Lauréat 2002 du Prix d'écriture théâtrale de la ville de Guérande

Écrire entre ici et ailleurs
par Jean-René Lemoine
Que voudrait dire pour moi être né en Haïti, avoir quitté la terre natale à l'âge de deux ans pour aller vivre d'abord au Zaïre, puis en Belgique, en France, en Italie, et être revenu ensuite à Paris, pour m'y installer ? En quoi ce parcours accidenté et ces longues haltes ont-ils modifié mon regard et par là même mon écriture ?
Je pense soudain que si je n'avais pas été un enfant puis un adulte du voyage, je n'aurais pas écrit. L'affirmation est peut-être, sinon péremptoire, du moins un peu romantique. Mais sans doute avais-je besoin de recueillir tant de fragments, d'images, de parcelles, et de les coller, ou plutôt de les juxtaposer, non pour effectuer un édénique retour aux sources que je considère pour moi-même totalement illusoire, mais tout simplement pour composer une mosaïque où chaque éclat est pris en tant qu'éclat, avec ses angles dangereux, ses arêtes tranchantes, un puzzle toujours incomplet mais inlassablement assemblé que l’on pourrait appeler écriture.
Plus mon regard se pose rétrospectivement sur les régions traversées, les gens rencontrés, et plus les questions s'ajoutent aux questions, les doutes affleurent comme autant de failles qui s'élargiraient sous mon pas. C'est peut-être cela qu'il me faut accepter : la fragilité de ce caravansérail d'expériences, l'impossibilité de leur donner immédiatement un sens, une définition, une identité. Et si j'ai fini par admettre que je ne sais pas exactement d'où je viens, je réalise en même temps que je ne sais pas non plus où je vais. Je ne peux pour l'heure qu'essayer de savoir où je suis, c'est-à-dire essayer de vivre, d'écrire et de décrire l'instant.
Je suis pourtant conscient qu'Haïti dont je me suis éloigné si jeune réapparaît encore et encore dans mes textes - que je convoque ou non ce pays de douleurs, de splendeurs et d'excès. Mais j'ai définitivement choisi de laisser à cette apparition la date et l'heure des incursions et c'est elle qui tient maintenant le carnet des rendez-vous. J'accepte donc qu'un pays vienne me visiter (et Dieu sait si Haïti le fait, tragiquement, en ce moment d’hallucinante dévastation) mais je sens que lorsqu'il est là, ce n'est pas en opposition avec le pays où je suis actuellement; il n'y a pas de dialectique ou de conflit entre deux pôles, ce serait trop simple, trop facile, il y a une planète en apesanteur qui vient se mettre dans mon orbite, à côté d'autres planètes, et demande tout simplement de la laisser graviter
Je me rends compte toutefois qu’ on est perpétuellement sommé de dire d’où l’on vient, et une fois ce passeport imprimé, il faut remplir sa fonction, c’est à dire jouer le rôle que vous impose votre nationalité d’origine pour ne pas décevoir le fantasme des programmateurs ou des directeurs de collections .
Je me suis souvent demandé pourquoi Wajdi Mouawad, Salman Rushdie, Hanif Kureishi sont présentés tout simplement comme des auteurs, leur nom étant de moins en moins précédé de la mention de leur lieu d’origine. Ils sont arrivés à conquérir une véritable indépendance, et leur territoire, composé des strates du passé et du présent, ne peut plus se réduire à une terre (d’origine ou d’exil), et devient donc tout simplement le territoire de la modernité.
Est-ce parce qu’ils ne vivent pas en France, parce qu’ils ne sont pas originaires d’un pays colonisé par la France, qu’ils sont affranchis de ces étiquettes colorées ? Il serait temps que la vision « régionaliste » change ici également, car elle enferme. Et c’est aux auteurs de l’ailleurs d’être vigilant car le piège est subtil, invisible et doré. La place de l’artiste est sans doute d’être toujours à côté de ce qu’on lui demande. Mais que demande-t-on ici à ceux qui viennent de loin ? De souffrir ? De lancer le cri perpétuel et œdipien contre l’ancien maître afin que celui-ci puisse se dédouaner d’une atavique culpabilité en créant des festivals ad hoc et des collections « noires » ? Le cri, s’il est sincère, est sans doute salutaire, mais s’il devient fond de commerce, il n’est plus qu’un soupir complice.
Koltès, partant d’ici, a merveilleusement appréhendé l’ailleurs. C’est un des gouffres qu’il explore dans son œuvre. L’Afrique qu’il décrit et qui le hante est une Afrique reconnaissable bien sûr, mais réinventée, transfigurée. Pourquoi les auteurs de l’ailleurs ne pourraient-ils pas alors faire le trajet inverse, s’approprier le « Nord » ou tout simplement mélanger les itinéraires, s’ils en ressentent l’envie ou le besoin ? Pourquoi ne pas accepter de perdre les repères, commencer enfin le métissage vers lequel notre monde se dirige de toute façon ?
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