Dimanche 18 novembre 2018 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Dédicaces

:::: Par Alain Gras | paru le 05/10/2012

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  • Bonjour.
  • Bonjour.
  • A quel nom la dédicace ?
  • Sam.
  • Vous vous appelez Sam ?
  • Non c’est mon chien.
  • Votre chien sait lire ?
  • Non bien sûr que non., mais je me suis dit que ça lui ferait plaisir d’avoir un livre dédicacé à son nom.
  • Bonjour.
  • Bonjour.
  • A quel nom la dédicace ?
  • Ben.
  • Vous avez un chien ?
  • Non un chat.
  • Il sait lire ?
  • Non, quoique parfois je me demande car chaque fois que  quelqu’un ouvre un livre il vient se frotter contre les pages.
  • Mais pourquoi me demandez vous ça ?
  • Oh pour rien.
  • Donc Ben…
  • Oui c’est mon frère. Il habite aux Etats Unis et je vais lui envoyer.
  • Alors ma pièce va traverser l’Atlantique ?
  • Et oui.
  • Vous la lirez peut être  avant.
  • Ah non, je n’aime pas lire.
  • Bonjour.
  • Bonjour
  • A quel nom la dédicace ?
  • Compagnie l’Air du Vent.
  • Ah vous faites du théâtre ?
  • Oui je dirige une compagnie professionnelle.
  • Vous cherchez des textes ?
  • Nous cherchons toujours des textes.
  • Il y a trois ans nous avons travaillé une de vos pièces.
  • Laquelle ?
  • Je ne me souviens plus du titre.
  • Vous l’avez représenté.
  • Non, c’étaient des exercices d’atelier à partir desquels nous avons ensuite improvisé  et nous avons joué ce que nous avons improvisé.
  • Pas mon texte, alors.
  • Il faut s’affranchir du texte simplement écouter la voix de la pièce et la restituer avec ses propres mots, c’est plus habité par les comédiens tu vois…
  • Oui je vois.
  • Bon et là ça parle de quoi ?
  • C’est l’histoire d’un homme qui un soir sur un quai de gare rencontre…
  • Ah ouais, super intéressant. Sûr qu’on va la monter ta pièce peut être pas tout de suite car actuellement on est sur un travail plutôt basé sur le corps tu vois, les comédiens s’impliquent physiquement, avec leurs tripes. De toute façon sur un plateau si tu mets pas tes tripes à l’air ça passe pas, le spectateur ne s’en aperçoit pas, mais ça passe pas. Tu es de mon avis.
  • Oui, mais le spectateur lui…
  • Tu sais moi, en tant que metteur en scène je ne recherche pas forcément l’adhésion du public, je trouve même que c’est plutôt suspect si le public adhère spontanément à ma proposition, c’est qu’elle n’est pas assez radicale, quelque part,  tu vois. Mais faut toujours avoir des textes en réserve, tu sais ce que c’est.
  • Oui je sais.
  • Allez tchao.
  • Mais j’ai pas fait la dédicace.
  • C’est pas grave, c’était sympa de se rencontrer. A plus
  • A plus…
  • Bonjour.
  • Bonjour.
  • Alors c’est vous qui avez écrit cette pièce.
  • Oui, c’est moi.
  • C’est la première fois que je rencontre un auteur, ça doit être drôlement dur d’écrire, tous ces personnages. Comment vous faites ?
  • Ben je travaille…
  • Mais comment elles vous viennent les idées, c’est des choses que vous avez vues ou entendues autour de vous ?
  • Parfois oui et j’invente aussi.
  • Je m’en doute mais n’empêche ce doit pas être évident. Et vous écrivez quand, quand l’inspiration arrive ?
  • Pas uniquement sinon je n’écrirais pas beaucoup.
  • Mais c’est dangereux de discuter avec un auteur, peut être que vous allez utiliser ce que nous racontons là pour une de vos pièces.
  • Peut être.
  • Comment vous commencez, vous avez une idée, un plan ? Les personnages ressemblent à des gens que vous connaissez ?
  • Disons que c’est un mélange entre la réalité et l’imagination.
  • Et vous êtes souvent joué ?
  • Ca commence.
  • Quelle impression ça fait de voir les personnages que vous avez imaginé en chair et en os joués par des acteurs ?
  • C’est la magie du théâtre, l’incarnation.
  • Je ne sais pas je ne suis jamais allé au théâtre de ma vie mais je regarde les films à la télé.
  • C’est pas tout à fait la même chose.
  • C’est bien aussi puis on est chez soi, il faut pas se déplacer, s’habiller.
  • Vous savez c’est bien de voir les comédiens en chair et en os, c’est vivant.
  • Je crois que ça me ferait un peu peur, dans le noir, le silence. Si ça ne me plait pas j’oserai pas sortir.
  • Et si ça vous plait ?
  • Ah oui si ça me plait ? Je n’y avais pas pensé…si ça me plait…vous croyez que ça peut me plaire ?
  • Oui je le crois, en tous cas beaucoup de gens font beaucoup de choses pour que ça vous plaise.
  • J’aurais pas cru, je pensais que les acteurs ils se font d’abord plaisir à eux.
  • Pas toujours…
  • Et vous quand vous écrivez vous pensez d’abord aux acteurs ou au public ? Peut être que vous pensez à vous faire plaisir aussi.
  • Un peu tout en même temps plus autre chose dont je ne sais pas parler.
  • Ben c’est pas simple ce que vous faites, j’aimerai pas être à votre place. En tous cas vous êtes sympa je vais vous le prendre votre livre.
  • Vous n’êtes pas obligé.
  • Je sais mais ça me fait plaisir.
  • Je mets quel nom pour la dédicace ?
  • Mauricette.
  • Mauricette…. Il écrit  …voilà.
  • Il lit. C’est sympa ce que vous avez écrit, ça lui fera plaisir. C’est ma fille, elle a trois mois.
  • Alors elle pourra pas le lire.
  • Pas tout de suite mais plus tard quand vous serez célèbre.
  • Oui quand je serai célèbre.
  • Bonjour
  • Bonjour
  • Vous pouvez signer là.
  • Où ça ?
  • Bien là, à côté des autres signatures.
  • Vous ne préférez pas que je signe sur mon livre.
  • Non là c’est très bien. Regardez j’ai déjà plein de signatures de vos confrères.
  • Ils ont accepté de signer ?
  • Oui il y en a même un qui m’a dit «Là on est vraiment dans la cuisine des écrivains.»
  • Oui, je comprends, mais enfin…
  • Vous ne trouvez pas ça sympa vous ? C’est original non ?
  • Pour être original, c’est original …faire signer sur une nappe en papier. Et qu’allez vous en faire ?
  • Souvenir, souvenir. Je vais peut être l’encadrer.
  • Mais pourquoi une nappe ?
  • Pour avoir l’impression d’avoir déjeuné un jour avec tous ces auteurs. Et à la fin du repas, hop un autographe ! Alors vous signez ?
  • Je ne me mets pas si facilement à table, surtout avec des gens que je ne connais pas.
  • Mais certains sont très connus, regardez cette signature, vous la reconnaissez ?
  • Je crains que oui.
  • Vous voyez, vous êtes en bonne compagnie.
  • Je crains que non…
  • Certains ont même rajouté un petit mot.
  • Je vois, on s’étale où on peut.
  • Ca vous fera de la pub pour vendre votre livre, aujourd’hui sans pub on n’existe pas.
  • Non, vraiment n’insistez pas.
  • Ne soyez pas timide, juste un petit gribouillis. On commence par un gribouillis et on finit…dans un théâtre à Paris. Vous ne répondez pas. Qu’est ce que j’ai dis ? Vous n’aimez pas Paris ?
  • Bonjour
  • Bonjour
  • Vous pouvez me dédicacer votre pièce ?
  • Volontiers à quel nom ?
  • Marjorie, c’est pour moi, je m’appelle Marjorie.
  • Alors va pour Marjorie. Voilà bonne lecture.
  • Je peux lire la dédicace maintenant ?
  • Comme vous voulez, maintenant ou plus tard.
  • Maintenant. Mais dites donc elle est nulle cette dédicace.
  • Comment ça nulle ?
  • Bien oui, d’une banalité affligeante. Vous écrivez la même chose à tout le monde.
  • Pas du tout , j’essaie de personnaliser, d’écrire quelque chose de différent à chacun.
  • Bien pour moi vous ne vous êtes pas foulé et en plus il y a une faute d’orthographe
  • Où ça ?
  • Là.
  • Je n’en vois pas.
  • Cela ne s’écrit pas comme ça, il ne faut pas de « s ».
  • Si il faut un « s »
  • Je vous dis que non.
  • Je vous assure que si.
  • « s » ou pas, reprenez-le votre livre.
  • Mais je vous l’ai dédicacé !
  • C’est bien pour cela que je vous le rends, votre dédicace ne me plait pas.
  • J’avais compris, mais vous lirez la pièce.
  • Si c’est dans le même style, merci !
  • Je vous trouve un peu gonflée, Marjorie.
  • Qui vous permet de m’appeler par mon prénom, nous ne nous connaissons pas.
  • Et je crois qu’il vaut mieux.
  • Et bien moi je croyais que les auteurs de théâtre étaient des gens sympas.
  • Dans leur majorité ils le sont.
  • Alors  je suis tombée sur l’exception.
  • Pourquoi êtes vous si agressive ?
  • Je ne suis pas agressive mais je peux le devenir.
  • A cause d’une dédicace ?
  • D’une dédicace ratée.
  • C’est si important que cela.
  • Oui, lorsque je vais chez le boulanger, son pain doit être bon, un auteur doit bien écrire.
  • Vous savez ce que je vous propose.
  • Non.
  • Et bien écrivez là sur ce papier, un petit mot que vous destinez à un auteur que vous ne connaissez pas. Allez écrivez. Vous savez bien écrire puisque vous connaissez l’orthographe. Un peu d’imagination, c’est un exercice très formateur.
  • D’accord. Voilà.
  • Vous aviez préparé ce mot dans votre tête.
  • Pas du tout il est venu comme cela.
  • Pas mal, vous devriez écrire, vous avez de l’esprit et le style pour le servir.
  • Merci, mais une dédicace ce n’est pas bien difficile.
  • Non mais cela peut mener loin.
  • Bonjour, vous me dédicacez votre livre.
  • Volontiers.
  • Celui-ci je le mettrai en bonne place dans ma bibliothèque.
  • C’est gentil.
  • Non, c’est normal, il est normal qu’un livre qui vient de vous soit en bonne place dans ma bibliothèque.
  • Vous me faites trop d’honneur.
  • C’est vous qui me faites beaucoup d’honneur.
  • Content que ce que j’écris vous intéresse.
  • Je ne parlais pas de cela.
  • Mais de quoi alors ?
  • De l’honneur que vous me faites en vous occupant avec tant d’attention d’une personne qui m’est chère.
  • De qui est ce que je m’occupe avec autant d’attention ?
  • Vous ne voyez pas ?
  • Non.
  • Allons, réfléchissez un peu.
  • Non, vraiment non.
  • Je m’appelle Verdoulet, Jacques Verdoulet.
  • Le…le mari de…
  • Ah, maintenant vous y êtes. Oui le mari de Lucie. Lucie que vous voyez tous les jeudis dans votre garçonnière au 12 de la rue Dorée. Et quand je dis voir. Il y a aussi quelque fin de semaine où je ne suis pas là.
  • Vous, vous vous méprenez.
  • Vous croyez ?
  • Je ne connais pas de Lucie.
  • Non, dans votre dernier livre, l’héroïne s’appelle Clara. C’est d’ailleurs en lisant le portrait que vous faites de Clara que j’ai fait le rapprochement avec ma-notre Lucie. La lumière et la clarté, vous voyez ce que je veux dire.
  • Pas du tout.
  • Allons ne niez pas, je ne suis pas venu pour vous assassiner, mais simplement acheter votre dernier livre, je dis bien votre dernier, qu’à après celui là il n’y en aura pas d’autre.
  • Que dites vous ?
  • Et bien je ferme les yeux sur vos agissements avec ma femme et vous arrêtez d’écrire.
  • Pourquoi ?
  • Parce que vous êtes un mauvais écrivain. Que vous abîmiez mon couple ce n’est pas agréable mais je peux le tolérer mais que vous abîmiez la littérature, cela je ne peux pas le supporter. Ma femme ou la littérature, choisissez !
  • Rien ni personne ne me fera m’éloigner de l’écriture.
  • Alors éloignez vous de ma femme. Non ne dites rien, pas maintenant, votre réponse sera votre prochain livre ou l’absence de toute autre parution. Au fait comment s’appelle le personnage féminin dans celui-ci ?
  • Ludmilla.
  • Ah, cela se passe en Russie.
  • Non, dans le Cantal.


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