Après un hiver exceptionnellement doux, voila qu’une canicule politique enflamme le Québec en ce printemps 2012. Près de la moitié des étudiants de la province font la grève depuis plus de cinq semaines pour protester contre la hausse des frais de scolarité votée par le gouvernement québécois (hausse de 75 %, répartie sur les 5 prochaines années). Le jeudi 22 mars, une manifestation monstre a réuni 200 000 personnes dans les rues de Montréal. On n’avait pas vu ça depuis la protestation contre la guerre en Irak en 2005. Mais cette fois, l’enjeu est au plus près de nous, et cette grève provoque un débat de société qui s’échauffe de jour en jour. Même la météo a contribué à ce coup de chaleur. Il faisait 25 degrés le jour de la manif, au moins 18 degrés au dessus de la normale saisonnière ! Si la température a rechuté depuis, la mobilisation, elle, n’a pas faibli. Jusqu’à maintenant, le gouvernement demeure sur ses positions et les étudiants continuent de refuser catégoriquement toute forme de hausse. Clash à l’horizon. Et puis une autre manifestation gigantesque s’annonce pour le 22 avril, jour de la terre, sur le thème du « bien commun », marche organisée à l’initiative d’un auteur et metteur en scène de théâtre, Dominic Champagne, et pour laquelle s’engagent un grand nombre d’artistes. Oui, vraiment, la marmite québécoise bouillonne. Dans cette vapeur qui monte et monte, s’exprime le ras le bol d’une grande partie de la population face au gouvernement québécois qui, au terme de son troisième mandat, n’en finit plus de provoquer la grogne. S’exprime aussi, sans doute, une réaction à retardement à l’élection fédérale du 2 mai 2011, qui a porté au pouvoir, avec une confortable majorité parlementaire, le Parti Conservateur du Canada, lequel s’est empressé de mettre en place une série de mesures régressives qui font bondir la majorité des Québécois : intensification des peines pour les jeunes contrevenants, fin de l’obligation d’enregistrer les armes à feu, etc.
Le théâtre, à sa façon, participe de cette saison chaude. Dans les trois derniers mois, à Montréal, le fil rouge des préoccupations sociales et politiques court d’une scène à l’autre. Quelques exemples : Moi dans les ruines rouges du siècle, d’Olivier Kemeid, sur l’aventure communiste en URSS, vue à travers la vie réelle d’un acteur ukrainien immigré ici, Dissidents, de Philippe Ducros, sur la révolte légitime et les dangers de la tentation terroriste, Capital confiance, spectacle belge du groupe Transquinquennal, regard cinglant sur la crise économique, Après moi le déluge, pièce catalane de Lluïsa Cunillé sur l’indifférence de l’Occident face aux douleurs de l’Afrique, Tout ça m’assassine, de Pierre Lefebvre, Patrice Desbiens et Dominic Champagne, sur le Québec d’aujourd’hui qui cherche son âme dans les méandres d’un développement mené par la finance , La guerre , de Sébastien Dodge, satire burlesque sur l’exercice d’un pouvoir tyrannique, , Annette, d’Anne-Marie Olivier, méditation en douceur sur les aspirations du Québec à l’indépendance et sur les blessures laissées par les référendums perdus; et puis une relecture l’Opéra de Quat’sous, de Brecht, installé dans le Montréal corrompu des années 1920, allusion à la corruption qui règne ici, actuellement dans l’industrie de la construction, et puis encore, dans quelques jours, L’effet du temps sur Matèvina, d’Annie Ranger, sur la révolte des jeunes, et puis, de votre humble servante, Je pense à Yu, réflexion sur l’engagement à partir d’un geste posé par trois jeunes hommes sur la Place Tiananmen en 1989…
On peut le dire : le politique est de retour sur les scènes québécoises. Comme c’est souvent le cas avec les mouvements de société, il s’est installé peu à peu sans qu’on le remarque et puis, tout à coup, il crève l’écran. Il n’y a pas si longtemps encore, il me semble, il n’y en n’avait que pour le désenchantement, le désespoir, le cynisme, ou bien le repli sur soi, l’isolement, le non-sens. Et voilà maintenant que les mots engagement, citoyen, action, changement, bien commun, indignation, protestation fusent partout dans la société, y compris sur les affiches et les scènes de théâtre. Moi qui ai vu passer, depuis mon entrée dans la profession, les années du tout-au-politique, années d’agit-prop, de dénonciation et de lendemains qui chantent, puis les années du tout-à-l’individu, années du cynisme et du no future, puis les années du tout-à-l’ironie, je ne peux faire autrement que de considérer ce nouveau mouvement avec circonspection. Non pas que je résiste à cette vague. Bien au contraire. Avec ma dernière pièce, je me retrouve moi-même dans ses replis; je contribue à la gonfler en même temps que je suis portée par elle. Et je m’y démène. Car parler de politique au théâtre est un exercice périlleux, parsemé de pièges - le didactisme, les bons sentiments, le prêchi-prêcha, la rigidité, le discours qui écrase tout, etc. Il y a, et il y aura, du pire et du meilleur dans ces tentatives de mettre en scène le politique. Il y aura du vrai, du sincère, du pénétrant, de l’exaltant, et aussi du superficiel, du grossier et de l’effet de mode. Forcément. La marge est parfois mince entre questionnement profond et « posture tendance ». Mais je préfère encore, en ce moment, un théâtre qui prend le risque de demander « comment vivre ensemble aujourd’hui ? », même avec ses maladresses, à un théâtre qui rumine en boucle, sur des esthétiques parfaites, la liste infinie des impossibles.