Dimanche 18 novembre 2018 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Blanc sur noir : rien ne bouge !/ Marwil Huguet

:::: Par l'invité du BAT | paru le 07/01/2014

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À Martin Luther-King, Angela Davis et… Nelson Mandela

 

Elle s’appelle Julie… ou Catherine. Ou Lucie. Enfin vous choisirez le prénom qui vous convient pour désigner la femme dont je vais vous narrer l’histoire… vraie.

Elle est née à La Rochelle… en 1980 ? 85 ? Je ne le lui ai pas demandé. Je voulais la laisser conter son histoire sans être intruse… peut-être aussi craignais-je d’être maladroite ou de commettre une de ces balourdises typiques des antiracistes angéliques, du genre « Tu es de quelle origine ? » ou « tu viens d’où ? » lorsqu’ils s’adressent à une personne basanée ou noire. D’ailleurs mon héroïne, lorsqu’on lui pose cette question, car bien sûr quelqu’un la lui a posée, répond avec un gentil sourire : « de Charente maritime » à la première ou « de La Rochelle » à la deuxième.  Désarçonné, l’antiraciste angélique ? qui ignore d’ailleurs que sa question révèle un racisme sous-jacent ? se sent pris en défaut. Il justifie sa sottise et enfonce le clou : « non je veux dire de quel pays tu es originaire ? » et ma Julie-Catherine-Lucie de lui répondre in petto : Ben de France !  Pourquoi ? » Ne renchérira pas, notre antiraciste vertueux, qui suivra son chemin en se disant que Julie ment.

-  Quand même elle est noire comme l’ébène ! Elle exagère. Elle ne me fera pas croire qu’elle vient de la Rochelle…

- Ben si mon chéri ! Elle vient de La Rochelle. Elle y est née de parents français. Et puis elle n’est pas d’ébène, elle est juste assez dorée pour qu’on comprenne que blanc et noire  ou blanche et noir se sont mêlés pour le meilleur. Et elle est jolie en plus d’être jeune et intelligente. Julie est juriste. Après de brillantes études de droit, elle a intégré une « grosse entreprise » où elle a en charge la rédaction des contrats commerciaux et autres documents juridiques.

Ce long préambule pour vous narrer l’anecdote très courte qui est arrivée à Julie.

Un matin, Julie entre dans un des bureaux de l’entreprise où elle travaille pour y déposer un dossier. Une personne est présente dans la pièce, qui ne connaît pas Julie. Julie lui dit Bonjour ? en plus d’être jeune  jolie et intelligente, elle est polie.  L’autre lui répond par un borborygme et ajoute d’un ton péremptoire : vous penserez à vider la corbeille à papiers.

Julie a un temps d’arrêt. Sa première réaction est de ramener son regard sur elle-même. Non elle ne porte pas de blouse indiquant qu’elle est agent de surface. Non elle n’a pas de gants en caoutchouc. Non elle ne porte pas une pelle d’une main et un balai de l’autre. Mais oui c’est bien un dossier que Julie  tient dans sa main droite – parce qu’elle est droitière. 

Heureusement Julie a l’habitude des maladresses des blancs sous tous rapports.

Julie a l’habitude des assimilations  et raccourcis expéditifs des blancs.  Julie dit cependant qu’elle en a un peu marre parfois de rectifier les erreurs de jugement de son entourage professionnel.  Et comme Julie a de l’humour et beaucoup de sagesse – Tiens, j’aurais pu l’appeler Sophie aussi ! – elle trouve toujours une échappatoire aux petites insultes déguisées qu’elle encaisse.

Je me demande si ce n’est pas pour ça qu’elle s’est mise au théâtre amateur.  Pour trouver la juste posture dans ce genre de situation critique par exemple.

Mais moi… quand elle me raconte ça, je ne sais pas pourquoi mais… ça me fâche. Du coup j’ai relu Racismes d’Etiemble, suite de chroniques datant de la deuxième moitié du XXe siècle rassemblées  en un volume dans les années 80 chez Arléa. Et alors ? Eh ben… rien ne bouge : les blancs sont toujours aussi prompts à juger l’autre en fonction de sa couleur de peau ; les blancs perpétuent  inconsciemment les mythes protocolaires[1]. Césaire, Césaire ! Reviens  parmi nous ! Et fais-nous un discours sur le post-colonialisme pour compléter le discours sur le colonialisme.

 



[1]  Il s’agit ici de désigner les mythes et inventions des racistes de tout poil qui ont fait beaucoup de mal à l’Humanité.  La formule est d’Etiemble. Citons par exemple le protocole des sages de Sion ou Der ewige Jude, ou le juif Suss… bien entendu nous en oublions mais c’est peut-être mieux ainsi. Certaines références mériteraient d’être désapprises.

 


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