Dimanche 18 novembre 2018 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Le porteur d'histoire

:::: Par Alexis Michalik | paru le 01/12/2012

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Depuis la création du porteur, la question qui revient le plus souvent dans la bouche des spectateurs est: « D'où vient cette histoire? » Comment des notions, des époques si éloignées, des décors si variés, des personnages si nombreux et si différents se retrouvent-ils dans un seul et même spectacle?

J'aimerai pouvoir répondre qu'ils ne sont que le fruit de mon imagination, attablé, seul, à un petit bureau en ronce de noyer, noircissant à l'encre de seiche des pages et des pages entières de brouillons à la lumière d'une chandelle. Il n'en est rien.

Il est ma conviction intime que Shakespeare, qui est mon petit dieu personnel, c'est à dire celui vers qui je me tourne dans les affres de la page blanche (ce n'est pas une métaphore: je me tourne littéralement vers lui, je lui vole régulièrement des monceaux d'idées), il est de ma conviction intime, donc, que Shakespeare lui-même n'écrivait pas ses pièces attablé à un bureau en ronce de noyer. D'abord parce qu'il n'avait sans doute pas assez de moyens pour s'offrir ce bois noble, mais ensuite et surtout parce que ses pièces sont si riches et si vivantes qu'elles ne peuvent provenir que d'un travail au plateau, d'un aller-retour constant entre les comédiens et la table. Ce qui ne serait pas étonnant, car Shakespeare, comme Molière, comme Chaplin, comme Wajdi Mouawad, était avant tout comédien. Et lorsqu'on est comédien, on écrit des pièces qui nourrissent les comédiens, et qui se nourrissent d'eux.

D'où vient le porteur, donc?

Cette question aura une réponse, mais cette réponse ne sera pas immédiate, et prend sa source dans l'information principale à laquelle cette longue digression nous aura mené: je suis comédien. Si je n'avais pas été comédien, le porteur n'aurait pas existé.

C'est en effet sur le plateau d'un tournage que m'est venue l'idée fondatrice de cette histoire à tiroirs. Nous étions dans les Vosges, dans un petit village paisible, dont le calme absolu n'était agité que par les lourdes averses de pluie qui pimentaient son quotidien.

Un jour que je ne tournais pas, entre deux averses, je visitai le cimetière local. Un petit cimetière, mystérieux, désert. En marchant entre les tombes, dont certaines étaient abandonnées, je me mis, par jeu - le bar-tabac qui vendait des Banco était fermé ce jour-là - à la recherche de la plus ancienne. Je la trouvai. Elle ne portait plus aucun nom, et n'avait sans doute pas été fleurie depuis des dizaines d'années. Il me vint alors une idée, un début, une piste de scénario. Oui, définitivement, une idée de film.

Or, lorsqu'on réfléchit à une histoire, et qu'on est comédien, on pense d'abord au personnage. Et si un homme, donc, la trentaine, fatigué, épuisé, qui ne dort plus depuis des jours, dont la fille pleure tout le temps, qui est en instance de divorce, qui n'aime pas son métier - il travaille dans la restauration - et qui habite en région parisienne, et si cet homme venait enterrer son père dans ce village?

Et si, par un tour du sort, le cimetière était complet?

Et si, par un heureux hasard, le fossoyeur était un ami du père, et tenait absolument à exaucer ses dernières volontés? Et s'il proposait de déterrer cette tombe - dont le corps devait être depuis longtemps tombé en poussière - et d'enterrer son père à la place?

Et si, enfin, et si en déterrant le cercueil, ils ne trouvaient pas un corps, mais à la place… Quoi?

La pluie menaçant à nouveau, je me dirigeai vers mon gîte, en réfléchissant à ce qu'ils pourraient trouver.

De l'argent? (ce serait un polar)

Un trésor? (ce serait trop facile)

Un corps de bébé? (ce serait interdit au moins de 16 ans)

Non, j'ai mieux, et s'ils trouvaient des livres?

Non, pas des livres: des carnets.

Voilà, c'est ça, des carnets. Manuscrits. Qui auraient plus de 100 ans. Qui auraient appartenus à une femme. Pourquoi une femme? Parce que c'est mieux. Un héroïne, une héritière, une aventurière. Une femme qui aurait vécu au XIXe siècle une vie d'aventures, qui aurait croisé sur sa route des personnages réels…

Déjà, l'histoire à laquelle je pensais prenait trop d'ampleur pour être un film. Si on devait décrire toute la partie du XIXe siècle, il faudrait un roman. C'est ça, un roman, afin d'imaginer qui cette héroïne allait pouvoir croiser, afin de construire et raconter sa vie entière.

Ce serait donc un roman.

Je pénétrai dans le gîte, juste à temps pour échapper à la pluie.

Du moins j'aurai aimé. Je pénétrai trempé dans le gîte, ôtai mes chaussures boueuses et continuai ma réflexion dans une douche chaude.

Du moins j'aurais aimé. La douche étant prise, je patientai en dégustant une délicieuse tartine de nutella.

Du moins j'aurai aimé. Le nutella étant fini, je mangeai du pain, avec du beurre. Doux.

Une chose à la fois. Le trentenaire dépressif trouve les livres, les carnets. Il ne les ouvre pas tout de suite, mais il finit par le faire. Et là, il plonge dans le récit.

Cette femme, donc, est dans un wagon de train, ou une calèche. Elle est seule. D'où vient-elle? On verra plus tard. Il pleut, encore. Un homme monte dans la calèche, lui fait face. Ils discutent. Ils parlent de choses et d'autres. De littérature. De la vie.

(Attention, spoiler: si vous n'avez pas vu le porteur mais que ces quelques lignes vous en ont donné l'envie - à mon étonnement le plus sincère - cessez de lire immédiatement et ruez-vous sur le site du spectacle, www.leporteurdhistoire.com pour connaître nos dates de tournée)

À la fin du trajet, l'homme révèle son nom: c'est Alexandre Dumas.

(Je constate en écrivant ces lignes que la thématique du numéro est l'Algérie. On va y arriver, mais comme je disais un peu plus haut en parlant d'autre chose, on ne va pas y arriver tout de suite.)

Alexandre Dumas, donc. Bien.

Une calèche, une héroïne du XIXe siècle. Un homme qui vient enterrer son père dans un bled pluvieux. Et ? Et c'est tout.

Comme la plupart du temps, je cale cette idée dans un coin de ma tête. On verra, un jour. Peut-être restera-t-elle là, comme un vieux livre sur une étagère, ou peut être sortira-t-elle dans la douleur, comme un accouchement sans péridurale.

Le temps passe. Un an, exactement.

De temps en temps, d'autres bribes d'idées viennent rejoindre le livre sur l'étagère: un trésor, une société secrète, un bistrot, un désert…

Puis, nous voilà en janvier 2011.

Je discute à la sortie d'un concert avec Benjamin Bellecour, ami, co-directeur du ciné 13 théâtre et initiateur du festival mises en capsules - des pièces courtes de 30 mn qui s'enchaînent pendant trois semaines. Il a un autre concept en tête: un festival d'écriture contemporaine intitulé « faits d'hiver ». C'est dans un mois, et l'un de ses auteurs vient de le lâcher. Il a un espace libre, pour un spectacle de 52 mn.

« Tu as quelque chose dans un tiroir? » me demande-t-il?

Ce devait être un film, ou un roman. Ça sera un spectacle.

Ça aurait pu s'appeler le raconteur d'histoire, le passeur d'histoire, l'homme qui portait une histoire. Ça s'appellera le porteur d'histoire.

J'ai un mois, donc, et rien n'est écrit. Mais depuis longtemps, je veux expérimenter une nouvelle façon d'écrire: en direct, sur le plateau, avec des comédiens.

Il faut donc des comédiens: ils seront 5.

À Régis Vallée, mon complice de toujours, s'ajoutent Éric Herson-Macarel, Evelyne El Garby Klai, Magali Genoud et Amaury de Crayencour. À chacun, je raconte mon histoire. À tous mes amis proches, je raconte mon histoire. Au fur et à mesure des récits, elle se fait plus précise, plus riche, plus fournie.

L'envie de l'écrire est forte, mais je la retiens. Dans la tradition orale des conteurs, nous allons créer un spectacle sans passer par l'écrit. Je m'enregistre en train de raconter une des dernières versions. L'enregistrement du récit dure plus longtemps que ne durera in fine le spectacle.

Juste avant d'attaquer les répétitions, je pose sur papier un texte, un canevas.

Ce canevas contient les scènes que nous allons jouer, avec tous les personnages, mais avec un minimum de dialogues. Pour la scène de la calèche, trop littéraire, il ne peut pas y avoir d'improvisation. Je l'écris donc, en entier.

Les répétitions commencent, nous avons 2 semaines.

C'est comme un saut dans le vide. D'abord, nous créons les personnages, nous leur trouvons une voix, une posture, un passé. Puis, nous partons sur la scène, en improvisant.

Les acteurs savent où ils doivent aller: « Tu dois rentrer dans le café, demander ton chemin… » Puis, ils proposent leurs dialogues, sur le vif, sur l'instant.

Lorsqu'ils sont bons, naturels, spontanés, on n'y change rien. Lorsqu'il sont maladroits: « Ne dis pas ça, attends plus longtemps, recommence. » On raye, on rature, on reprend. À la fin de la session, nous enregistrons sur un dictaphone la dernière version de la scène. Chez moi, j'écoute, au calme. Je transcris. Puis, je coupe. Je ré-écris. Le lendemain, le texte existe.

L'intensité des répétitions peut difficilement être décrite. Le résultat est à la hauteur: lorsqu'on attaque une scène, il n'y a rien d'écrit, rien de concret, sauf une histoire. Après deux ou trois heures de travail, il y a un texte, une mise en scène, un objet théâtral concret.

Les acteurs apprennent leur texte à mesure qu'ils l'inventent.

La musique berce les scènes. J'ai sélectionné des musiques longues, répétitives, comme la bande-son d'un film. Manu Peskine viendra plus tard créer près d'une heure de musique originale.

La scène est épurée, vide. Les acteurs miment. Nous inventons, à partir de rien. Seule ne doit exister que la puissance de l'imaginaire.

Après deux semaines épuisantes, chacun a perdu un kilo, et un spectacle est né.

Il se joue 3 fois, au Ciné 13 théâtre. Il dure pile-poil 52 mn.

Le spectacle s'arrête en plein suspense. Colette Nucci veut savoir la fin, elle décide donc de le programmer en septembre 2012, au Théâtre 13. Benjamin Bellecour propose d'en produire la version longue. Arthur Jugnot et sa bande proposent de le créer aux Béliers, en Avignon 2011, dans 6 mois, donc. 

En 6 mois, j'écris la suite. À mesure que nous plongeons dans les livres (ceux qui ne l'ont pas vu ne peuvent évidemment pas comprendre, et je m'en excuse), l'écriture doit être plus littéraire, si tant est que cette phrase ne soit pas qu'un magnifique pléonasme.

J'écris donc, à la table, la suite. C'est, là encore, une liberté inouïe: nous savons que cette structure particulière d'histoire dans l'histoire fonctionne. Nous pouvons donc aller où nous voulons, quand nous voulons: pendant la révolution française, les croisades, la papauté avignonnaise…

J'écris désormais pour les 5 acteurs, et imagine des rôles qui leur correspondront: Amaury ferait un beau Delacroix, d'ailleurs il a connu Dumas… (Delacroix, pas Amaury) Magali ferait une belle Marie-Antoinette… Ou Evelyne, peut-être?

Je navigue jour après jour dans les pages infinies de Wikipedia, à la recherches d'informations et d'idées: la fiction et la réalité s'entre-mêlent, comme l'évoque le postulat émis dans notre prologue.

En juin, la pièce est prête.

Nous répétons, 2 semaine, encore. Nous coupons, beaucoup. Nous réécrivons, autant d'après les suggestions diverses de ces érudits comédiens, autant d'après les remarques pertinentes de cet éminent producteur.

Le 8 juillet 2011, première avignonnaise, au théâtre des Béliers.

Le spectacle dure 1h35, il va se jouer pendant au moins 3 ans, et je n'ai toujours pas parlé de l'Algérie.

Depuis que le spectacle se joue, de nombreux spectateurs en sortent fortement émus.

Certains trouvent une résonance dans les écrits de Dumas, d'autre dans les Ardennes, d'autres, et ce sont souvent les plus émus, sont saisis par ce que la pièce dit de l'Algérie.

L'Algérie, que je n'ai jamais visitée, s'est imposée très vite dans la narration.

Il me fallait un désert, il me fallait un endroit exotique où la langue française est parlée, ou le rapport avec la France est évident.

Je suis Français, Anglais, un peu Polonais, une peu Australien, un peu Irlandais.

J'ai parlé de l'Algérie sans la connaître, sans jugement, sans prise de position.

Tout est fiction, dit-on dans le prologue de la pièce.

Le porteur d'histoire n'est pas une pièce politique, c'est une pièce historique, c'est une chasse au trésor littéraire.

Je tâche d'y décrire, je pense, une vision idéalisée de l'être humain: cruel, banal, lâche, souvent, mais parfois aussi, lorsqu'il se laisse traverser par l'héritage, l'histoire et les histoires, fugacement sublime.

Je n'écris pas des essais, je ne suis pas philosophe, je ne sais même pas si je peux me dire encore auteur, j'ai modestement créé, avec mes camarades acteurs, un spectacle.

J'ai dévoilé, le plus honnêtement et minutieusement possible, les secrets de fabrication de ce spectacle.

Quand à son fond, il est à découvrir dans une salle de théâtre.

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