Philippe Crubézy est comédien, auteur et metteur en scène
La chair est gaie, joie ! et je n’ai pas lu tous les livres. (Stéphane Biennarmé)
Bibliothèque d’auteur… comment prendre l’objet ?
Spatialement ?
A vue d’œil, puisque c’est toujours lui qui commencera le travail, je dirais que les six étagères se chargent de leurs livres sur six mètres répartis en quatre pans de murs. Y inclure le petit mètre de BD mais pas l’étagère de DVD, restons sérieux. Entre le pas grand-chose et le tout de même vu la taille de l’appartement.
Alphabétiquement ?
De Aguéev – Roman avec cocaïne - à Zweig – Amok -. Seulement si on admet que les livres se tiennent à carreaux et se retiennent de vivre leur vie aux moments propices et que Conrad n’a jamais eu envie d’aller tailler une bavette avec Musil un soir de déréliction. Si c’était le cas, en quelle langue échangeraient-ils leurs considérations désabusées ? Allemand, polonais, anglais ? Français, peut-être…
Par genres ?
On peut inventer tant de genres et sous-genres pour classer nos émois de papier. Littérature (classique, moderne, contemporaine, policière, érotique), théâtre, poésie, bibliographie, anthologie, pédagogie/théorie, dictionnaire, livres d’art et de photos, bande dessinée, guide touristique… Encore une fois, ça ne marche que si Duong Tuu Huong ne profite pas d’un moment d’inattention pour aller réviser sa dialectique avec le petit père Brecht ou si Verlaine n’est pas en train de se pochtronner au pied du lit de Florence Dugas.
Et testez votre Q.I., on le met dans quel rayon ? Avec le recueil de sudoku.
Décorativement ?
Des chapeaux de paille, de feutre et de tissu, des dessins d’enfants et des dessins d’art, des petits tableaux, deux statuettes d’éléphants noirs, des cailloux arrivés d’où et sur quelle plage, un couteau ramené du Cameroun, un autre arabisant, un scorpion sous verre rapporté d’Espagne, un requin en plastoc, un vase vide, une vieille boîte de médoc, un masque d’Arlequin, une statuette brésilienne très fragile, des poupées siciliennes à tiges, un paquebot en bois, une photo de spectacle avec Sylvie, Anne, Martine, Jean, Damien, Eric au Théâtre de la Tempête, une peinture sur bois, un coquillage nacré, deux maracas dépareillées qui se font la gueule, un âne et son fardeau en papier bouilli, un éventail sévillan, deux échelles en petit bois où virevoltent deux clowns acrobates, un voilier en liège dans un petit cadre sous-verre, une carte postale toute abimée de la Maddalena du Caravaggio… tous ces objets adossés aux livres, les masquant et les révélant, peut-être issus des livres mêmes, comme des bribes ou des indices de chaque histoire racontée, des invites à aller plus loin, à dégager le livre de l’étagère, Vargas, Perec ou Colette, à souffler la poussière qui cancérise la tranche, à s’asseoir, lire et oublier.
Et la petite lampe à l’abat-jour rouge percé d’étoiles comme un point d’équilibre et de ralliement.
Rapidement ?
Si je m’assois et que je regarde d’un peu loin la bibliothèque, qu’est-que je vois, quels livres ressortent, quels sont ceux que je reconnais du premier coup d’œil ?
XY de l’identité masculine / E. Badinter. (Ah ! être une petite souris et assister à un repas de tous les jours entre Bob et Babette…)
Américan Death Trip / J. Ellroy. (C’est pas simple mais ça troue.)
Voyage en Egypte / G. Flaubert. (Tiens ? Le téléfilm n’a pas encore été réalisé.)
Ultramarine / M. Lowry. (Si j’avais une fille, je pourrais l’appeler comme ça.)
L’agent secret / J. Conrad. (Je crois qu’il y a tout Conrad, je n’en ai lu qu’un ou deux et les autres m’attendent patiemment.)
La cause des enfants / F. Dolto. (Mais je crois que je préfère l’entendre que la lire.)
Bacchanal au cabanon / J. Latimer. (A une époque, je faisais les bouquinistes pour acheter les vieilles Série Noire cartonnées jaune et noir.)
Le guide Hachette des vins 2003. (No comment.)
Dans l’atelier du poète / R. Char. (Alors là ! avoir tout Char comme tout Verlaine, Rimbaud, Apollinaire, Michaux…)
Les Pardaillan / M. Zévaco. (« Savez-vous pourquoi vous ne serez jamais Roi de France, Monsieur ? Parce que je ne vous aime pas ! » A lire absolument Pardaillan traversant l’épée à la main le massacre de la Saint-Barthélémy.)
XV de France, la grande aventure / L’équipe. (Donner, recevoir, donner, recevoir et manger le rosbif saignant.)
L’art de la joie / S. Golliarda. (cf. la citation de S. Biennarmé).
Et, comme un gros pépère satisfait, dépassant tous les autres d’un quintal, le Molière, œuvres complètes, assoupi sous la dorure et le cuir. (Offert par mes parents à mon entrée au Conservatoire. Molièèèèèèère comme paradigme absolu du théâtre français, à ce qu’on dit. Je demande à voir...)
Et la mélancolie ?
La mélancolie patiente des livres dédaignés, à peine ouverts et leurs larmes sèches sous la poussière. Notre cruauté, notre suffisance à détourner la tête quand nous les croisons. Et puis, ça et là égarés comme nos amours, les livres absents dont on se souvient de temps en temps, ceux qu’on a lu il y a longtemps, signes vides de notre jeunesse, L’or, L’arrache-cœur, Le vieil homme et la mer, les livres perdus, les oubliés ou encore les livres qu’on a prêtés et qu’on ne nous a jamais rendus, ceux dont on ne soupçonne même pas la disparition.
Mais aussi la raison d’être de la bibliothèque ; l’attente sereine et un poil réjouie de ceux qui savent qu’ils seront encore une fois relus, bientôt peut-être… Au dessous du volcan, La vie, mode d’emploi, W ou les souvenirs d’enfance, Les trois mousquetaires, Pardaillan, La chanson du mal-aimé…
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