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La gueule de l’emploi

:::: Par Fabrice Agret | paru le 10/10/2011

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Il y a en chacun d’entre nous du monstrueux. Du Richard III, du Macbeth. Les auteurs de théâtre nous le rappellent, l’Histoire nous le montre. A travers diverses périodes sombres, sur tous les continents, des hommes ont laissé s’exprimer le bestial qui sommeillait en eux. Parfois par la violence meurtrière, parfois de manière anodine, bureaucratique, avec souvent le sentiment de faire son devoir, d’y être contraint ou de bien faire.

Jeudi 3 octobre, sur France 2, était diffusé « La gueule de l’emploi », un documentaire de Didier Cros sur le recrutement en entreprise.

Une dizaine de candidats au chômage étaient réunis pour passer une journée d’entretiens et de tests. Face à eux, deux recruteurs et trois personnes d’une société d’assurance, le GAN.

Il s’en suivit plus d’une heure d’humiliations et de bêtise pour casser du candidat. Un face-à-face entre prédateurs et proies dont on sort avec la nausée.

Tout au long du documentaire, je me suis dit : « ce n’est qu’un reality show, une expérience comme celle de Milgram, avec des cobayes que l’on manipule pour voir jusqu’où ils peuvent aller ». J’attendais le générique de la fin pour obtenir le soulagement. Hélas, le soulagement ne vint pas, il ne me restait que la stupeur. Stupeur partagée par de très nombreux téléspectateurs dont on peut lire les avis sur de nombreux sites.

Remarques blessantes, infantilisation, jeux de rôles stupides, questions discriminantes ou racistes, les candidats sont humiliés et montés les uns contre les autres. Le monde de l’entreprise se présente à nous dans ce qu’il peut avoir de plus laid mais peut-être n’est-ce que le reflet de notre monde avec sa télé poubelle et ses maillons faibles. Pour avoir le droit de travailler, la plupart des candidats acceptent ces brimades. L’un d’entre eux supplie même, pour ne pas être exclu à l’issue du premier tour. Les recruteurs, forts de leur petit pouvoir, se transforment sans scrupule en bourreau. Ils jouent le jeu qu’ils doivent jouer en toute bonne conscience. Face à la caméra, ils ne montrent aucune gêne, mais au contraire de la suffisance, la fierté du devoir accompli, la jouissance de plaire au client – car n’oublions pas que le cabinet de recrutement est payé très cher par le GAN, présent lors des entretiens. Cela fait froid dans le dos.

En tant qu’artiste, je travaille dans le monde de l’entreprise depuis longtemps. Même s’il s’agit d’un monde dur, on y trouve aussi heureusement beaucoup de valeurs humaines. J’y rencontre très souvent des femmes, des hommes qui aiment leur métier, qui respectent les autres, qui souhaitent progresser dans la qualité de leurs relations. Ils sont souvent maladroits, écrasés par l’environnement professionnel, en quête de solutions mais jamais méchants. En tout cas, pas consciemment. Ils sont humains, ils sont donc complexes et ils vivent dans un monde complexe. S’ils sont bourreaux parfois, ils sont aussi victimes. Me vient en souvenirs, l’image de ce manager qui souhaitait s’améliorer dans ses entretiens avec ses collaborateurs. Il était souvent trop autoritaire, il le savait, il voulait changer, mais de vieux réflexes le regagnaient très souvent. A-t-il réussi à s’améliorer ? Je ne sais pas. Mais, il a pris conscience de ses limites. L’imperfection est humaine. Elle devient plus acceptable quand elle s’accompagne d’humilité.

Il est rare que le théâtre parle du monde de l’entreprise. Quand il le fait, c’est souvent avec manichéisme. Il représente des hommes robotisés dans la froideur des bureaux de la Défense. Il représente des dominants pleins de morgue. J’ai toujours été agacé par cette simplification du monde du travail. Cette réduction qui ne permet pas de comprendre la richesse des interactions et qui distribue les cartes des bons et des méchants comme si les rôles se définissaient aussi simplement. Bien sûr quelques exceptions nous révèlent l’épaisseur des relations professionnelles. Je pense aux pièces de Michel Vinaver (mais il était chef d’entreprise) ou à « La compagnie des hommes » d’Edward Bond. J’aimerais plus souvent entendre du théâtre qui nous dirait : « dans le monde de l’entreprise, le pouvoir transforme les hommes. L’humain dans sa complexité est souvent dépassé par les forces qu’il pense  maîtriser ».

« La gueule de l’emploi » nous montre cette réalité. Des demandeurs d’emploi fragilisés que l’on pousse à la critique mutuelle ou à l’autocritique. L’envie d’éliminer l’autre, de paraître supérieur affleure. Très peu refusent ce jeu humiliant et préfèrent quitter l’arène. Des représentants de l’entreprise hautains mais respirant la souffrance. Leur visage est le miroir des frustrations et petitesses que l’on imagine dans leur quotidien. Souvent observateurs, en retrait, ils considèrent la méthode de recrutement comme efficace. Pourquoi seraient-ils mal à l’aise puisqu’ils n’accomplissent pas le sale boulot et le délèguent. Les recruteurs, ivres de leur toute puissance, jouent leur rôle avec brio. Le rôle du méchant répété maintes fois. Le rôle vendu et attendu par le client. Ils se jouent des règles puisque ce sont eux qui les définissent - distribution de la parole, jugements, moqueries. Qui oserait les défier ? Certainement pas les candidats. Alors, comment pourraient-ils prendre de la distance avec eux-mêmes ? Heureusement, à la suite de ce documentaire, de nombreux professionnels du recrutement témoignent et disent veiller à garder cette distance. Mais eux n’en paraissent pas capables. La banalité du mal.

L’écoeurement du citoyen que je suis laisse pourtant place à de l’espoir. Car ces dirigeants et ces recruteurs nous montrent, avant leur sadisme, toute leur bêtise. Bêtise de ne pas comprendre que nous vivons à l’ère d’Internet. Bêtise de ne pas réaliser que dans un monde hyperconcurrentiel, l’image de l’entreprise est un atout majeur. Il serait étonnant que la vague émotionnelle qu’engendre ce documentaire n’ait pas des conséquences dans cette société d’assurance ou chez ce recruteur. Peut-être alors, ces personnes, perdant de leur superbe, redécouvriront-elle leur humanité.

Pour voir le documentaire, il est pour quelques jours sur :

http://www.pluzz.fr/la-gueule-de-l-emploi.html

Pour écouter l’interview du réalisateur sur France Inter :

http://www.franceinter.fr/emission-service-public-la-gueule-de-l-emploi

Pour lire des avis :

http://lemonde-emploi.blog.lemonde.fr/2011/10/07/la-gueule-de-lemploi-un-document-choc-sur-le-recrutement/


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