Dimanche 18 novembre 2018 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Salut Michel,

:::: Par Roger Lombardot | paru le 10/10/2011

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Cinq ans que tu es parti !… Pour quelle destination, ça je ne sais pas. Et je n’ai trouvé personne qui puisse me renseigner. Chacun à son idée, plus ou moins vague, généralement influencée par le milieu où il évolue, mais aucun n’a pu me fournir la moindre preuve. Comme dans l’affaire DSK. Tu te rappelles… DSK : un homme politique… Si ! apparenté socialiste. Socialiste, tu te rappelles… une formation de gauche. Gauche, tu te rappelles… La configuration de l’hémicycle à l’Assemblée Nationale… tu te rappelles… La Révolution Française, tu te rappelles… Ça ne fait rien… Je comprends que là-haut ou là-bas ou là en bas… je n’ai pas non plus trouvé de boussole pour situer l’au-delà, on se moque de ces choses-là. De l’affaire DSK. Quelle valeur a-t-elle en regard de l’univers ? J’imagine que tu te demandes, toi qui n’appartiens plus à notre monde, comment on peut gaspiller ainsi la vie à se passionner semaine après semaine à propos de sujets qui ne nous concernent pas. Enfin, pas de manière profonde. Des choses qui occupent le terrain de la pensée juste le temps d’être recouvertes par d’autres et qui, cependant, nous tiennent en permanence à distance de la vraie réalité du monde. De ses extraordinaires richesses et beautés. Cela t’étonnait déjà de ton vivant terrestre… qu’on ait perdu la faculté de s’extasier. Que le monde se soit à ce point rétréci qu’il tienne tout entier dans la sphère politique et sociale. Confiné dans la seule organisation matérielle de la cité. Que toutes ses autres dimensions aient fini par nous échapper, le réduisant à l’état de masse inerte destinée à assouvir nos besoins et nos vanités. Je me rappelle, tu m’avais cité Sénèque : « Ce n’est pas la vie qui est courte mais le temps qu’on passe à la gaspiller qui la rend courte. » Je t’avais répondu José Saramago, un extrait de Comment le personnage fut le maître et l’auteur son apprenti : « Sentant la mort approcher, mon grand-père était allé dire adieu aux arbres de son jardin, l’un après l’autre, en les serrant dans ses bras et en pleurant parce qu’il savait qu’il ne les reverrait plus… Cela lui faisait de la peine de quitter la vie juste parce que le monde est beau. » Des propos qu’on tenait en empilant le bois pour l’hiver, au fond du jardin. En s’émerveillant du carré de potager. Ce qu’il produisait comme trésors. La nourriture, bien sûr, l’étendue de ses saveurs. Mais aussi la gamme des parfums : le basilic, le thym, la citronnelle, la menthe aquatique… Et puis la symphonie des couleurs : les poivrons en avant, les tomates, les aubergines… les melons sur le côté… et les potirons tout au fond… disposés en formation de concert. Si ! si !… Avec les capucines autour pour figurer les spectateurs. On s’asseyait sur le banc de pierre et on les contemplait tout en écoutant Mahler : Le chant de la terre. On s’entendait bien tous les deux. J’aimais la manière dont tu conjuguais simplicité et éclectisme. Comment tu construisais ta poétique à partir de l’intuition mathématique. Des qualités singulières qui conférait à ta pensée et à ton langage une étonnante clarté. Je te trouvais brillant. De la brillance de l’homme éclairé par une vision originale. Pas étonnant que, me trouvant dernièrement à Montréal, au Canada, l’une de tes anciennes élèves devenue là-bas une auteure estimée, m’ait confié que tu l’avais éclairée. Ajoutant que chacune de ses pièces portait la trace de ton enseignement. L’empreinte secrète de ton regard, ton appréciation sur les êtres et sur les événements. Elle regrettait seulement ne pas avoir eu, à l’époque, la maturité qui lui aurait permis de tout comprendre. On avait parlé aussi de cette étrange coïncidence : le fait que tu te sois installé à Montréal, près de Carcassonne, alors qu’elle même résidait à Montréal, Québec. On avait évoqué cette toile mystérieuse qui nous relie par des fils invisibles sans qu’on puisse raisonnablement y croire. Et pourtant… n’est-ce pas le rôle du dramaturge : fouiller dans les alcôves du réel, lui retourner la peau pour en révéler la trame ? On subit tous, aujourd’hui, la tyrannie de la pensée commune. De la tradition. De l’ordre. Du conforme. Combien osent encore l’aventure de l’esprit, me disais-tu… la dérive intellectuelle à partir de l’intime, du chaos profond, du désordre initial ? Qui ose encore le rêve ? Ce rêve sur lequel pourra venir se reposer le réel. Rêve initiatique, selon les amérindiens, sans lequel aucune âme ne peut durablement s’incarner, aucune société n’a de chance de se développer. Rêve de l’art et l’art comme rêve de l’humanité, propre à lui donner la force sereine, selon Romain Rolland. Je veux te dire que tu me manques, Michel. Que ton absence a créé un vide en moi. Qu’aucune autre présence, aucune autre pensée n’a pu remplir. Car ta voix était unique. Chaque moment que je passais avec toi me redonnait de l’élan, me préparait à l’envol. Combien d’êtres ont cette capacité-là : nous donner envie d’ouvrir nos ailes ? N’est-ce pas ce dont nous avons fondamentalement besoin : nous élever ? Prendre de la hauteur afin de voir l’essentiel ? L’essence du ciel. L’énergie de la conscience. Ce que le quotidien nous masque. Ce dont l’information nous prive, faisant écran et nous plongeant un peu plus chaque jour dans la confusion. Ensemble, nous pouvions passer facilement de l’autre côté du miroir, là où se tient la vraie réalité. Là où le mirage se dissout dans la vie. Une vie en accord avec le monde enchanté où nous sommes venus. Où notre mère nous a déposés. Heureusement, il me reste ton souvenir. Que je cultive soigneusement. Comme ce jardin devant lequel tu t’extasiais. Et puis, il y a Aude, ta compagne, qui a eu le courage de retisser la vie, de se réinventer au soleil de ta mémoire. Difficile, parfois. Difficile pour les vivants de composer avec l’absence. De dialoguer dans le silence. Je pense que les disparus devraient donner des nouvelles de temps en temps. A ceux qui les aimaient, du moins. Que leur absence paraisse moins longue. Un message d’amitié depuis l’éternité. Même en PCV. On se ferait un plaisir de payer… Elle m’a dit dernièrement qu’elle avait l’idée de faire un voyage en Egypte, mais elle a dû t’en parler. Je crois qu’elle devra attendre encore un peu. Il y a eu des événements là-bas. On a chassé les anciens dirigeants. Découvert à la suite que le président avait amassé une fortune sur le dos des gens, le peuple, comme on dit. Même chose dans les pays voisins. Tout le Maghreb a été touché. Et ça continue de chauffer en Afrique et dans beaucoup d’autres endroits. Enfin, rien de vraiment nouveau. La routine terrestre, quoi ! Je ne vais pas t’embêter avec ça. Si ! je peux tout de même te parler de quelque chose de réconfortant… un bonheur littéraire : Cinq méditations sur la beauté, de François Cheng… Un livre que m’ont offert des amis. Un de ces livres qui ont le pouvoir de nous guider vers le meilleur de soi et, pour peu qu’on y replonge chaque jour, de nous y maintenir. François Cheng est né en 1929, en Chine, dans la province de Shandong. Il vit en France depuis 1949. Il est le traducteur de Rimbaud, de Baudelaire, de René Char… que tu admirais. Si tu peux te le procurer, là où tu es, n’hésite pas. Cet homme-là est un modèle de dignité humaine. Il honore les vivants. Je veux bien que tu me donnes ton sentiment dans ton courrier en retour. Tu sais combien ton avis est important pour moi.

Ah !… dernièrement, c’était l’anniversaire de Bob Dylan : soixante-dix ans. Ça te dirait qu’on écoute :  Political world  ?

(à Michel Granvale, auteur, président des EAT Languedoc-Roussillon, parti il y a cinq ans vers d’autres rivages.)   


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