à la longue. Je ne pouvais pas toujours lui servir de croyance. Moi aussi j’avais le droit d’avoir mes doutes.

J’ai fait comme si je n’avais pas entendu, il a claqué la porte de son bureau, c’était plutôt bon signe ce petit bruit revigorant.

Moi je ne m’arrêtais plus, j’avais l’imaginaire qui surfait sur la réalité, c’était l’hémorragie. J’ai compris pourquoi je soulevais les meubles. Ça sortait en cataracte. Ça ne ressemblait pas encore à du théâtre, mais je me demande comment j’ai fait pour garder ça aussi longtemps, j’avais tous les liquides et les solides de mon corps qui étaient remués comme dans un shaker. Et une envie de caca comme toujours quand j’arrive à l’essentiel, au fondement.

Lui il ne faisait plus de bruit, il ne descendait même plus à la cuisine, je ne savais pas comment interpréter ça. Peut-être qu’il n’y avait plus de pain ni de sucre, je n’y étais pas descendue depuis longtemps. Je me disais que les voisins allaient peut-être appeler la police, cette fois parce qu’ils n’entendaient plus de bruit, trop contents de l’avoir leur crime passionnel. C’était méconnaître nos possibilités de sublimations du  passage à l’acte. En tout cas ça serait une pièce en un seul acte sans scènes, on n’en avait assez des scènes, moderne quoi.

 

On s’est retrouvé dans la cuisine un soir à minuit, sans s’être concertés, dans une parfaite symbiose --- association durable et réciproquement profitable entre deux organismes vivants comme ils disent dans le dictionnaire --- la notre c’était plutôt une association de malfaiteurs.

Bref, j’avais fini d’écrire mon texte, lui après pas mal de circonvolutions voire de convulsions, m’avoua qu’il n’avait rien écrit, sous cette formule très usitée « je n’y arrive pas ».

Terrible trahison, j’ai eu l’impression qu’il me disait « je ne t’aime plus ». Ça il me le dira plus tard après le passage à l’acte. Il n’avait pas envie pour l’instant de passer à côté du grand rôle de sa vie, l’homme alternatif, l’homme à mi-temps, mais un emploi à temps plein pour moi, il passait sa vie à vouloir me quitter en restant avec moi.

Sûr que j’allais lancer sa carrière avec ce rôle à multiples nominations qu’il connaissait déjà par cœur, il a remisé à plus tard sa grande question : to leave or not to leave.

En pleurs et plus démontée que la mer à Ouessant, je lui dis C’est rien je vais aussi écrire ta partie, j’avais l’habitude d’aimer pour deux.

Je décidai de l’interviewer.  

Et là j’ai découvert l’homme qui vivait avec moi, tout content d’être la star de la cuisine, il était intarissable sur son enfance malheureuse. On buvait beaucoup de rouge limé, on ne savait plus si on riait ou pleurait, j’allais être obligée de réécrire Sans famille d’Hector Malot version Christine Angot.

Bref il n’était plus question que de lui, ça lui convenait de plus en plus, que je lui consacre mes jours et mes nuits.

Comment allais-je faire cohabiter ça avec les 50 pages de mon cahier d’autofiction où j’avais passé la réalité au tamis de mes fantasmes pour arriver à la conclusion que notre rencontre était une erreur de casting : j’avais une enfance, il en avait une, mais pas la même. Ça ne ressemblait toujours pas à du théâtre. On s’enlisait.

Toujours dans la cuisine j’ai pris la grave décision qu’il parlerait de moi et moi de lui. Pour une fois il serait obligé de constater que j’existe. « Il » parle d’Elle et « Elle » parle de Lui, ça faisait de plus en plus nouveau théâtre, genre Marguerite Duras dans « Le ravissement de Lol V Stein », sauf que nous c’était plus modestement « Remue-ménage », tout le monde connaît, une pièce populaire.

Plus je l’autobiographiais, plus je l’aimais, lui je ne sais pas. Une fois de plus, je l’aimais à sa place.

J’ai décidé de couper le texte en morceaux, plutôt que lui. Une sorte de confession croisée ou Lui la raconte, et Elle le narre. Ça devenait du théâtre, presque. Il y avait cet imparfait narratif qui ne collait pas, j’ai tout mis au présent au petit déjeuner entre le grille-pain et la cafetière. Et là on n’y croyait, on pouvait frapper les 3 coups au lieu de se frapper. Mon fiancé était admiratif, il aimait tout ce que nous faisions, pourvu que je ne lui demande pas de participer.

Son idéal était d’être avec moi sans faire partie du couple. Il préférait éplucher les haricots plutôt que chercher une salle pour répéter, donc forcément j’ai trouvé une salle puisque j’avais envie de manger des haricots. Dans un beau théâtre parisien dont je tairais le nom pour faire mystérieux. Une belle petite salle avec un régisseur qui avait été mon amoureux quelques temps, ça aide.

Et on est parti comme des fous, enfin moi, lui il restait bloqué sur le texte, quelque chose ne passait pas. Je faisais aussi la direction d’acteur et je n’arrivais pas à le décoincer, on se disputait encore plus qu’à la ville, heureusement la salle était bien insonorisée.

Avant le théâtre, j’avais trouvé une crypte pour nos répétitions, mais on faisait trop de bruit, le Père nous a dit gentiment qu’on était trop mécréant pour rester dans le lieu.

Je vous passe tous mes déchirements et mes doutes, mon texte que je trouve de plus en plus nul, mon fiancé qui démissionne devant tant de vérité et moi qui l’aime de plus en plus devant tant de cette vérité.

Sorte de Pygmalion femme je deviens amoureuse du personnage que j’ai fabriqué, tandis qu’il s’anime sous ma plume en Galatée masculin.

Bref un soir d’hiver glacial, que nous filons sinon le parfait amour, tout le spectacle en un énième filage devant des fauteuils vides, un directeur de théâtre (dont je tairais le nom pour faire mystérieux), et son assistant, font irruption dans notre vie conjugale, alors que nous n’attendons plus personne.

Je ne suis même pas maquillée, on est presque en pantoufles, prêts à aller se coucher. Mais en costumes de mariés décalés, moi en mini blanche avec un voile, lui en costume de 1er communiant, pantalon-feu-de-plancher. La situation étant que nous rejouions le jour de notre mariage pendant cette confession croisée, vous me suivez.

Dans un ultime effort pour sortir de notre routine conjugale, nous nous lançons dans ce vaudeville tragique comme pour leur faire croire que ce n’est pas le nôtre.

Et là, magie ! Le directeur et son assistant rient, ne se doutant de rien. Portés par leur enthousiasme nous jouons carrément notre vie jusqu’à ce qu’elle ne soit plus la nôtre mais celle de tout le monde. Tout à coup mon fiancé se débloque.

A la fin le directeur dit « C’est de qui le texte », je dis timidement « C’est de moi », le directeur dit « C’est du Eschyle ». Mon fiancé s’enorgueilli comme si c’était lui le Eschyle en herbe. Tandis que je me demande ce que j’ai de commun avec cet  Eschyle, à part nos vacances en Grèce.

Le directeur nous donne rendez-vous, il veut programmer le spectacle dans son théâtre parisien (dont je tairais le nom, toujours pour les mêmes raisons). Mon fiancé s’enorgueilli de plus bel, bientôt le directeur va penser que le texte est de lui, la mise en scène de lui, les costumes de lui, mais pas l’épluchage des haricots…

Le soir de la première Lui et Elle entrent en scène, Lui est vacillant de trac, Elle le pousse dans la fosse aux lions, Lui la regarde implorant et songe un moment à quitter le plateau : to leave or not to leave. Trop tard, Elle l’a bien eu avec son passage à l’acte, elle brille sous les projecteurs, le public rit beaucoup en regardant ces petits mariés de pièce montée, Lui ne voit qu’Elle, c’est vraiment son étoile, celle qui brille avant toutes les autres quand le soir tombe. Une étoile dont il est jaloux.

 

Après on part dans la fournaise avignonnaise, je vais à la chasse aux journalistes tandis qu’il va faire le marché.

Je l’initie malgré lui au célèbre tractage du Off, je me trimballe dans les pavés de la rue des Teinturiers en talons aiguilles 10cm, mon voile de mariée impressionne, il est 20 fois plus long que ma mini blanche ras les fesses, lui en costume 3 pièces par 40° à l’ombre, nous ne serons bientôt plus que des ombres au bout de 28 jours.

Entre temps je me déboîte l’épaule en faisant une souplesse arrière dans notre studio grand comme un placard qui frôle les 50° à l’abri.  Juste au moment où il prend la photo en me disant « vas y ouvre plus les épaules », alors je les ouvre carrément comme une sacrifiée.

Et j’ai le premier trou de texte de ma vie, je saute tout un monologue et lui murmure rageuse « vas y continue », nous continuons à régler nos compte sur la scène. Trop heureux d’avoir le 1er rôle, il nous tire de ce trou avec panache, il est de plus en plus le personnage, il fait beaucoup rire le public qui nous demande à la sortie si cette histoire est vraie.

Alors je dis que je me sers de la réalité pour rendre la fiction plus vraisemblable, ça les épate et moi je ne sais même plus ce qui est vrai ou pas dans ce remue-ménage de mes méninges.

On est heureux quand même, la passion selon Nicole S., lui je ne sais toujours pas.

Ça nous rapproche, pas pour longtemps.

 

De retour à la maison on fait des filages pour se calmer, dès qu’on risque de dépasser les décibels autorisés par la société civilisée.

Rattrapé par sa question existentielle préférée, to leave or not to leave, il erre à nouveau dans sa vie et dans les pièces de l’appartement à la recherche d’une raison de vivre qui ne serait pas moi. Il sent bien que mon rôle d’amoureuse et-perdue est terminé, ce passage à l’acte a accéléré ma mue. Il tente bien encore de s’accrocher, mais ne lui reste dans les mains que le voile arachnéen de cette mue douloureuse.

Je suis déjà loin, bien décidée à ne plus mélanger mes amours et la scène, enfin j’essaie.

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