Marie-Pierre Cattino est Auteur dramatique
Ces petits mondes, on les prend, repose, ouvre avec délicatesse, puis se jette dessus pour les croquer, respirer leur langue, leur poétique, le sens. Une telle fascination, va-t-elle de soi ?
Appelons-les comme cela,- les petits mondes – qui tracent leur propre trajectoire au sein de notre vie et en augmentent notre capacité à éprouver. Nous possèdent parfois ou nous dépassent, mais s’ils résonnent c’est afin de nous amener vers.
Les petits mondes ne nous soulagent pas toujours, nous empoisonnent quelque fois la vie et font leur travail de sape, souvent, mettant sur pied un boulot colossal. Ils « fonctionnent en nous » Ce qu’il en reste après… au-delà des mots, des quantités de mots, de l’histoire, du sens– après… quand on les aura déposés, fermés,- ce qu’il en reste, c’est nous.
Nous. Ce que nous réalisons pensons croyons imaginons, créons à cause d’eux. Quand le livre est fermé, après le livre, c’est nous. Et c’est là que tout commence.
La recette, le style, la manière, appelez-la comme vous le voudrez, ne vaut pas. Le décollement, le désœuvrement, l’envoûtement, oui.
Et les petits mondes ont cette obligation-là : nous accaparer, ne pas nous lâcher. C’est une immense tâche qu’ils réalisent. Ils ne laissent personne insensible. Ils ont l’obligation de nous malmener, de nous laisser interdits, froid dans le dos, mal aux côtes à force d’avoir ri. Les petits mondes s’imposent. Et les recettes, on s’en fiche. Les recettes font-elles bon ménage avec le sens ? Les petits mondes visent autre chose : une pensée qui s’étire et nous enveloppe.
La triangularité : lecteur / petit monde / écrivain, peut avoir alors lieu et, le lecteur se sentir concerné. Non, il n’y a pas de recette qui marche mais… les petits mondes pleins de littérature ou de dramaturgie, nous chuchotent quelque chose d’essentiel à l’oreille.
« Ouvrez-vous à des territoires inconnus, insolites, dangereux, sans borne, sans histoire, sans personnage, aux situations étonnantes, à la pensée fulgurante… »
Et où sommes-nous, à l’intérieur ? Qui sommes-nous devenus après ? Un lecteur actif, passionné ? Se demander (peut-être), ai-je changé pendant ce laps de temps où j’ai voyagé avec cette écriture-là ?
Oui, nous pourrions aussi bien les appeler écriture, ces petits mondes-là.
On sent bien que tout près de la lecture, - comme deux sœurs siamoises, deux sœurs dans un temps donné, non loin, jamais l’une sans l’autre -, elles ont besoin l’une de l’autre. C’est l’après-livre. Le champ qui s’ouvre et interpelle le monde en sifflotant.
Ces petits mondes ont résonné longtemps chez moi. Avant de me poser comme tel, comme écrivain, l’envie, le désir, le besoin est passé par de longues heures de découvertes de ces petits mondes-là.
Je ne me suis pas dit à six ou huit ans que j’écrirais un jour. Ecrire ou être écrivain, avant cela, lire, dévorer, être submergée : un état indescriptible.
Je voulais être chirurgien non écrivain, l’écriture est venue bien plus tard, très tard, ce besoin d’aligner des idées, puis de formuler du sens, du poétique.
Il y a eu la vie bercée et mouvementée. Lire pour vivre. René Char dit lui :
«Vivre c’est s’obstiner à achever un souvenir.»
Et les lectures sont toutes faites de souvenirs. Aujourd’hui, c’est comme une mémoire qui s’entrouvre. Je me souviens, je me rappelle de ces moments où l’ennui passait grâce aux petits mondes. Des souvenirs lointains qui s’étiolent si on ne les « révise » pas. Réviser, c'est-à-dire les ressentir. Lire, relire des kilomètres de pages afin que le monde devienne plus limpide, plus acceptable, plus drôle, plus grave.
Partir des contes persans et arriver à «la psychologie des contes de fée», cela ne participe-t-il pas du même acte ? Regarder de l’intérieur afin de faire resurgir le passé qui n’existe pas ?
Les petits mondes sont comme nos boussoles ; nous guident à travers un désert chaud, froid, nocturne et étoilé.
Plaisir immense d’avoir découvert «Rue des boutiques obscures», «Livret de famille» où l’autobiographie se mêle aux souvenirs imaginaires de Modiano ; «Le sourire de la Joconde» où « …même le chat était végétarien, ce qui rendait la conduite de la petite Sylvia réellement inexcusable. » d’ Huxley ; « Le sanctuaire des fous » de Johnston où s’entrechoquent l’Irlande de la tradition et celle de la guerre civile et de l’Ira ; Cortazar et sa magie de la musique : Carter, Parker, Amstrong… figures de la révolte et du voyage à qui il reconnaissait comme tout un chacun le droit à être cosmopolite ; Bianciotti ; Schlink ; TaKeshi ; Handke ; Steiner ; Saint-Exupéry, Quignard…
Des mondes à parcourir sans fin, de l’Amérique latine, passant par la France, le Japon, l’Irlande, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Allemagne, la Turquie… Le monde en lecture…
N’oublions pas, derrière ces petits mondes, de Marquez, Steinbeck, Tabucchi, Svevo, Uhlman, Soljenitsyne, Tchekhov, Panuk… les personnages, nous amènent leur univers, leur moitié de vie. Entre deux pages, fermons les yeux, savourons l’esprit qui s’en dégage.
Faisons cela. Quoi de plus beau que s’obstiner à vouloir comprendre comment va le monde.
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