L'Ukraine est loin d'être un pays neutre pour moi. C'est d'abord le pays natal de mon père. Ce n'est que très récemment (en août dernier) que j'ai entrepris d'y aller. Un festival de monodrames (comme les pays de l'ex bloc soviétique aiment à nommer ce type de spectacle à un acteur) m'invitait. Le festival avait lieu dans une ville moyenne de 300 000 habitants située entre Kiev et Odessa et à l'ouest de cet axe. La ville en question (khmelnitskyi) était aussi à moins de 3OO km du village de Granov (le village natal de mon père). C'était l'occasion rêvée. Le fils revenait dans ce pays, presque un siècle après la naissance du père avec un spectacle . Une belle histoire, non ? Une réparation, peut-être ?
Nous sommes le 26 août 2011, il est 08H30 du matin et nous partons en direction de Granov, le village de mon père situé à un peu moins de 300 km de cette ville de Kmelnystkyi. Dans la voiture il y a mon amie Marie Hélène, Lharissa (notre traductrice ukrainien/ anglais et également femme du directeur du théâtre qui nous accueille) et le chauffeur (son ami d'enfance ). Il fait beau. La campagne est belle. La route moins abîmée qu'on aurait pu l'imaginer. On est même pas trop secoué ! L'ambiance dans la voiture est bonne, amicale. Nous sommes tous très contents de remonter le temps, d'aller à la rencontre de ce village. Cette journée sera d'un bout à l'autre, une véritable journée d'enchantement, une journée extraordinaire.
Quelques heures plus tard dans un grand champ aux environs du village de Granov.
Un homme dans le champ se tient bien droit et embrasse l'horizon. Autour de son cou une grande étoffe ukrainienne. Il tend ses bras et détachant bien les syllabes et laissant de l'espace entre elles il déclare à tout l'univers (rien que ça!)
J'AI PLUS DE SOUVENIRS QUE SI J'AVAIS MILLE ANS
Il M'A DIT VOILÀ LE CIMÉTIÈRE (l'homme désigne le grand champ)
Je lui ai demandé : mais les pierres tombales où sont-elles ?
Il m'a répondu : "Elles ont été volé en 1960 " C'est un champ. Il n'y a rien. Aucune inscription. On respecte me dit-il. Personne ne vient. Sauf quelques animaux. Effectivement on aperçoit deux paisibles chevaux. Le paysage est magnifique. Le soleil éclatant. Le ciel immense. Pas de culture. Pas de clôture. "Ici " est le cimetière. Ici ont vécu, ont souffert, tous mes ancêtres du côté paternel. Je me recueille. Où? Comment? Devant quoi ? Un champ .Un grand champ. Pour eux ces ancêtres dont je ne connais pas le nom. À peine le nom de mon grand père "Joseph " L'encadreur d'icônes, le vitrier, le réparateur de galoches . Tant de métiers pour crever de faim. Les autres, les oncles, les tantes, les cousins disparus dans la tourmente. Même pas un nom quelque part. Oui le mien de nom. Ce nom né dans ce village il y a plusieurs siècles. Maintenant il existe ailleurs, ce nom dans un autre pays ; Mais c'est tout. Toute la famille a été engloutie en 1917 et en 1942.
L'homme étend l'étoffe sur ses bras et pose son texte dessus
"IL " nous a fait un grand discours, à notre arrivée dans ce qui était une église maintenant transformée en centre culturel (si on peut dire) Quelques livres, quelques outils d’agriculture, de vieux costumes, des photos des morts du village de la deuxième guerre.
Il est venu souhaiter la bienvenue au fils de celui qui né dans ce village, l'a fui en 1917, échappant de justesse aux pogromes des bandes nationalistes. Mais ça il ne peut pas en parler. Il met tout sur le dos des allemands. "Il" c'est le maire. Un homme jovial, petit, solide qui parle avec une voix de stentor. Il nous a reçu en grande cérémonie avec le pain et le sel posés sur l'étole aux motifs traditionnels. Notre adorable accompagnatrice Lharissa traduit en anglais. Un vrai personnage de Tchekhov, cette Lharissa. Devouée, d'une gentillesse confondante, aux yeux si doux et au sourire renversant. Je la regarde, je fonds littéralement, saisi par la mélancolie aussi qu'elle dégage. Totalement conquis par sa douceur et son humanité. Une charmante grosse dame me parle comme si je comprenais tout. Comme si évidemment étant le fils de... ma foi je parlais sa langue. Mais je ne comprends rien. Elle est intarissable, la grosse dame, avec sa robe de toutes les couleurs comme en portait ma mère ; elle me montre les photos de ces ancêtres. Elle a toujours vécu Là. Elle déborde de gentillesse. Derrière elle, trotte une toute petite femme tout en sourire, elle aussi . Elle veut absolument nous offrir des gâteaux. On a envie de les embrasser toutes les deux ces Laurel et Hardy féminins du coin ! Elles sont drôles, craquantes. Est-ce la vodka qu'on nous verse ? La chaleur de l'accueil. Je suis au bord des larmes.
Vous entendez mes ancêtres ? Je suis là. -Moi le petit français, le dernier rejeton. Je reviens. On me fête. Alors que peut-être leurs grands pères venaient casser vos vitres le jour de pâques, alors que certains de leurs ancêtres vous violaient et vous tuaient. Bébés dépecés. Vieillards, ridiculisé et humiliés. Jeunes hommes terrorisés et fuyant dans la neige par moins 20 sous zéro. Exécution en série avec une balle dans la tête. Les bandes dans les bois, les incendies des lieux de prière. La sauvagerie à l'état pur. Sur des siècles ! Alors pour vous, pour vous tous. Pour vous, pour toutes ces souffrances de tous les siècles, de tous les continents, de toutes ces minorités... ce ....... cri du fond des âges. Ce cri ! A toi le ciel, ce cri ... Écoutez _ (cri) Tout ça pourquoi? Parce que différent ! Vraiment ?
"Si vous nous piquez, est-ce que nous ne saignons pas ? Si vous nous chatouillez, est-ce que nous ne rions pas ? Si vous nous empoisonnez est-ce que nous ne mourrons pas ? Et si vous nous outragez est-ce que nous ne nous vengerons pas. Si nous sommes comme vous du reste nous nous ressemblons aussi en cela "
Non simplement boucs émissaires, comme tant d'autres le seront.
Vous savez il m'a promené dans votre village, en bas. Moi je le croyais sale, pauvre avec des détritus partout, des saletés partout. Mais non. Il est devenu beau votre village. Il est même très beau. Et où il y avait vos maisons ; Là où il y avait aussi la maison de mon grand-père. Il n'y plus rien. Rien. Des arbres. Beaux. Aucune trace. Sinon la voix du maire qui me dit et qui se souvient parce que son père ou son grand père, le lui a dit : "Là il y avait l'école où allait probablement votre père . Là, la maison d'un barbier, là, la place du marché...plus rien. Aucune trace de votre vie ici. Rien que la mémoire.