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par Catherine Tullat

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Revue mensuelle des écritures théâtrales

Vendredi 10 février 2012

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François Cervantes

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François Cervantes

François Cervantes est auteur, chef de troupe



Depuis plusieurs années, j'écris à une table de hasard, j'écris sur des marches d'escaliers je n'écris plus entouré de livres je les lis encore, oui, mais en dehors du mouvement de l'écriture quand j'écris, c'est dans un territoire nouveau, où je croise des visages et des voix des inconnus que je rencontre et dont j'écris les portraits, et puis des proches en ce moment mon père, Phano : mon entraîneur de foot pendant dix ans quand j'écris sur lui, la mémoire, la chair et les mots se cognent et j'ai besoin de me mettre là, dans la lumière, de me déplacer, de deux mètres seulement, ou de changer de pièce, ou d'arrêter et de sortir marcher dans les rues

PHANO : le voyage immobile

Je vais vers lui. Je n’arrive pas à dire que je vais vers toi. Voilà ce que j’écris pour commencer, pour faire le premier pas. Je sais que je m’en vais dans l’écriture, qu’aucun paysage, aucun visage, aucune voix, aucune scène réelle ne pourront me rendre sa présence. Le temps est vraiment passé, c’est dans la mémoire qu’il se trouve, et c’est dans l’écriture que je m’en vais à sa rencontre, sans savoir ce que je vais trouver

Je prépare mon sac, sans savoir combien de temps je pars, ni dans quelle direction je vais. Mais nous sommes en Europe, j’ai une carte d’identité et un passeport en règle, nous ne sommes pas en guerre, c’est un climat tempéré, c’est la fin de l’hiver, et partout où je vais je peux être habillé simplement, je n’ai besoin d’aucune tenue particulière. Si je manque d’une paire de chaussettes ou d’un tricot, je pourrai aller en acheter dans un magasin.

Sur Internet, j’ai déjà vu le plan détaillé des rues de Los Alcazares, le village où habite la famille de mon père, où nous allions passer quelques jours de vacances quand nous allions du Maroc, où nous habitions, vers l’île de Noirmoutier où mes parents avaient fait construire une maison de vacances. Je peux réserver un hôtel à Los Alcazares pour ce soir par Internet, en quelques minutes. J’ai vu qu’il y en a douze, c’est un village qui se trouve sur la côte, dans la province de Murcie, entre la Manche et l’Andalousie. À l’époque où nous y allions, c’était un petit village aux maisons basses, avec des rues en terre où se promenaient des chiens maigres. L’Espagne était pleine de chiens, maintenant elle est pleine de touristes. Toute la côte est bétonnée, et les corps étrangers en maillots se déversent sur les quelques mètres de sable, comme partout en Europe, comme partout dans le monde.

Quand nous y allions, c’était soit aux vacances de Pâques, en avril, soit au début du mois de Juillet. L’eau était tellement chaude que j’ai le souvenir que nous entrions dans une baignoire. Il y avait quelque chose d’artificiel dans cette chaleur. Je me souviens que certains jours, l’eau était infestée de millions de méduses pas plus grosses que des mandarines.

Mon frère et moi, nous allions chercher des brindilles et nous entrions dans l’eau avec nos masques pour clouer les méduses sur le fond. Pourquoi est-ce que je me souviens de cette scène ? En Espagne, j’étais avec mon frère, c’est comme ça dans ma mémoire, nous sommes tous les deux, seuls, dans cette famille espagnole, ma sœur et mes parents sont ailleurs, et nous ne les apercevons qu’en de très rares occasions. À cette époque, entre les années soixante et soixante-dix, la mèrede mon père est partie vivre en Argentine, à Buenos Aires, avec sa sœur qui s’est mariée avec un homme qui a cru qu’il trouverait là-bas l’Eldorado. Ils sont partis faire fortune.

Quand nous allons en Espagne, nous sommes accueillis par les deux oncles de mon père, qui travaillent la terre tous les deux : Paco et Lucas. Paco habite dans une ferme, au milieu des terres, avec sa femme, ronde, forte et joyeuse, et leur fille Marie Sol.

Je ne me souviens pas qu’ils aient d’autres enfants, c’est étrange, j’ai dû les oublier, je verrai quand je pourrai lire l’arbre généalogique qu’a fait un de mes cousins. Marie Sol est beaucoup plus âgée que ma sœur, ils ont dû se marier jeunes. Ils ont l’air d’être bien ensemble, d’être d’accord, de vivre ensemble et de faire pour le mieux, ils se regardent et se parlent avec plaisir, ils s’interpellent avec joie, elle a une voix forte et elle aime rire.

Lui il dégage une douceur constante, une bonté, une distance avec les choses : dans ses regards, dans ses gestes, dans le ton de sa voix, il répand autour de lui un optimisme, comme une envie d’aller voir ce que la vie nous réserve comme surprises.

Il va bien dans le paysage, sur cette terre, dans cette maison. Je n’ai pas souvenir de lui travaillant aux champs Il y a un garçon de ferme : un homme grand, dont j’ai oublié le prénom, qui nous montre comment faire des sifflets avec les tiges de blé, comment attraper les grenouilles dans le grand bassin rond de rétention d’eau de pluie, et surtout, surtout, comment conduire le mulet.

Le mulet, pour mon frère et moi, c’est une des grandes affaires de nos séjours en Espagne. Chaque expédition avec le mulet est une aventure dangereuse et extraordinaire. Le mulet tire une petite charrette plate sur laquelle nous montons et d’où nous le dirigeons. Nous allons jusqu’à la ferme voisine pour aller chercher… Je ne sais plus quoi… Du lait ? Du pain ? Nous conduisons cette bête immense avec beaucoup de recueillement, je pense que nous parlons à voix basse, que nous haussons le ton avec beaucoup de précautions, et quand elle s’arrête pour brouter l’herbe sur le bas-côté du chemin, nous tirons à peine, à peine, pour ne pas déclencher la fureur de cet animal immense, et espagnol en plus Je ne sais plus si nous arrivons à nous en sortir, ou si un adulte vient à notre secours, pour que le mulet reprenne la route Une autre fois, c’est moi qui suis le mulet, qui tire la charrette sur laquelle est perché mon petit frère, et là il hurle, il retrouve toute l’autorité que nous avions perdue devant la bête, et je suis heureux d’entendre mon petit frère hausser la voix dans cette campagne étrangère qui nous enchante et nous intimide.

Paco a une grosse moto, et il nous emmène parfois faire un tour sur les chemins qui bordent les champs, et même jusqu’au village. L’air est chaud, la machine est puissante et Paco est rassurant, attentif, aimant les enfants je pense, oui, ça doit être ça, aimant les enfants et l’enfance, heureux de partager l’émerveillement de la vitesse, l’amour de sa moto.

Ils sont chaleureux, ils parlent fort, ils répandent de la joie dans toute la maison. La maison est fraîche, encerclée par la chaleur étouffante des terres desséchées tout autour : aussitôt passée la porte, on cligne des yeux, et l’on transpire. Quand nous nous réveillons, mon frère et moi, tout le monde est déjà debout depuis longtemps. Je crois que nous dormons dans le même lit. Il faut faire un effort pour sortir du lit profond, je crois que nous marchons pieds nus sur le carrelage, et pendant que nous prenons notre petit-déjeuner, elle fait des œufs au plat qui flottent dans une poêle pleine d’huile. Nous buvons du jus d’orange, nous mangeons bien, nous mangeons beaucoup Elle va chercher des lapins dans le clavier, qu’elle tue d’un seul coup de poing sur la nuque, quelques gouttes de sang coulent du nez de l’animal. Nous regardons les bébés lapins à travers les grillages, il ne faut pas ouvrir les cages pour les toucher, les mères les tueraient. Dans la cour, nous courrons après les poussins et nous prenons dans nos mains ces petites boules de plumes jaunes, nous les caressons, nous les relâchons et les reprenons encore. Un jour, je dois avoir deux ou trois ans, un coq monte sur mon dos pendant que je suis à quatre pattes, un poussin dans les mains sans doute, et il me pique le dos : je suis en larmes, terrorisé. Il y a une photo de ce moment, je crois, les adultes rient autour de moi. Nous ne parlons avec personne et personne ne nous parle, mais il y a des signes incessants de tendresse et d’affection : des caresses, des baisers, des apprentissages sur les secrets et les trésors de cette terre désolée, cette terre pauvre de l’Espagne, et des rires provoqués par nos incompréhensions de nos langues respectives, qui nous poussent à faire des signes avec les mains, des sons avec la bouche. Paco et sa femme rient beaucoup Quand nous sommes dehors, nous allons nous promener dans les champs, nous jouons au ballon dans la cour, et frappons trop fort, nous allons chercher la balle dans une marre de fumier et nous l’essuyons ensuite dans l’herbe et sur la terre. Toute la campagne semble desséchée. Je me souviens clairement que les jeunes pousses de blé d’un vert tendre me semblent gorgées d’eau.

La terre est craquelée, je crois me souvenir que le soir, les arroseurs automatiques se mettent en marche, mais peut être que je confonds avec des paysages de France, plus tard, peut être que c’est le garçon de ferme qui arrose les terres avec un tuyau et une pompe qui récupère l’eau du grand bassin circulaire Dans la journée, tout vibre, les cigales mettent tout l’espace sur les nerfs, et le soir la fraîcheur descend. C’est le soir aussi que nous retrouvons toute la famille, notre sœur et nos parents. Les adultes se retrouvent pour de grands dîners, dans la salle à manger de la ferme. Ils parlent fort, ils rient, ils se jettent des phrases à la figure et ils éclatent de rire. Ma mère reste silencieuse, elle parle très mal cette langue, elle la parle comme une langue morte, sortie toute fripée de la bouche, avec un accent misérable Nous, nous jouons dans la cour avec une ribambelle d’enfants, je ne sais pas qui ils sont, ce sont des enfants.

On nous dit d’être gentil et délicat avec une petite fille qui est aveugle. À quoi jouons nous ? Je ne sais pas : nous courrons, nous tombons au sol, nous nous attrapons… Évidemment, je ne sais pas ce que se disent les adultes à cette période, et je n’ai aucun moyen de le savoir, de reconstituer leurs sujets de conversations Je sens que mon père est chez lui, qu’il parle sa langue, qu’il est sur sa terre, mais c’est une terre où il n’a jamais vécu. Il est de retour sur une terre originelle, une terre que ses parents ont quittée, poussés par la pauvreté.

C’est le seul endroit où mon père retrouve une famille nombreuse, sédentaire. Il a réussi, il s’est marié à une femme Française issue de la bourgeoisie tourangelle, qui est maintenant agrégée de lettres classiques, et lui est professeur d’Espagnol, ils ont trois beaux enfants, qui sont bien élevés, en bonne santé, et qui réussissent à l’école.

L’autre oncle de mon père, c’est Lucas. Il vit au village, il est marié à une femme qui se plaint toute la journée, surtout de son mal de tête. Leur maison de ville sans étage se trouve dans une des petites rues du centre, à quelques mètres du bord de mer. Les toilettes se trouvent dans la cour : c’est une petite cabane en bois, toujours pleine de moucherons. Je n’ai aucun souvenir de l’intérieur de la maison. J’ai souvenir d’une femme distante, très occupée par sa propre personne, incapable d’aller vers les enfants que nous étions, une femme empaillée en quelque sorte. Lui, Lucas, il est aussi dans la distance, mais il nous voit, nous, les enfants, il est d’une gentillesse extrême. Il est presque éteint, même son rire est retenu, une flamme brille dans ses yeux, mais son corps est devenu immobile, il semble avoir capitulé, et avoir sombré dans le silence, et ne remontent de cette noyade que quelques mots anodins. Mais je crois que c’est un homme intelligent, qui écoute profondément, qui doit avoir un goût pour la culture, qui prend le temps de formuler ses phrases, et puis aussi, je ne sais pas pourquoi, il me semble que c’est un homme qui est soucieux de la transmission, qui n’a pas perdu des yeux le passé, peut-être un homme nostalgique, mais aussi un homme qui réfléchit Je revois Lucas en costume sombre, et Paco, je le vois en pantalon de gros drap, en chemise et en blouson Leurs visages restent gravés dans ma mémoire.

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