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Un monde en chantier
par Jean-Yves Picq, directeur du Département Théâtre du Conservatoire Régional du Grand-Avignon
Quel que soit son métier, public ou privé, intellectuel ou manuel, artistique ou technique, chacun vit aujourd’hui, dans sa chair, l’éclatement de ses connaissances, le morcellement de ses actions, l’éparpillement de ses références, en même temps qu’une accélération fulgurante du Temps. Au grand cri antique « Le dieu Pan est mort » répond, désormais, celui de « Le Monde est à vendre ! ». Et dans cette conception d’un Monde comme Marché, c’est la totalité de la dimension humaine qui est concernée et menacée, comme le Golfe du Mexique l’est depuis ce que Obama a bien raison de nommer un 11 septembre écologique.
Dans le mépris affiché de plus en plus publiquement et ouvertement par nos responsables politiques pour la création et la recherche, au nom de la nécessité économique devenue la seule référence et le dogme planétaire, c’est à une faculté première de notre humanité que l’on s’attaque : la faculté de penser, faculté la plus partagée et la plus partageable - faut-il ici le rappeler ? - aussi commune que celle de respirer.
Dans cette faculté se tient celle de vouloir, de désirer, d’imaginer, d’inventer et heureusement autre chose que du « produit ».
Alors que les trompettes du Festival d’Avignon vont à nouveau sonner le rappel, nous pouvons et nous devons, tous, auteurs, acteurs, metteurs en scène, musiciens, danseurs, sculpteurs, peintres, répondre à ce slogan lugubre en cours « Le Monde est un Marché », et prouver qu’il est seulement en chantier, ce qui est quand même plus optimiste, en continuant, « coûte que coûte », justement, à créer ces « chantiers » que sont les spectacles, et non des « produits » ! pour tenter de rendre compte des multiples mutations en cours et du nouveau qui nous interpelle.
Mais le neuf n’est jamais sorti des effets de mode, des excès, des maniérismes de chapelle ou des techniques de vente, pas plus qu’il n’est venu de retours en arrière ni de nostalgies nauséabondes. Il viendra, comme toujours, du plus profond et en son temps, à son rythme, et probablement à l’insu de tous. Il n’aura sans doute rien à voir avec ce que l’on appelle, aujourd’hui, la modernité. Il viendra parce qu’il aura été cherché, souhaité, désiré, quêté, avec application, précaution, attention, lenteur même. Le neuf, contrairement à ce qu’on dit pour mieux l’étouffer, c’est plutôt du côté du précis, du réfléchi, du méticuleux qu’il se tient. Et ce neuf méticuleux surgira, tôt ou tard, qu’on le veuille ou non, parce qu’il est, tout simplement, nécessaire.
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