Norbert Aboudarham est compositeur, auteur dramatique et pédagogue
Je suis à côté de la plaque...
Le problème c’est que... quand on a dit ça, on a deux problèmes :
1- De quelle plaque s’agit-il ?
2- À côté, c’est où exactement ?
3- Y a pas de trois, c’est Word qui met «-3» automatiquement dès qu’on a mis -2, c’est con ce truc !
Revenons à cette plaque ! Quand je dis, je suis à côté de la plaque, c’est que j’ai regardé les autres contributions sur le BAT. (J’ai même vu mon ami Philippe Avron... Une référence, salut l’artiste !).
Je suis très ennuyé, voici pourquoi. J’ai jamais lu un polar, j’ai jamais lu une bande dessinée, j’ai jamais lu un roman. Je sais, vous allez pas me croire, mais c’est vrai. Quand j’avais 6 ans ma maman m’emmenait au marché, c’était à Champigny-sur-Marne. Nous habitions la «fourchette» de Champigny dans un HLM assez sordide (qui le reste, j’y suis allé en pèlerinage, il y a quelques jours). Donc j’allais au marché avec maman car le marché c’était le jeudi qui était à l’époque le jour de congé des écoles et maman, elle achetait ses livres au marché. Enfin elle les achetait pas exactement. Elle donnait une pièce de 5 francs et pour 5 francs, elle pouvait louer 3 livres par semaine en restituant les trois de la semaine d’avant. Les livres c’était des romans à l’eau de rose, je crois qu’on dit comme ça. Une fois, j’en ai pris un et j’ai lu 15 pages au milieu. C’était un chirurgien dans une petite clinique de province. Il faisait croire à sa secrétaire qu’il avait une lettre à lui dicter et il enfermait la jolie secrétaire dans son bureau. Il l’embrassait et on ne comprenait pas bien (enfin pas moi) si elle était d’accord ou pas. Le problème c’est qu’il y avait deux... secrétaires et la deuxième connaissait très bien la femme du chirurgien... Quand une secrétaire rentrait dans le bureau l’autre écoutait ce qui se passait... Je peux pas en dire beaucoup plus, j’ai lu que quinze pages. Vous voyez bien que je suis à côté de la plaque ! Je pourrais vous dire que je suis un admirateur de Erri De Luca, de Pascal Quignard ou de Albert Cohen... et bien non, je sais qu’ils existent mais comme je vous l’ai dit je lis pas de roman, pas un seul c’est vrai...
On peut considérer être à côté de la plaque quand on est dans cette rubrique (BAT) où a priori, je veux dire normalement « l'auteur évoque ses livres de chevet, ses préférences, le lien qu'il entretient avec le livre, la littérature, ses auteurs préférés, ses genres de prédilection, le polar, la poésie, le théâtre... » C’est Philippe Touzet, le Monsieur qui s’occupe de la rubrique qui m’avait gentiment écrit ces recommandations, j’espère que je vais pas trop le décevoir. C’est vrai que je lis des livres mais entretenir des «rapports» avec alors ça, non !
Bref ! Les Romans et les polars, c’est réglé, j’en lis pas ! Alors mes livres de chevets, c’est quoi ? Pour que la notion de « livres de chevets » ait un sens, il faut (condition nécessaire bien que non suffisante) qu’il y ait un chevet. Je suis désolé, je vais encore vous décevoir : D’abord c’est quoi le chevet, selon le dictionnaire c’est « la partie du lit où on met la tête ». Moi, je suis désolé mais la partie du lit où on met la tête, j’appelle ça un oreiller. Dans ce cas le livre de chevet, c’est le livre sur lequel on met la tête et dans ce cas je vois pas bien comment lire un livre quand on l’a sous la tête ? J’avais oublié de vous dire que de toutes façons, le livre de chevet n’a aucun sens pour moi car je ne dors quasiment jamais dans mon lit. En effet, je suis insomniaque depuis très petit, depuis l’âge de six ans, il paraît. Il ne faut y voir aucune allusion aux livres que maman prenait au marché quand j’avais six ans ou alors il s’agit d’une relation très inconsciente (possible à la réflexion). Aurais-je été traumatisé par les secrétaires enfermées dans le bureau du chirurgien ? Et pourquoi pas !
Vous devez vous dire, il est vraiment tordu ce mec ? Un auteur qui ne lit pas et quoi encore ? Tordu, oui et non.
En fait je lis beaucoup ! Le journal en premier lieu, si vous voulez me rencontrer, je suis tous les matins au « cadre noir », au coin de la rue de Joinville et de la rue de Flandre, vers 7h ou un peu avant. Je lis « Libé » ou Le Monde de la veille, sauf le samedi. Le vendredi, je n’achète plus Le Monde car, allez savoir pourquoi, il est à 2€50 et encore si vous ne prenez pas le DVD qui va avec ! Après je rentre chez moi et je lis quoi ? J’ai toujours 5 ou 6 livre en route, en ce moment : « L’énigme de Pythagore », c’est une enquête très sérieuse sur le célèbre philosophe-mathématicien. Ce Monsieur est un sportif (champion de lutte), il est aussi géomètre (le fameux théorème de Pythagore), philosophe, musicien, astronome, et oui ! Le célèbre Pythagore est un des premiers à avoir formalisé une théorie sur la vibration : Une corde vibre, si on prend la même corde et qu’on la coupe en deux, la petite moitié fera un son plus aigu, exactement à l’octave du dessus. De ces cordes vibrantes, ce Monsieur en a fait une théorie générale de l’univers où les astres vibrent comme une grande lyre en équilibre dans le vide... magnifique théorie (un peu dépassée sauf dans sa dimension poétique) : « L’Harmonie des sphères » a résisté quelques siècles quand même !
Je lis quoi encore... un essai sur le burlesque d’un poète remarquable : Petr Kral. Cet essai étonnant, très précis, traite des origines du burlesque (J’enseigne le burlesque au théâtre à partir d’une analyse du cinéma des années 20). Une anecdote au passage : Si les acteurs du burlesque ont un visage neutre (le masque blanc), c’est à l’origine en fait à cause de la pellicule photo. En effet, le support photo des débuts du cinéma étant très peu sensible au contraste, on grimait en blanc les acteurs, pour que leur visage «imprime» la pellicule, qui jouait au cinéma «naturellement» sous ce masque «obligé». Cette neutralité due au masque «obligé» est devenue une esthétique. Mais où se loge la physique !
Je lis quoi encore en ce moment : écrivant une pièce sur les femmes sous la Révolution française, je lis : « Citoyennes tricoteuses », les femmes à Paris en 1789. C’est une belle histoire ces tricoteuses (rien à voir avec les tricoteuses des années 40/50). Pour finir, si vous êtes intéressé par des ouvrages où se côtoient la physique et la philosophie, lisez «Entre le temps et l’éternité» de Prégogine (physicien) et Stangers (philosophe), ça plane un peu haut par moment (le problème de la flèche du temps) mais l’enseignement sur les concepts de physique moderne (thermodynamique) et leurs relations à la philosophie sont remarquables*.
Développant un langage burlesque au théâtre à partir de l’analyse des scénarii et du jeu des acteurs des années 20, j’ai aussi quelques jolis bouquins sur Chaplin et Laurel et Hardy chinés à grand peine (il y en a très peu). Laurel et Hardy sont mes frères. Ce couple est unique. Il s’agit bien d’un couple, on les retrouve régulièrement dans les films dans le même lit et dans plusieurs scénarii, ils mentent à leurs femmes respectives pour se retrouver ensemble (dans des galères, bien sûr, à la guerre par exemple...). Je regarde régulièrement « The music box » et aussi, « The kid » de Chaplin. Une anecdote sur « The Kid » : Je suis allé jouer mes spectacles cet été à Wallis et Futuna (DOM du Pacifique). J’avais pris avec moi ces deux films (que j’ai laissés... ainsi que 500 nez de clown et 300 masques blancs !) et je les ai projetés devant des lycéens Futuniens et surtout Futuniennes (plus nombreuses). Futuna, Ile jumelle de Wallis est aux antipodes, une perle au milieu du Pacifique avec quelques milliers d’habitants vivant de la cueillette, aucune industrie, aucune culture agricole **, rien... Du soleil et la mer opale... La vue du lagon est un spectacle indélébile. Ces lycéens ne connaissaient ni Laurel et Hardy ni Chaplin. C’est très étonnant de voir leur réaction. À la projection du Kid, plusieurs jeunes femmes pleuraient et riaient, certaines protestaient énergiquement en invectivant l’écran par exemple quand le policier vient prendre l’enfant (« The kid ») à Charlot. L’émotion était très intense. La télévision n’est à Futuna que depuis quelques années. Pour nombre de ces jeunes femmes la projection du « kid » était leur première projection de film sur grand écran. La réaction et l’émotion collectives montrent de manière saisissante le caractère universel du langage de Chaplin (émotion «brute») et de celui du cinéma burlesque en général. Je pourrais aussi parler des petits Wallisiens avec le nez de clown... Quels clowns ces petits wallisiens, ils comprennent instantanément le problème de la gestion du corps masqué... Pourquoi ? J’espère pouvoir revenir sur cet aspect lors d’un prochain papier ou d’une prochaine intervention...
Mon souvenir de ces jeunes clowns, de ces femmes en larmes devant le film de Chaplin est intact, comme une référence, une mesure de l’idée même d’émotion. Dans quelques périodes de «spleen», je me souviens de ces images de femme, cette émotion est pour moi un « invariant*** » fondamental de plus (ou en plus ?) En tout cas... un plus !
Norbert Aboudarham
*Les scientifiques qui prétendent écrire du théâtre seraient bien inspirés de lire le chapitre sur la dramaturgie dans la Poétique d’Aristote et certains auteurs qui prétendent écrire sur les sciences seraient bien inspirés par quelques lectures comme «Conversation avec le sphinx» ou «La première seconde» ou «Les trois premières minutes de l’Univers»... et autres références obligées. Un mot quand même puisque je suis dans l’humeur : Certains prétendent faire du théâtre «de science» en récitant Louis Pasteur avec une écharpe blanche (je pense que le rouge donnerait le même résultat), d’autres écrivent sur les fractales parce qu’ils ont vu au marché un chou Romanesco, d’autres encore traitent de la théorie des nombres en citant Andrew Wiles dont à peine dix personnes ont compris sa première démonstration. (Je n’en suis pas tant s’en faut). Les uns oublient que le théâtre (et le spectacle) a ses règles (entre autres les spectateurs payent et sont donc «redevables») et les autres pensent faire comprendre des domaines scientifiques pointus en ayant regardé quelques articles sur internet et Wikipédia, la pire des références. (Y a un article sur moi depuis 2 mois dans Wikipédia, c’est pour vous dire !).
La biologie, les théories de Mandelbrot sur la structure fractale et les mathématiques demandent un peu plus d’attention et aussi de travail et ces approches «rapides» opportunistes (Fête de la science, etc...) nuisent au théâtre et à la science, mais c’est un autre débat (vous pouvez lire mon article à ce sujet dans «La lettre de l’Ocim» de Juillet : «Théâtre de science ou science du théâtre ?» (vendu en kiosque).
** Dans la pratique, pour cultiver, entre autres des légumes, il faut un «différentiel» de température d’au moins dix degré entre le jour et la nuit (sinon les plants s’épuisent). Cette différence est de 2 ou 3 degrés aux antipodes (45 la journée, 43 la nuit !). Pour contrer cela, une jeune Wallisienne (d’adoption) audacieuse élève sa serre à 52 degrés le jour (chauffer à Wallis c’est extraordinaire comme idée) et obtient des petites tomates avec les 8 à 9 degrés d’écart entre la température du jour et celle de la nuit. Quel pays ces Iles !
A Wallis, il vaut mieux aller à la cueillette des papayes ou à celle des bananes (On trouve au milieu de la route des régimes de bananes (et quelle banane !) de plusieurs dizaines de kilos, les jours de grands vents !)
***Les invariants fondamentaux sont de beaux objets physiques. Ils sont fixes et autorisent quelques calculs mathématiques, et tout cela donne quelques théories physiques bien provisoires (tout le monde connaît certaines de ces constantes comme «c» la vitesse de la lumière, ou «g» l’accélération de la pesanteur ou la constante de Planck (Le Mur de Planck (joli non ?) définit avec le «temps» (Le « temps de Planck) la limite «physique****» de la connaissance).
**** A noter que la réalité se fout totalement de la physique et qu’a priori les pommes de Normandie ignorent totalement Isaac Newton.
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