Partager

- Nos partenaires -

 

- Le Billet des Auteurs de Théâtre -
Revue mensuelle des écritures théâtrales

Dimanche 18 novembre 2018

Anciens numéros

<-- Retour

Bilbliothèques d'auteur
Gilles Costaz

Chaque mois, partez à la découverte
d'une Recordset1liothèque d'auteur...

Gilles Costaz

Gilles Costaz est auteur dramatique



Les vraies bibliothèques sont proliférantes. On se promet de canaliser cette jungle et l’on n’y parvient jamais. Parfois, on évacue le trop plein, mais un autre trop plein revient au galop. A cause des différents formats, de la vie qui court trop vite, ranger ses livres est une entreprise toujours interrompue, qu’on se promet d’achever à la fin de sa vie, quand on sera aveugle comme Borges ou totalement mort. Avec leur déplorable incapacité à se classer elles-mêmes, les bibliothèques constituent une gigantesque famille ou une énorme peuplade qui occupe indument votre appartement ou votre maison en dormant, mais d’un seul œil. Dès qu’on a besoin d’elles, elles se réveillent et répondent à votre attente. Heureusement qu’elles ne parlent pas. L’empilement des ouvrages pourrait raconter votre vie au premier venu : les livres de poche fatigués de l’adolescence où l’on découvre à la fois les grands préceptes, les grands discours et les interdits, les périodes où l’on se cherche entre esprit de sérieux et goût des palpitations, l’âge mûr où l’on ne lit plus que ce qu’on aime, ce qui vous ressemble ou vous porte vers les dimensions qui vous manquent.

Dans notre maison, hormis la cuisine et la salle de bain, il y a des livres un peu partout. Mais il y a surtout deux blocs. Le massif bloc littérature qui est au premier étage, encadrant la pièce où l’on travaille. Le bloc théâtre, presque aussi massif, qui est au rez-de-chaussée, dans une deuxième salle de séjour qui sert à la fois de lieu de recherche, de flânerie et de visionnage des DVD. Cela veut dire que les autres disciplines n’ont pas complètement droit de cité, ou plutôt qu’elles sont moins importantes et qu’essais, livres d’art, livres de cinéma ont des niches copieuses mais discrètes en comparaison des domaines principaux. Le premier bloc a été classé par ordre alphabétique il y a des années. Ce qui est arrivé depuis n’a pas toujours trouvé sa place dans les rayons et s’entasse à leur pied. Cela donne des colonnes de livres flageolantes où les romans les plus nouveaux écrasent peu à peu les fictions des années précédentes. Le second bloc n’est pas non plus rangé. Du moins très peu. Le projet de tout ordonner est à l’ordre du jour depuis des années et a toujours été reporté. On se retrouve tout autant dans ce désordre que dans l’ordre absolu. En tout cas, les albums sont facilement reconnaissables. Certains auteurs ont tant écrit qu’on a pris le temps de grouper leurs livres, pour qu’ils forment de petits continents à l’intérieur de la nébuleuse. Ce sont, dans l’état actuel de notre non-rangement, Lagarce, Vinaver, Valletti, Melquiot, Grumberg, Ribes, Minyana. Les Avant-Scène d’autrefois, avec leur grand format, posent un sacré problème. Comment les classer au nom de l’auteur le jour où l’on appliquera une organisation toute logique ? Pour le moment, quand on furète, on l’on trouve le livre cherché tout de suite, ou on met quelques heures, ou bien on part racheter l’exemplaire.

Il y a aussi, théâtre et littérature confondus, des auteurs placés dans des rayonnages à part, dans les chambres. Ce sont les favoris, parfois des gens qu’on a connus. C’est Audiberti qu’on n’a jamais rencontré mais qu’on adore comme poète, romancier et auteur de théâtre explosif. Ce sont des écrivains peu ou prou amis qui ont envoyé ou envoient toujours leurs livres dédicacés : Marguerite Duras, presque tous ses livres, avec, à côté, les dossiers un peu jaunis du courrier échangé et des interviews pour Le Matin de Paris dactylographiés et corrigés de sa main, Hubert Juin, poète et essayiste beaucoup fréquenté dans une première vie, Valère Novarina dont la plupart des livres portent une dédicace ornée d’un dessin de sa main, Patrick Besson qui fut un grand camarade et dont on ne sait plus si c’est encore un copain ou quelqu’un qui ne fait plus partie de la liste de votre carnet d’adresses. Enfin, il y a les tables de chevet où les livres, parfois, restent des mois avant qu’on les lise ou avant qu’on se décide à leur poser sur une pile de l’étage inférieur, une foi lus. En ce moment, il y a Ian Karski de Yannick Haenel, Pleurnichard de Jean-Claude Grumberg, L’Alsacienne de Maurice Denuzière, Pendant que vous dormiez de Robert Poudérou, et quelques autres.

Là ou ailleurs, il n’y a pas de livres de bibliophilie. Le livre cher et rare n’est pas le genre de la maison. Il doit bien y avoir quelques livres de poésie numérotés, mais c’est presque par hasard. Un jour lointain, il y eut un introuvable acheté chez un libraire d’occasion, Bagatelles pour un massacre de Céline. Ce volume n’a jamais été lu. La lecture d’extraits dans des journaux ou dans des études sur l’auteur nous a suffi. Vingt ans plus tard, il a été donné à un coursier ami qui voulait créer une brocante. On avait eu tort de garder une telle saloperie, même sans l’ouvrir jamais. Dans une maison où les bouquins débordent, autant se prendre les pieds dans de bons livres.

A savoir sur Gilles Costaz...

Imprimer

>>Réagissez à cet article !
©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2009
La rédaction