Yves Cusset est auteur dramatique
Une bibliothèque des plus communes
Quand j’étais petit, il n’y a pas si longtemps, je ne suis pas non plus bien grand, mais un peu plus que quand j’étais petit, je redoutais les bibliothèques, plus peut-être encore que les églises et les musées, parce que les églises et les musées, il était quand même rare qu’on en trouve aussi dans les appartements. J’entrais timidement dans un salon, je parcourais furtivement un couloir, mais je ne pouvais pas échapper au regard des bibliothèques, dressées là fièrement, avec assurance et pourtant sans ostentation, mêlant tranquillement la verticalité babélienne des empilements à l’horizontalité des alignements, je ne pouvais échapper à ce regard accusateur qui pointait mon inculture et ma petitesse, ma prétention folle et illégitime à persévérer malgré tout dans l’être.
C’était l’autorité per excellencia, c’était la majesté silencieuse où se reflétait confusément pour moi l’immensité de la contrainte éducative, me réduisant à un être doublement coupable et incapable. C’était aussi la projection narcissique du propriétaire des lieux qui se voyait toujours plus beau dans le miroir de ses livres et projetait en même temps son ombre sur les visiteurs. J’ai vite compris que pour exister socialement dans le monde des gens de lettres, pour avoir le droit d’en être, il fallait présenter ses garnitures ou tout au moins édifier sa bibliothèque personnelle. Non seulement je pourrais efficacement me présenter à travers mes livres, mais peut-être même qu’un jour on me demanderait l’autorisation d’y laisser pénétrer généreusement le tout venant, par l’entremise de quelque média, afin d’éclairer chacun sur ma personnalité d’auteur, on peut toujours rêver.
J’ai très vite intériorisé l’enjeu social de cette affaire : à l’école primaire, j’avais déjà compté tous les livres, à défaut, hélas, de les avoir tous lus, car la chair était encore fraiche, et je pouvais lancer fièrement à l’auditoire ébahi : « Moi, chez moi, il y a 2000 livres, et dedans il y a même plein de Pléiade ». Ah, la bibliothèque de La Pléiade, c’était le sommet du chic, ces livres au tarif peu accessible qui réduisaient à une assez fine épaisseur toute l’œuvre d’un auteur, grâce au grammage extrêmement léger de ses pages, mais qu’on n’osait ouvrir de peur de les déchirer ou d’en abîmer la délicate reliure dorée ! 2000 livres, je ne sais pas combien ça fait en poireaux, mais quand même, dans cet univers impitoyable, ça pose son homme.
Aujourd’hui que je suis grand, j’ai dans mon minuscule appartement une grande bibliothèque qui occupe tout un pan de mur, eh oui, je ne suis pas non plus n’importe qui, j’ai fait de belles études de philosophie et obtenu de prestigieux diplômes pour lesquels j’ai dû lire des ouvrages particulièrement complexes, oui Môssieu, qui continuent de trôner dans les rayons centraux de ma bibliothèque. Tous les matins, je n’oublie pas de me mirer dans ma bibliothèque pour refaire ma mise en pli, avant d’ouvrir le haut de mon ample chemise blanche sur mon poitrail épilé. Je n’ai pas pris le temps de compter les livres, je ne suis quand même pas mesquin, mais sachez pour information qu’il y a dix-neuf ouvrages de Hegel (dont les deux traductions françaises de la Phénoménologie de l’esprit, entre initiés dites simplement « La Phéno »), vingt-deux de Jürgen Habermas, dont les deux tomes de la très appréciable Théorie de l’agir communicationnel, c’est normal, j’ai écrit un ouvrage sur Habermas, je peux vous dire que c’est épuisant, même si c’est un ouvrage dont l’intéressé lui-même a fait l’éloge, dans une lettre personnelle qu’il m’a envoyée (qui commence par ces mots : « Mein lieber Kollegue Cusset »), je tenais à ce que vous le sachiez. Quant aux romans et autres pièces de théâtre, ils vont s’entasser honteusement dans la chambre à coucher ; j’ai déjà été réveillé par un Godot qui m’est tombé sur le coin de la gueule en pleine nuit.
Et puis, il y a, discrètement couché à l’horizontale dans un rayon du bas, parce qu’il ne tenait pas dans le sens de la verticale, mon ouvrage préféré, celui que je ne me lasse pas de consulter, écrit par un certain Berger Levrault, aux éditions Albin Michel : c’est le Dictionnaire national des communes de France. Une vraie merveille : toutes les communes, avec le nombre d’habitants (pour les plus grandes, vous trouverez la population de l’agglomération et le nom des communes qui la composent), la superficie (information cadastrale rarissime), la densité, l’altitude, le département, le code postal, ainsi que les différentes ZAC, ZUP et ZI, éventuellement les gares, aéroports, etc. Vous saurez ainsi que la plus grande ville de France par la superficie est…Marseille, qui étale ses 798430 habitants (1369000 dans l’agglomération) sur 240.62 km2, c’est beaucoup plus que Paris, petit village de 204 habitants en Saône-et-Loire (Paris l’Hôpital, pour les intimes), qui n’occupe que 2.74 km2, plus aussi que Marseille-en-Beauvaisis dans l’Oise, ou Marseille-lès-Aubigny dans le Cher. La commune la plus dense est Le Pré Saint Gervais en Seine-Saint-Denis, dont je n’ai toujours pas compris comment elle parvient à contenir ses 16377 habitants sur un territoire de 0.7 km2, ce qui fait quand même une densité de 23395.7 habitants au km2, alors que Le Pray dans le Loir-et-Cher n’a que 25 hab/km2, et Saint Gervais en Haute-Savoie 82.9, pour ne rien dire des Saint Gervais qui s’efforcent aussi de gésir dans le Gard, la Gironde, l’Isère, la Nièvre, la Vendée, la Haute-Vienne, l’Yonne ou le Val d’Oise. Je n’ai pas compris non plus comment se compose l’équipe municipale de Fontanès-De-Sault dans l’Aude, avec une population de 4 habitants, si du moins il n’y a eu aucun décès depuis 2001. Et si vous n’avez pas le temps d’aller à Juif en Saône-et-Loire, passez au moins à Joyeux dans l’Ain ou à Joyeuse en Ardèche. Et puis il y a Cusset dans l’Allier, dont je suis si fier, avec ses 13385 habitants, à qui je dédie ce texte.
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