Dimanche 19 mai 2013 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 65 Partager

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Le théâtre d’un royaume

:::: Par Adolphe Nysenholc | paru le 01/05/2012

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Il y a un petit royaume singulier. Il touche à l’universel, Maeterlinck, Magritte, Simenon et il ne croyait pas dans sa culture. Imaginez que la France n’inscrive pas la littérature française dans son programme scolaire. C’était pourtant le cas en Belgique : pas d’obligation d’enseigner ses écrivains. En Faculté, dans le département des études romanes, ces derniers faisaient l’objet d’un petit cours à option. On ne savait d’ailleurs pas définir le sujet à traiter :   littérature francophone de Belgique ou littérature belge d’expression française ? Les rattachistes, ceux qui réclamaient le rattachement politique de nos régions à la France, se fantasmaient carrément faire partie de la littérature française. On peut toujours rêver. C’est d’ailleurs essentiel pour un artiste.

Me voilà comme l’arpenteur du Château. J’essaie d’en approcher, de connaître sa nature, de rencontrer ses Messieurs, ses Dames, qui se dérobent, car au moment de les toucher, ils s’éloignent, restent un mystère. Selon certains, on peut même dire de ses Maîtres, ce que pensait le philosophe de l’Être : ils n’existent pas, s’ils existaient, on ne pourrait pas les connaître, si on pouvait les connaître, on ne pourrait pas communiquer ce que l’on en pressentirait.

Et bien parlons-en. Mais pourquoi ce doit être moi ? Il est vrai que le demander à un auteur abondamment joué ne ferait pas son bonheur : il ne pourrait pas parler de lui. Et chacun se sentira soulagé qu’un autre se risque à parler de ceux… dont on ne dira jamais assez de bien et des autres qui se sentiront trop négligés.

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Auparavant dans le royaume, régnait un théâtre d’auteur – à  tous seigneurs, tout honneur –  :  Maeterlinck, le seul Prix Nobel de la littérature belge (né Flamand écrivant en français), Ghelderode (dans la tradition de Bruegel, et qui dans Escurial demande au bouffon de prendre la place du roi ), Crommelynck (et son célèbre Cocu magnifique).

Mais désormais, c’est le peuple qui est souverain. Et ce théâtre d’écrivain se perpétue à travers nombre d’auteurs vivants, comme Jean Louvet, fondateur du Théâtre prolétarien où il créait des pièces sociales post-brechtiennes, dont son émouvant Conversation en Wallonie. Il fut par ailleurs un président charismatique de la SACD-Belgique. Et est devenu une figure symbolique de la Wallonie.

Jean-Pierre Dopagne illustre, lui, ce théâtre, par son art de la satire, qui allie une tendresse et une cruauté singulières (cf. L’enseigneur, joué un peu partout dans le monde dans 36 langues). Il fut élu récemment président de l’AEB (l’Association des écrivains francophones de Belgique).

Dans le sillage de Jean Louvet, se dégage la figure de Jean-Marie Piemme, façonnée par le metteur en scène Philippe Sireuil. Dans une politique volontariste inspirée du modèle allemand, celui-ci avait établi un contrat avec lui pour qu’il lui livre une pièce par an durant un lustre et s’engageait à la monter chaque fois. Cela a donné une série de pièces de critique sociale mordante, dont la veine est prospectée à travers Les morts préfèrent les souvenirs aux fleurs qui met en scène/en cause Henri De Man (le théoricien socialiste belge qui avait prôné la collaboration avec l’Allemagne nazie), et, entre autres encore, Neige en décembre, Le badge de Lénine, Dialogue d’un chien et de son maître (produit au Théâtre du Rond-Point).

Il y a le cas de romanciers qui ont écrit, pour la scène, des œuvres fascinantes, comme Françoise Lalande, auteur de Alma Mahler. Son texte a eu une destinée internationale (Avignon, Strasbourg, Reims, en Hollande, à Sion en Suisse, dans le Kent aux Etats-Unis …).

Jacques De Decker, le Secrétaire perpétuel de l’Académie de langue et littérature françaises et président de « Beaumarchais », qui, outre ses romans et ses pièces personnelles souvent montées, a également déployé une activité de traducteur d’œuvres théâtrales, ayant à son actif des dizaines d’adaptations de l’allemand, de l’anglais, du néerlandais (Shakespeare et ses rois, Goethe, Hugo Claus, …) Paul Emond, ancien directeur des Archives théâtrales, réputé pour son humour doux-amer (à voir en Avignon 2012), a de même porté à la scène L’Odyssée, Don Quichotte.

Quant à la poétesse Liliane Wouters de l’Académie.be, elle a eu la joie de voir une de ses pièces La salle des Profs haut en couleurs obtenir un très grand succès public.

Mais, ce théâtre des sujets, aussi révolté puisse-t-il être, ne touche jamais au roi vivant qui règne sur eux.

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Par ailleurs, à la suite de la création des écoles des arts du spectacle (IAD, INSAS) au début des années 1960, a succédé un théâtre d’acteurs, qui jouent et/ou mettent en scène parfois leurs propres pièces, et qui se situeraient dans la mouvance d’un réalisme magique renouvelé :

Serge Kribus depuis son Arloc ou Le grand voyage (Prix triennal du théâtre, vaste saga où Arloc, qui détient un secret, celui des origines du monde, a pour mission, à l’aide de ce savoir, de faire cesser la guerre), fait une carrière fulgurante, nominé aux Molière 2001, publié aux Actes-Sud Papier.

Thierry Debroux, primé par la Direction du Théâtre et des Spectacles à Paris, prospecte aussi l’imaginaire à travers une vingtaine de pièces, dont Le Livropathe (où Théo, un bibliothécaire, a le don de reconnaître un livre à sa seule odeur ; avez-vous déjà humé l'odeur de vanille qui se dégage de l'œuvre de Marcel Proust ? sur cette donnée se construit un thriller fantastique). Il est devenu récemment directeur du Théâtre royal du Parc.

Dominique Wittorski, cinéaste, comme Philippe Blasband, pratique aussi quasi tous les métiers de la scène (de l’écriture à la représentation), à la façon des auteurs de sa génération évoqués dans cette rubrique. Parmi les nombreux titres, Ohne, créé à Rouen, rencontre toutes sortes de publics et enthousiasme des critiques. Parmi ses prix, épinglons celui de littérature dramatique des collégiens 2007. Il s’est installé en France, comme Serge Kribus ; de même qu’Eric-Emmanuel Schmitt s’est établi à Bruxelles, où il est le plus joué.

Eric Durnez aborde, à travers une trentaine de pièces, les genres théâtraux les plus divers. Reçoit le Prix OCE des arts de la scène. Bamako, écrit dans le cadre d’une résidence à Bamako, interroge les rapports humains Nord-Sud, les difficultés de comprendre les mentalités. Ce texte est gratifié à Limoges du prix de la dramaturgie francophone décerné par la SACD. Eric Durnez est vice-président de l'association internationale "Écritures vagabondes.

Philippe Blasband (né à Téhéran), auteur souvent joué au théâtre Le Public, est révélé par la Lettre aux chats (une pièce à la carte où le public, interrogé, peut décider du parcours, si bien que chaque soir on a un autre scénario). Les mangeuses de Chocolat, sur un thème national, a été représenté aussi en catalan, en italien et en flamand. Scénariste d’Une liaison pornographique (récompensé à Venise), Blasband en a tiré une adaptation pour la scène. Il est consacré par le Prix Herman Closson (SACD).

Pietro Pizzuti (né à Rome), brillant animateur à la Maison de la Bellone, et autre poète de la scène, a été créé plus d’une fois au Rideau de Bruxelles, particulièrement avec une pièce préoccupée de justice (L’eau du loup), sur un puits appartenant à une villageoise (dans un pays du Sud imaginaire) et convoité par une multinationale de l’eau. Avec Le silence des mères, sur la relation complexe mère-fille à l’occasion de la maladie, un cancer, il livre des dialogues qui rendent fort sensible leur humanité commune.

Pour Stanislas Cotton, je renvoie à l’article que je lui ai consacré naguère. Je rappellerai brièvement que Bureau national des allogènes a décroché, à Bruxelles, le Prix du Théâtre 2001 du meilleur auteur, ainsi que le Prix SACD de la création théâtrale, et qu’il fut finaliste du Prix Sony Labou Tansi des lycéens 2008. Pour la saison 2008-2009, il a été l'« auteur engagé » par le Théâtre de l’Est parisien. Il vit en Italie.

Malgré le peu d’aide à la culture, la créativité dans nos régions est fort vivace.

Geneviève Damas, personnalité rayonnante, qui organise « Soirées-Portraits » depuis 1999, ne cesse de tourner sur les scènes de Bruxelles et de Wallonie (Festival de Spa, Théâtre Jean Vilar, …) avec son monologue de Molly. Elle vient d’obtenir le Prix Rossel 2011.

Pascale Tison, productrice d’émissions primées à la RTBF (« Parole donnée », « Par Ouï-Dire »)  a écrit, après La Rapporteuse et La chute des âmes, une pièce fort attachante sur quelqu’un qui ne connaissait pas son nom, à la suite de la Shoah (La mélancolie du Libraire, créé à Dunkerke).

Autre personnalité des médias, Pascal Vrebos (débatteur à la RTL) a beaucoup écrit dans la lignée du théâtre de l’absurde, et fut joué Outre-Atlantique.

Laurent Van Wetter tient en haleine son spectateur durant tout le parcours d’une balle de fusil qui va atteindre le personnage qui la voit arriver assis derrière sa fenêtre et qui s’interroge dans ce laps de temps étiré : « qui veut m’assassiner ? » (Réflexions balistiques).

On peut multiplier les exemples, dont on trouvera une liste exhaustive dans le catalogue Lansman, qui constitue un trésor.

Où l’on verra, comment chacun a conquis son empire.

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J’ai l’esprit de l’escalier. Je comprends pourquoi BAT m’a sollicité pour un éditorial.

Il y a treize ans, j’aurais été plus autorisé à en faire un. J’étais président de Répliq, le mini-EAT qui avait été créé dix ans auparavant… en grande partie par ceux qui sont nommés ci-dessus, pour réagir contre le désintérêt public et privé et qui ont donc réussi à inverser la tendance : les écrivains sont désormais invité dans les classes.

Dans le cadre de cette fonction, j’ai eu l’initiative de créer des séries de « lecture par les auteurs » dans le Off d’Avignon en 2001-2002. Pour la première fois, des auteurs belges lisaient leurs œuvres eux-mêmes au cœur du plus grand Festival du monde, dont certains cités supra, qui étaient disponibles, et d’autres, de qui on a intérêt à connaître le parcours, comme Daniel Simon, Luc Dellisse, Virginie Thirion, Veronika Mabardi, Marie Destrait (cf. les plaquettes éditées pour l’occasion).

J’avais baptisé l’opération « Vent du Nord », question de montrer qu’on avait du souffle. Cela a été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres. De là est né le théâtre des Doms et d’une certaine manière aussi Les mardis du Rond-Point. Ce sera nié par les responsables. E pur

Pour ceux que cela intéresserait, voici un petit point d’histoire, car ce fut un tournant dans une certaine prise de conscience.

Membre du comité belge de la SACD, j’avais été délégué au Festival d’Avignon 1996. Sur place, j’étais outré de ne pas avoir de mission, aussi je m’en suis donné une. Revenu, j’ai dit : « Plusieurs régions de France ont leur maison de théâtre à Avignon, pourquoi pas la Belgique ? » Le président de la SACD .be d’alors a catégoriquement refusé. Le suivant, Jean Louvet, a, lui, fortement soutenu mon idée. En résidence à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, j’ai pris alors contact avec un de ses élèves de la Louvière, qui fondait cette année un lieu à Avignon, La Manufacture de Peinture. Celui-ci fut d’accord d’accueillir Vent du Nord. Pour obtenir les subsides nécessaires, je suis allé frapper à la porte du ministère. Comme on me rétorquait que la location du local était chère, j’ai ressorti mon idée qu’il y avait intérêt à être propriétaire d’un lieu. Le Ministre-Président Hervé Hasquin est venu à la dernière séance, où je faisais ma lecture. Et quand il était déjà en route vers la Belgique, il a entendu que le Théâtre de l’Escalier-des-Doms était en vente : il a sauté sur l’occasion pour l’acquérir et en doter la Belgique .

Entre temps, j’étais venu à Paris aux EAT qui venaient d’être créés. Jean-Michel Ribes m’a demandé d’exposer mon projet, et quand j’ai eu fini de dire qu’un auteur (votre serviteur) invitait 10 auteurs à aller faire une lecture de leurs œuvres, lui et Louise Doutreligne se sont échangés un sourire, en disant qu’il y avait là une piste à explorer.

Vent du Nord 2001fut une opération de solidarité d’un auteur vis-à-vis de ses confrères, dans l’esprit des EAT naissants. L’expérience fut renouvelée avec de nouveaux auteurs encore une année. Mais le président suivant de Répliq, Alain Van Crugten, grand traducteur à partir du polonais et qui a donné une traduction primée du Chagrin des Belges d’Hugo Claus, a liquidé l’association, qui n’existe plus. Et les tentatives de fonder par la suite une antenne des EAT dans la capitale de l’Europe n’ont pas abouti. Les auteurs apparemment préfèrent jouer chacun pour soi. Le gâteau des aides de la Fédération Wallonie-Bruxelles est très petit ; cela ne favorise pas l’esprit de partage.

N’empêche, l’opération Avignon, soutenue par la SACD, suscita de l’enthousiasme, donna du courage, de l’espoir, voire du renom.

Mais laissons le dernier mot, à celui qui a publié tant de paroles. Verba volant, scripta manent. Sans Emile Lansman, - qui est le plus grand éditeur de théâtre de la francophonie, du Canada à la Suisse en passant par l’Afrique, - le théâtre d’écrivain en Belgique et d’ailleurs n’aurait peut-être pas pu faire sa révolution d’indépendance et s’inscrire dans la durée de manière si vivante. Vive le roi, le roi théâtre.

Notes :

Thierry Debroux (éd.), « Répertoire des auteurs dramatiques contemporains : théâtre belge de langue française »,

Alternatives théâtrales 55, numéro spécial, août 1997.

Ad. Nysenholc,  Vent du Nord, [plaquettes avec cv des auteurs], Répliq-SACD, 2001 et 2002.

           « Pourquoi on n’enseigne pas sa culture ? », in Répertoires n° 10, Sacd-Scam, Bruxelles, 1996.

                          « Stanislas Cotton”, [Prix annuels 2001 SACD], in Répertoires, Sacd-Scam, Bruxelles, 2002, p.22-24.

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