J’envisage les mots comme des matières qu’on triture, cloue, colle… Dans mon théâtre, le texte est placé au même rang que la scénographie, les costumes., les lumières… Il est mouvant, sans cesse re-questionné, souvent très malmené. Je ne suis pas ce qu’on appelle « un auteur de plateau ». Je ne « révise » pas les mots avec mes interprètes. Je ne les adapte pas, je ne les retouche jamais vraiment. Je les triture simplement à m’en faire mal aux mains. Chaque expérience de plateau devient ainsi matière à travail pour une future pièce écrite. Un texte donne naissance à un autre texte en s’essayant à la scène. La recherche est perpétuelle ; rien n’est jamais acquis ; ça me plait beaucoup.
CARNE, pièce à mâcher lentement
CARNE est comme un animal sauvage. Une matière vivante quasi indomptable ; quelque chose qui n’arrête pas de remuer.
C’est l’impression que j’ai en m’attaquant - littéralement - à la pièce. Je devrais être en terrain conquis ; je suis censée en connaître chaque recoin. Sauf que ces recoins m’effraient par leur noirceur ; j’ai peur d’y trouver des monstres. La vérité est que je n’aime pas cette pièce (écrite à une période de vie et dans des conditions difficiles) et que j’ai décidé de l’empoigner pour mieux l’apprivoiser, pour apprendre à l’aimer.
C’est la première fois que je monte un de mes textes. Le CNT m’a attribué l’aide à la création ; un théâtre m’ouvre ses portes pour des répétitions ; puis une production déléguée pour la création ; l’opportunité est tentante.
Septembre - octobre 2007 : Cartoucherie de Vincennes, Paris
Nous sommes en répétition au Théâtre du Chaudron pour 4 semaines, avec une ouverture publique à la clef. 2 comédiens lâchés dans l’espace, et moi qui circule librement entre eux. Le texte est écrit en partie en colonnes, il alterne des parties italiques et en romain standard qui ne correspondent pas aux traditionnels didascalies et texte dialogué. Il y a plusieurs histoires, plusieurs temporalités qui se mêlent et nous devons trouver la clef pour les donner à voir et à entendre.
« Un acteur minimum
Beaucoup plus si la situation économique le permet.
Il n'y a ni unités de lieux ni d'actions ni costumes ni décors
imposés.
Des sons et des images qui s'entrechoquent se poussent du pied
des personnages en ombre sans âges ni statures
imposés.
On pourrait envisager cela comme un partition en cours, en construction, en écriture,
quelques morceaux de bravoure mis à la suite les uns des autres
et puis rien des couacs des silences des lâchers prises
une suite d'altérations, accidentelles ou non,
changements de tonalités abruptes
et on recommence.
Selon le goût musical de chacun. »
Je suis au début de ma recherche sur le mouvement et le son du mot, le sens du son qui anime le mot.
J’ai besoin d’autres corps que le mien, d’autres voix, pour comprendre ce que j’écris. Je ne donne pas d’indications précises, pose juste quelques questions ouvertes, et je regarde j’écoute, je tâtonne. Je prône la compréhension instinctive comme première matière de jeu. Nous sommes sur le plateau tout le temps ; j’évite au maximum les lectures à la table et l’explication de texte ; nous devenons animal… Nous donnons une première étape de travail un peu insolente et nous nous en sortons bien, même s’il est évident que nous devons beaucoup travailler pour garder la fraîcheur et l’énergie spontanée qui existent au début de ce travail. Une règle du jeu est posée : l’espace du théâtre est entièrement occupé ; il n’y a pas de frontière scène-salle ; nous jouons partout et le public est individualisé dans des fauteuils, sur les gradins et sur le plateau ; il peut se déplacer, changer de point de vue ; il est pris dans le jeu.
Les premiers retours sont encourageants ; on nous parle d’énergie d’écriture, de musicalité des corps, d’explosion des codes, de graphisme des mots. J’écoute, je travaille. Ma matière commence à vivre.
Février - avril 209 : le 3bisF, la Fonderie, le Théâtre de la Tête Noire.
1 an et demi s’est écoulé. Nous avons enchaîné les résidences de travail ; nous nous sommes donné du temps malgré une période difficile et des financements qui se font rares. L’équipe est très soudée. Elle s’est épaissie d’un musicien et d’un créateur lumière. Nous décortiquons, ouvrons de nouvelles pistes.
Nous persistons dans la règle du jeu (pas de frontière scène-salle, le spectateur individualisé) ; nous soumettons l’outil théâtre à la question sans trop savoir ce que nous allons trouver comme réponse. Nous mastiquons énergiquement.
Le texte traite notamment de la confusion générée par la multitude d’informations qui nous sont données dans un temps simultané. Il parle d’amnésie, de faux semblant, du rapport ambiguë que l’individu entretient à la communauté.
Sur scène, nous jouons évidemment sur cette confusion en brisant systématiquement les codes que nous mettons en place. En interrogeant le point de vue, la liberté de point de vue.
J’apprends beaucoup, je commence à mieux maîtriser cette matière indomptable même si j’ai bien conscience que tout cela est très précaire, qu’il ne faut pas lâcher, que la bête sommeille…
Nous donnons les premières représentations au 3bisF à Aix-en-Provence. Nous sommes très heureux dans ce lieu ; nous y avons développé notre recherche avec beaucoup de confiance et de sollicitude. L’accueil du spectacle est doux et bon ; nous nous plaisons à donner à voir ; nous voyons qu’il y a encore du travail mais l’énergie et l’envie sont là. D’ailleurs nous partons prolonger cette première session spectaculaire d’une installation sonore et visuelle à la Fonderie au Mans.
Nous sommes au Mans lorsque j’apprends que CARNE est sélectionnée par le comité de lecture du Théâtre de la Tête Noire à Saran et qu’on le propose à ACTE I (association de comités de lecture pour sélectionner des auteurs dramatique émergents et favoriser leur diffusion par un travail de mise en réseau et un soutien commun) . Nous sommes invités à donner une lecture du texte à la fin du festival Text’Avril.
Cette fois l’espace est frontal, le public vient nous écouter plutôt que nous voir, la « profession » est là. Nous arrivons du 3bisF ou nous avons travaillé avec les patients de l’hôpital psychiatrique. Nous sommes chargés de la rencontre. Nous avons parlé d’autres langues, bougé d’autres corps ; nous avons aussi pas mal bousculé nos savoir-faire et références, ce qui m’a permis d’approfondir ma recherche sur cette langue brute que je cherche, et sur les codes de son éventuelle représentation.
Le débat qui suit la lecture de CARNE est étrange, assez agressif de prime abord : on se demande de qui je me moque en écrivant un tel texte et en en proposant une telle lecture ; j’apprends que mes écrits sont « vides », souffrent d’un manque évident de dramaturgie , que mon théâtre n’est pas aussi consistant qu’il voudrait bien le faire croire, que ceux qui aiment mes textes ne savent malheureusement rien en dire, ce qui prouve bien leur vacuité.
J’encaisse.
Carne est finalement sélectionnée par ACTE I ; la pièce sera vraisemblablement diffusée par France Culture…
Drôle de sensation de ne savoir qui écouter, quoi comprendre. Drôle de monde ou tout système de valeur a volé en éclats ; ou les avis naviguent sans prise, ou le sens du vent fait office de direction. Je me demande comment continuer à travailler, à chercher, à avancer dans de telles conditions.
Je me sens un peu lasse. J’ai du mal à me protéger.
Octobre - décembre 2011 : Laval-Paris-Rennes
Du temps a passé. Je suis maman, j’habite Rennes, je travaille beaucoup, j’écris toujours. Mon dernier texte « Neuf petites filles (push & pull) » est lauréat des Journées de Lyon des auteurs de théâtre 2011 et est édité par les éditions Théâtrales.
J’ai aussi créé plusieurs formes « ovniesques » autour de mon écriture, beaucoup avec des musiciens. Toujours la question du mouvement et du sens du son. Je « produis » sans me soucier des réseaux ni du « comment faire ». Je me soucie simplement de ne pas me contenter, de pousser la recherche toujours plus loin, de répondre à ma grande énergie de travail… et j’y parviens.
C’est une période dense en projets et collaborations.
Je rencontre le guitariste Eric Doria à Rennes. Je décide de reprendre un travail autour de CARNE, d’en faire un concert. Il a un oud et une guitare, j’ai une pédale d’effets, des objets, ma voix.
Nous remâchons joyeusement. Immobiles et frontaux.
Cette formule concert emprunte beaucoup à ce que nous avons fait avant, évidemment. Tant dans les corps que dans les voix. Les traces sont lisibles même si la forme est totalement neuve. Je maîtrise un peu plus mon texte. Nous apprenons à nous connaître. Sa noirceur m’effraie de moins en moins. J’arrive à l’alléger; je découvre des tonnes d’humour qui m’avait échappé.
Nous créons pour l’ouverture de saison de Lecture en Tête à Laval. La forme surprend ; le texte est beaucoup mis en avant ; je sens que j’ai trouvé la voix de CARNE ; je sens que la bête s’amuse. Et je m’en réjouis. Nous jouons à Paris puis à Rennes avec beaucoup de plaisir ; les retours sont excellents.
Nous n’avons encore qu’une partie du texte (1 heure de concert) et nous tenons à donner l’intégrale d’ici la fin de saison 2012.
Nous nous préparons donc à remâcher très prochainement. Le nouveau goût semble inconnu, mais nous sommes confiants. La lente mastication aide à la digestion…