Fabrice Agret est auteur et comédien
Lauréat du Prix d'écriture théâtrale de la ville de Guérande

J’ai une bibliothèque parce que je n’ai pas de chat.
Tout comme ces animaux, mes livres passent leurs journées, paresseusement sur des étagères, à me regarder travailler. Que pensent-il de moi, eux qui me survivront ?
Leur couverture, douce, ornée d’images ou de titres mystérieux ronronne sous la main. Ou presque. La nuit, je les soupçonne d’avoir une vie autonome. Sinon, comment expliquer leurs changements de places fréquents, l’impossibilité de les retrouver lorsque le besoin s’en fait sentir. Et puis il y a, au détour d’un rayonnage, ces livres improbables dont on ne se souvient ni de les avoir achetés, ni de les avoir lus. En les feuilletant, on comprend qu’ils ne peuvent être que le fruit d’accouplements nocturnes. Des croisements entre polar et livre de cuisine ou entre poésie et récit autobiographique. Que faire de ces incongruités inclassables sinon les garder charitablement. On ne va tout de même pas aller les noyer, ni les abandonner sur une aire d’autoroute. Et là d’ailleurs, je m’insurge. Comment certains propriétaires peuvent-ils jeter sur un trottoir des livres qui les ont fidèlement servis. Il m’arrive parfois d’en recueillir. Il y a bien des associations de chats des rues.
J’ai eu un rapport aux livres tardif. C’est sans doute pour cela que je me suis jeté avec un appétit insatiable sur tout ce qui était écrit. Comme pour combler un manque. Mes visites dans les librairies me procurent une sensation de ravissement et de grande douleur. Ravissement devant cette profusion ; dire que l’on peut posséder aujourd’hui une bibliothèque comme seuls les rois de France pouvaient s’en offrir ! Mais douleur aussi. Car, comment résister et ne pas acheter tous les livres ou même, n’en acheter aucun pour ne pas finir gagné par le remord de les avoir choisis et de n’avoir pu les lire.
Alors, assis dans mon bureau, je rêve souvent de grands rayonnages montant jusqu’aux plafonds, avec escabeaux et coursives. Des pièces capitonnées de bois et de papier. Une sorte de matrice originelle contenant le Grand Tout, une assemblée des savoirs et des imaginaires. Pour conjurer la mort, sans doute.
L’une de mes premières acquisitions est l’Encyclopédia Universalis achetée d’occasion avec mon premier salaire. Dans cet ouvrage, j’ai toujours été fasciné par ce qu’on appelle les « corrélats ». Au bas de chaque article, un corrélat renvoient sur d’autres articles qui prolongent la réflexion. Je me suis toujours imaginé l’existence de lecteurs passionnés perdus de corrélats en corrélats pour le restant de leur vie. Peut-être même que le fantôme de l’ancien propriétaire de mon encyclopédie erre toujours dans les différents volumes. Ce qui expliquerait les miaulements intempestifs que j’entends souvent la nuit.
A l’image de cette encyclopédie, ma bibliothèque a grandi, modestement, mais avec l’idée d’atteindre l’exhaustivité, le Grand Tout. Elle a rebondi à chaque achat, de livre en livre, de domaine en domaine, explorant les sujets les plus divers. Les principaux ouvrages qui la constituent appartiennent aux genres essais en sciences humaines, monde de l’art ou théâtre contemporain.
Il en résulte des étagères toujours trop courtes où s’empilent des « à lire », des « partiellement lus », des « ne seront jamais lus ou relus» et des « éternellement refeuilletés et crayonnés ». Un grand foutoir en perpétuel changement.
La nature m’a doté d’un don : l’oubli. J’ai très peu de mémoire. Ma bibliothèque est une vaste prothèse imparfaite pour pallier mes défaillances.
Il m’arrive d’ailleurs de racheter par inadvertance, un livre déjà lu et d’en souligner des passages pour m’apercevoir par la suite que les passages soulignés dans les deux livres diffèrent. Un vertige m’envahit alors. Le centre de gravité d’un livre se déplacerait-il avec le temps ? Qu’est-il si essentiel de conserver dans cet océan de mots ?
Et si une bibliothèque était une merveilleuse matrice à fabriquer de l’oubli ? Car quantitativement, il y a sur ces étagères plus de choses oubliées que de choses retenues.
Me reviennent alors en mémoire, ces photos de l’atelier du peintre Francis Bacon. Un dépotoir. Des années d’accumulation de papiers, de palettes, de pinceaux séchés, de livres, de toiles. Et des giclées de couleurs sur les murs et le sol. Et si la bibliothèque propre et rangée était une utopie ? L’atelier de Bacon serait plus proche de la réalité. Un univers où l’accumulation de déchets produit, comme un compost, une matière à la création. Un labyrinthe de puanteur, d’oubli, où l’on accepte de se perdre pour ressortir parfois, de ces amas chaotiques, des bribes d’images ou de textes qui nourrissent l’imaginaire.
Pourquoi la bibliothèque d’un auteur ne serait-elle pas comparable à l’atelier d’un peintre ? On y trouverait des traces de mots sur le sol, des pots de phrases séchées et sur des plans de travail, des outils pour racler, poncer, triturer, lisser le langage.
Ma modeste bibliothèque m’apparaît comme un grand écart entre un rêve d’absolu et un dédale de matières pourrissantes qui échappent à ma mémoire. Un endroit où, avec réticence, j’accepte de m’abandonner pour mieux me découvrir. Car la bibliothèque et l’atelier d’écriture sont inséparables. Le savoir et l’oubli, le classement et le chaos, nécessaires à toute création.
Se superpose alors aux murs de livres une peinture de l’époque Baroque. De celles que l’on nomme des vanités. Représentations de la précarité de la vie face au savoir, au pouvoir ou au plaisir. Une explosion de vie et un discret rappel de la mort.
Ma bibliothèque est un égarement. Un délicieux égarement. Mon égarement. Je ne peux le léguer à personne. Car une bibliothèque est le reflet de son lecteur. Elle ne se donne pas ou alors, en ordre dispersé. Dans sa totalité, elle resterait distante et étrange.
Je ne suis pas un chat. Je ne possède donc pas neuf vies. Lorsque je mourrai, je souhaiterais que l’on m’enterre entouré de piles de livres. Comme ces milliers de soldats de terre gardant le cercueil de cet empereur chinois. Mes livres les plus chers constitueraient ma garde rapprochée et à l’avant de cet armée, Don Quichotte. Avec sa lance et son armure, peut-être réussirait-il à effrayer la mort, ne serait-ce que le temps d’un sursaut.
Quelle belle victoire ! Cela vaudrait bien une bibliothèque.
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