Vendredi 24 mai 2013 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 65 Partager

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L'éditorial

Le théâtre suisse

:::: Par Michel Beretti | paru le 01/06/2012

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« La Suisse est un petit pays situé entre l’Italie, l’Allemagne, l’Autriche et un quatrième pays dont j’oublie toujours le nom. » Ainsi pourrait débuter cet éditorial du numéro de BAT consacré au théâtre suisse, pour paraphraser le titre d’une pièce d’Alexandre Friederich. La Suisse est cet étrange pays qui a inventé la démocratie directe et qui a interdit les minarets par un vote populaire, dont les villes sont, à l’image de Genève, ouvertes, généreuses, cosmopolites, dont l’armée n’a tiré que sur le peuple, en 1918 et en 1932, et ce pays est aussi celui d’Henri Dunant, fondateur de la Croix-Rouge… Quatre langues officielles, mais pratiquement pas d’échanges culturels entre les différentes régions linguistiques : une langue majoritaire, l’allemand, la plupart du temps parlé sous des formes dialectales ; le français vient ensuite, avec une population qui se monte à la moitié de celle de Paris intra muros.

C’est de la Suisse francophone, dite « romande », dont il sera question ici, bien que cela me désole de ne pouvoir parler de Lukas Bärfuss, de Matthias Zschokke et du théâtre en Suisse alémanique. Car de part et d’autre de la frontière linguistique, coexistent des traditions théâtrales différentes, des systèmes différents. Prise dans un mouvement centrifuge, chaque région est attirée par son grand voisin. Quand elle n’est pas fascinée par lui. Jusqu’au milieu du siècle dernier, le théâtre de la Suisse francophone était surtout français : auteurs français à la mode de Paris et troupes françaises, pas les meilleures la plupart du temps. Quand la Société Suisse des Auteurs devint autonome, un dirigeant de la vénérable société d’auteurs française s’exclama, mi-figue mi-raisin : « Nous venons de perdre notre dernière colonie ». Cette fascination et cette dépendance vis-à-vis du grand voisin ont entretenu un sentiment d’infériorité de cousin de province. Un auteur qui voulait trouver une audience devait partir, « monter à Paris » pour y « réussir ». En Suisse, on étouffait, ou on se suicidait, ou on mourait d’un cancer, une autre forme de suicide selon Fritz Angst qui signa Fritz Zorn son Mars. Il y eut un malheur suisse. La Suisse, l’œil du cyclone dans la tempête, fut un temps, parce qu’il ne s’y passait – apparemment – rien, « le pays le plus tragique qui soit au monde » (Bruno Bayen), le pays des « spectateurs absolus » (Heiner Müller). Mais la Suisse n’existe pas. Il y a un Etat, et un pays, ce dernier constitué de réalités locales, plurielles. Et il n’y a pas plus de littérature romande que de marine suisse, comme disait autrefois Edouard Rod, encore un exilé à Paris.

Il y a par contre beaucoup d’auteurs, et un irrépressible amour du théâtre qui date de quelques siècles. Peut-être parce qu’à Genève, le théâtre resta longtemps interdit par des calvinistes plus calvinistes que Calvin. Passion contradictoire puisque le théâtre était imposé par « l’occupant » français, et qu’il se pratiquait pourtant chez soi dans toutes les bonnes familles, ainsi que dans le peuple. On ne s’étonnera donc pas d’apprendre que les théâtres sont souvent nés d’initiatives privées, comme la Comédie de Genève, fondée par Ernest Fournier, dont le centenaire sera célébré avec une pièce commandée à Mathieu Bertholet, 1913.

Il ne faut pas se laisser abuser par la renommée d’un grand théâtre, comme Vidy-Lausanne : c’est l’arbre qui cache la forêt. En fait, le dynamisme du théâtre de cette petite région de la francophonie est assuré par les nombreuses compagnies indépendantes, qu’elles soient ou non accueillies par un théâtre ou en résidence, et qui s’efforcent de « vivre et travailler au pays », la plupart se massant, se bousculant sur l’arc lémanique où les possibilités de subventions sont plus grandes, les autres accomplissant un patient travail dans les cantons plus « excentrés », comme Fribourg, le Jura, le Valais ou Neuchâtel. Neuchâtel qui compte une compagnie d’amateurs vieille de cent ans : les amateurs sont le second pilier sur lequel s’appuie ce théâtre, les frontières pouvant être poreuses entre le théâtre professionnel et le théâtre amateur.

Il y a quelque temps, Jacques Probst me rappelait que dans les années 1970, nous n’étions à Genève que trois à écrire, avec Michel Viala, notre aîné. Puis, au début des années 1980, se fit entendre avec Sarcasme la langue incisive d’Yves Laplace… Aujourd’hui, une soixantaine d’auteurs écrivent à peu près régulièrement pour le théâtre. La passion d’écrire pour la scène a peut-être été encouragée par la création en 2004 des Ecrivains associés du Théâtre suisses, que nous avions fondée sur le modèle de nos consoeurs et confrères français avec Sylviane Dupuis et Gérald Chevrolet, un auteur prématurément décédé qui, sa vie durant, s’est dévoué au bien commun. Cette association a peut-être rompu l’isolement des auteurs, elle a peut-être contribué à ouvrir les théâtres à l’écriture théâtrale d’aujourd’hui. Si les EAT n’existent plus aujourd’hui en Suisse francophone, c’est que les auteurs n’en ressentaient plus la nécessité ; des regroupements se font maintenant par affinités, autour de Jérôme Richer par exemple ; ou, selon d’autres modes, avec Gaël Bandelier ; de nouveaux auteurs apparaissent, comme Julien Mages…

Ceux qui voudront se faire une idée de l’écriture théâtrale en Suisse francophone se reporteront à un « instantané » déjà ancien, puisqu’il date de 2009 : Le Livre des Ecrivains associés du théâtre de Suisse, paru aux Editions Campiche. Les choix des contributions à ce BAT ont été dictés par l'opportunité – il s’agit d’auteurs joués au moment où ce Numéro du Billet des Auteurs de Théâtre est mis en ligne – et par le désir de rendre compte de la diversité des écritures en Suisse francophone.

 

Michel Beretti : écrivain de théâtre franco-suisse, librettiste, auteur de plus d’une centaine de pièces, adaptations, livrets d’opéra représentés sur les scènes suisses, allemandes et françaises. Metteur en scène lyrique, dramaturge de l’Opéra national de Paris de 1986 à 1995. Bio-bibliographie complète sur le site : www.michelberetti.net. Enseigne depuis 2000 la lecture comparative des textes théâtraux contemporains dans des écoles de théâtre et dirige des stages de formation à la dramaturgie.

 

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