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Au petit bazar du rien à dire

:::: Par Eric Durnez | paru le 17/06/2014

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Disséqué, annoté, consigné

Con
Signé
Singé


J’ai songé

Plongé

Occupé mon temps

Occupé des espaces plans

Blancs

Vides

Rempli le vide avec d’autres vides

Appris à improviser juste

En étendant la cible

Que mes flèches

Un peu lascives

Se plantent au moins quelque part

 

Si longtemps que je fais ça

Que je ne fais plus que ça

Ecrire

Profession

confession

A perpétuité

 

Des chaînes de mots

Des génomes

Longues suites de vocables

combinant à l’infini vingt-six lettres

Et quelques signes

Mais surtout surtout

Des espacements

 

Comme si je poursuivais l’illusion qu’au bout de tous ces mots

J’atteindrai le silence

Mon silence

 

L’orgueil suprême

Serait de faire à la fin savourer les subtilités

La rutilance

La profondeur

La complexité

De mon silence

 

Si

au lieu des mots

on traçait des traits

Plus ou moins longs selon le nombre de syllabes

Qu’on gardait les espaces et les retraits

Je serais compositeur

D’ailleurs j’adore m’écouter écrire

 

Dans les rues des fragments de phrases s’échappent de locuteurs inadvertants

Chaussée de Wavre

Je passais l’autre jour

    Il y a toujours un autre jour

Quand tomba dans mon oreille

Un de ces morceaux de phrases

« ça tombe sous le sens »

J’en ai eu pour quelques temps à tester la formule

A l’agiter

A la faire réagir

Précipiter

Mousser

« tomber sous le sens »

Pas dedans pas à côté pas au-dessus

Mais sous

Sous le sens

Allons-y voir

Des heures je vous dis

Parce que Chaussée de Wavre

Une dame d’une soixantaine d’année

Sur le pas de sa porte

Tandis que je marchais avec Thierry, Cyril et Claire

A laissé s’échapper

« ça tombe sous le sens »

 

Et c’est comme ça tout le temps

 

Mais autant les mots se captent

Autant ils s’évaporent

Je ne les stocke pas

Ou alors je ne sais plus où je les ai rangés

Ma cervelle d’auteur est un immense capharnaüm

Un bordel

Tout où y est

Mais allez y retrouver quelque chose

Quelle pitié !

 

Quand j’étais enfant, il y avait à quelques rues de chez moi un magasin de jouets tenu par une vieille dame. Il s’appelait « Le petit Bazar ». Si j’avais cinq francs, j’y entrais. Au plafond étaient suspendues des épées. La dame, à la fois aimable et revêche, me dénichait toujours une magnifique babiole pour mes cinq francs. La boutique était sombre. Des trésors devaient s’y entasser, de précieuses breloques, des souvenirs d’Andalousie, des colifichets, de petits révolvers à bouchons, des écussons, de vieilles poupées, des masques de Zorro, des serpentins…

Ma cervelle d’auteur est un petit bazar et je suis la vieille dame aimable ou revêche qui selon son humeur me trouve quelque chose pour mes cinq francs.

 

En ce jour d’hommage aux morts pour la patrie, j’ai voulu préparer un beau discours pour célébrer un des auteurs les plus attachants et les plus singuliers de la scène belge. 

Moi qui me serais voulu détachant et pluriel.

J’ai donc tenté de faire un peu de rangement dans le petit bazar pour y sélectionner la matière de cette sorte d’auto-oraison funèbre que je vous donne à entendre par la voix d’un autre.

Ayant conservé à peu près tout depuis que j’écris, c’est-à-dire depuis que j’ai sept ans, mais n’en ayant jamais fait l’inventaire, j’ai fouillé, sans méthode.

J’en suis arrivé à deux conclusions inconciliables :

j’écris toujours la même chose depuis quarante-cinq ans (conclusion n°1)

j’écris tout et son contraire (conclusion n°2).

 

J’ai lu dernièrement un petit livre recueillant des articles et entretiens donnés par Céline. Le livre était intitulé, si je me souviens bien, « le style plutôt que les idées ». Céline y affirme en effet qu’il se fiche des idées, que si on veut trouver des idées, il suffit de consulter une encyclopédie, mais que le véritable travail de l’écrivain c’est le style.

Je me sens plutôt de ce clan là. Le style. Le son. Le rythme. La vibration. La chair des mots.

La langue.

 

Cette affirmation, un brin dogmatique, serait donc une étoile de berger dans mon ciel d’auteur. Non que les idées s’absentent, au contraire, elles s’imposent. Elles s’installent dans la pièce, dans mes pièces, avec l’arrogance ingénue d’un adolescent qui pose ses pieds sur la table. En la matière, je ne revendique aucune originalité. La plupart de mes histoires colportent des idées plutôt sages, opportunes, un peu geignardes à l’occasion, souvent rebelles en apparence mais pas outrancièrement originales. Je ne dis pas ça par fausse modestie (je suis radicalement immodeste) ni par goût de l’auto-flagellation, je le dis parce qu’au risque de décevoir encore, je m’en fous du contenu. D’instinct, je sais à peu près quoi dire pour donner le change, avoir l’air de penser, endosser un costume d’une étoffe acclimatée à la bien-pensance attendue ou inattendue. 

Je fais toujours le minimum légal. Ce que je réussis le mieux, enfin c’est ce que je crois, c’est organiser autour du bavardage des personnages, de leurs éructations, de leurs supposées confidences, de leurs déclarations, le jeu sempiternel de ce qui ne se dira  jamais, de ce qui ne peut se dire. Quelque chose comme ça. Je reviens toujours au même rêve : faire sonner le silence.

Même si ça ne s’entend pas…

 

L’escroquerie est un art.

 

8 novembre 2011

 


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haut de Jean-Luc annaix - posté le 02 07 2014

On se retrouve beaucoup dans ce qu' écrit Eric. Et c'est plein de tendresse. Pas eu (pris) le temps de lui dire. Regret.

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