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Revue mensuelle des écritures théâtrales

Dimanche 18 novembre 2018

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Bilbliothèques d'auteur
Gaëtan Brulotte

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Gaëtan Brulotte

Gaëtan Brulotte est écrivain

Mes bibliothèques

Dans ma modeste famille, on encourageait l’éducation, mais il n’y avait aucun livre, sauf un dictionnaire italien-français qui a longtemps accompagné mes jeux d’enfant, d’où sans doute une fascination ultérieure quelque peu démesurée pour les dictionnaires. J’ai dû commencer à constituer ma bibliothèque à partir de rien, brique par brique. C’est dire qu’elle fait partie de mon identité et que j’y suis très attaché comme à un proche conseiller qui m’a aidé à me construire, comme un creuset essentiel qui a servi à façonner ma vision du monde. Aujourd’hui, cette bibliothèque est dispersée dans trois pays, et quand je l’évoque je dois employer le pluriel, de sorte que pour en parcourir le contenu, ce que je ne ferai pas, il me faudrait prendre l’avion! Par moments, j’envie ce grand vizir perse du Xe siècle, Abdul Kasem Isma’il évoqué par Alberto Manguel dans sa passionnante Histoire de la lecture que je ne cesse de consulter, qui voyageait avec sa collection de cent dix-sept mille volumes en les faisant transporter par une caravane de quatre cents chameaux alignés par ordre alphabétique…

Je pourrais me limiter, pour cette brève présentation, à circonscrire une dimension territoriale de mes bibliothèques qui se caractérisent par un bon pourcentage d’écrivains québécois, mais alors cela reviendrait à décrire des œuvres d’auteurs fictifs à la Borgès tant ils sont, hélas, peu connus à l’extérieur de leurs frontières. Et ce serait injuste par rapport aux autres littératures nationales dont mes étagères sont surchargées. Je pourrais encore essayer de restituer ma bibliothèque mentale, faite des auteurs qui m’ont marqué, avec l’assimilation boulimique des classiques occidentaux, suivie de l’antiquité gréco-romaine, où un Socrate m’irritait à cause de son peu d’estime pour les livres dont à ses yeux le savant pouvait se passer, alors que sans eux il n’aurait pu transmettre ses pensées aux générations futures. Aristote me paraissait plus sage puisqu’il considérait comme indispensable de collectionner les livres pour le travail d’érudition. Au-delà de cette base commune, enfin vint l’ouverture aux écrivains modernes, dont je me suis fait un point d’honneur qu’ils représentent le maximum de pays possible. Cette bibliothèque intériorisée me suit partout et forme un fond de culture stable. Elle est foncièrement et délibérément éclectique, ce qui reflète, selon les points de vue, un dilettantisme déplorable ou une relative curiosité intellectuelle, mais ce qui est assurément indicateur d’un désir d’accueillir l’autre en soi en une sorte de déterritorialisation errante et d’une volonté de pousser la pensée vers un questionnement planétaire soutenu hors du clan. Aussi les lectures ont-elles toujours été variées, annexant les littératures africaines, antillaises et maghrébines autant que les œuvres françaises, belges, américaines, russes, latino-américaines, britanniques, japonaises, serbes, turques, allemandes, italiennes, portugaises, etc.; passant des Bob Morane de l’adolescence à Camus et à Robbe-Grillet, avant d’en arriver à Beckett (découvert sur scène), Pinter et Tchékhov (celui des nouvelles me séduit autant que celui du théâtre), allant de Proust (toute La Recherche) à Duras, de Dostoïevski à Kemal ou Rushdie, de Sartre et de Beauvoir à Sarraute et Saumont, de Confiant à Ben Jelloun ou de Chedid à Serhane (des amis), ou de Claudel et Ghelderode à Cormann et Visniec en passant par Malraux, Perec ou Le Clézio, de Depestre, Oyono ou Kourouma à Bâ, Djebar ou Condé, de Kafka et Musil à Grass et Handke en passant par Mann ou Zweig, de Camon et Calvino (l’admirable, mort trop tôt) à Garcia Marquez et Cortazar (sans cesse relus), de Sei Shonagon ou Saikaku à Akutagawa, Tanizaki ou Kawabata (splendeurs), jusqu’à Oé et Ogawa, de Faulkner et Hemingway à Nabokov et Sallinger, avec un détour par Capote, Updike, Bellow, Malamud, Roth, Auster ou Horovitz, sans oublier les poètes que j’ai longtemps lus assidument, souvent à haute voix comme au Moyen Âge, de Parny et Bertrand à Reverdy ou Michaux, Guillevic ou Maulpoix, par exemple, en passant par Tagore, Saint-John Perse et le haïku.

Si je voulais reconstituer ce cabinet de mes auteurs de prédilection, il faudrait ajouter les philosophes, les critiques littéraires et les essayistes qui m’ont pétri et qui vont de Heidegger ou Merleau-Ponty à Foucault, Deleuze ou Derrida, et de Jean-Pierre Richard ou Blanchot aux structuralistes et dont, bien entendu, Roland Barthes, qui a dirigé ma thèse, sort du lot. Ce dernier m'a personnellement guidé à penser à contre-courant et avec le sens de la relativité. Deleuze m’a enseigné à reconnaître la dynamique innovatrice des littératures dites « mineures » (d’où mon ouverture aux écrivains qui les représentent et aux genres dits « mineurs », comme la nouvelle). Foucault m’a incité à fréquenter les chemins de traverse de l’histoire, à fouiller dans les coulisses de la civilisation et à considérer avec attention les textes oubliés ou exclus par les maîtres patentés. Ces penseurs ont tous en commun d’avoir écarté le compas dans leurs travaux et pratiqué l’inclusion. Relever les seuls passages soulignés ou annotés dans nombre de ces livres aimés pourrait suffire à tisser le fil d’une autobiographie. Les livres que nous avons lus sont aussi ceux que d’autres ont lus, mais c’est l’interprétation qu’on en tire et l’intégration qu’on en fait à sa vie qui constituent notre bibliothèque spirituelle personnelle. Mais je ne chercherai pas, ici, à reconstituer un tel « reposoir » de mes lectures parce que, d’une part, ces dernières dépassent le cadre de mes bibliothèques privées puisque de nombreux livres ont été empruntés, et que, d’autre part, j’ai déjà écrit des articles et des ouvrages sur quelques-uns de mes écrivains préférés pour leur rendre hommage (il y en a une cinquantaine d’entre eux dans les seuls Cahiers de Limentinus), et que donc j’aurais l’impression de me commenter les commentant. Au surplus, pour être honnête, il faudrait intégrer les nombreux abandons de lecture, dont certains ne sont pas des moins embarrassants, comme Joyce. D’aucuns arborent toujours le signet des regrets dépassant en aigrette de leur tête et gagnent la niche des remords à reprendre plus tard, mais d’autres, sont bien haut perchés sur les tablettes de l’oubli perpétuel, avec ceux qui m’ont déçu et qui m’ont fait perdre mon temps, bien loin des élus protégés en vitrine ou des choyés aux reliures cassées et aux pages cornées. Avoisinent ces livres écartés les rangées qui témoignent de goûts émoussés, comme ces œuvres de ma période fantastique quand j’étais jeune, genre qui ne m’intéresse plus.

Une autre forme de bibliothèque détient un statut privilégié dans mes bibliothèques intérieures : la bibliothèque imaginaire, c’est-à-dire les livres qui n’existent pas et que personne ne pourra jamais lire, comme ceux de la peinture. J’en ai déjà parlé ailleurs, mais je ne peux m’empêcher d’y revenir ici, car ils sont révélateurs d’un rapport fondamental aux livres. Combien j’aime ces œuvres offertes dans les mains d'une lectrice ou d'un lecteur à travers les tableaux des peintres! Ces représentations me donnent envie de lire. Nombre de Vanités incorporent aussi souvent grimoires et bouquins à leur propos pour faire méditer sur la nature éphémère et futile de tout ce qui est humain. Je sais bien que l’origine en est religieuse (« Vanité des vanités, tout est vanité », dit L’Ecclésiaste) et que ces Vanités font partie d'une ars moriendi qui aidait à prendre ses distances d’avec les fragiles choses terrestres pour se préparer à quelque vie éternelle. Les orgueils de ce monde, les symboles du pouvoir, du savoir et de la gloire, l'argent, les biens, les plaisirs, les arts, la science contenue dans les livres, tout cela est mis en relation avec des signes d’évanescence et de caducité: fleurs fanées dans un vase, bulles de savon flottant dans l'air, bougies consumées, sabliers, montres ou pendules de table et surtout têtes de mort. Au sein de cette symbolique mélancolique, ces Vanités semblent, à première vue, dévaluer les livres profanes en opposition implicite au Livre sacré qui les inspire. Dans l’histoire des religions, le livre a longtemps été l’apanage exclusif des mortels et il a fallu attendre le christianisme pour voir apparaître, dans les représentations artistiques, un livre entre les mains des divinités. L’Église s’approprie ainsi l’écriture pour promouvoir son « Livre des livres », à l’exclusion des autres dont elle s’est toujours méfiée. Or, ce que me suggèrent aujourd’hui ces lointaines Vanités, en une vue peu orthodoxe j’en conviens d’emblée, c’est le contraire du message souhaité : plutôt qu’un renforcement du discours de l’au-delà, je me permets d’y entendre une voix discordante contre tout dogmatisme, y compris religieux. La Bible étant alors mise à la portée d’un plus grand nombre avec l’imprimerie, j’aime à imaginer qu’elle n’échappe pas au temps et qu’elle figure, elle aussi, dans beaucoup de ces Vanités juxtaposée à d’autres ouvrages, sans qu'on puisse, bien sûr, l'identifier comme telle, censure du temps oblige. La Bible écornée, usée, aux pages retroussées, putrescibles, soumises au climat et à l'emprise du temps, avec le corps doctrinal qu'elle renferme. Défiant toute surveillance théologique, le verdict implacable des Vanités me paraît clair: nil omne, tout est néant, y compris tous ces Grands Récits qui se disputent la Vérité sous leurs couvertures. Que du papier périssable et tordu! Ce que ces Vanités me communiquent, c’est donc une critique de toutes les actions humaines et de toutes les illusions métaphysiques aux prises avec la pensée de la mort. Du moins, cette vision que subjectivement je leur prête suffit, à mes yeux, à les racheter dans leur mauvais rapport aux livres.

Dans la catégorie des ouvrages peints, il y a aussi les "Natures mortes aux livres" qui, à la différence des Vanités, sont plus neutres dans leur représentation de volumes dans la mesure même où elles ne les associent pas nécessairement à quelque cogita mori ni à des symboles de la vie périssable. Les Natures mortes ne considèrent généralement pas les objets encartés, brochés ou reliés comme des futilités et procèdent d'une vision plus heureuse de leur proximité. Il va sans dire qu'une telle approche correspond davantage à ma sensibilité d'écrivain bibliophile.

Ces œuvres picturales offrent cependant différentes approches de leur sujet et j'en retiendrai deux que je considère opposées: celles où les livres s'entassent en désordre dans l'espace du tableau et celles où ils sont rangés. Le chaos ne relève pas d'un imaginaire paisible. Ainsi dans certaines Natures mortes aux livres du XVIIe siècle, les ouvrages s'empilent pêle-mêle sur une table en plus d'être abîmés, ternis, désarticulés, déformés, boursouflés par l'humidité, avec les coins bâillant et les pages recourbées, rebiquant à force d'avoir été feuilletées, voire dépassant comme déchirées de la reliure. Souvent, en outre, ces livres éreintés se présentent aux spectateurs par leur tranche plutôt que par leur dos, ce qui les rend moins sympathiques et identifiables, le visage d'un livre étant son dos autant que sa couverture. De telles natures mortes qui disent le désordre des livres se dégage un message d'étouffement, de tristesse, d'usure qui les rapproche des Vanités et du statut de frivole superfluité qu’ils y connaissent. Je comprends que ce genre de représentations picturales correspondait au passage d'une civilisation de la rareté et de la sainteté du livre (celle du manuscrit enluminé et recopié) à celle de sa démocratisation avec l'avènement de l'imprimerie. Je suis bien conscient que ces Natures mortes contiennent une critique des livres imprimés, appréhendés comme ayant moins de valeur, tels de nos jours les livres de poche par rapport aux éditions originales ou reliées. Il n'empêche que ces peintres ne me donnent pas une vision des livres avec laquelle je peux facilement me réconcilier. Malgré les charmes indéniables du délabrement, j'y vois des objets amicaux blessés, bafoués, dédaignés et ce mépris me rappelle encore celui, terrifiant, par lequel, pour imposer un seul livre jugé suprême (Bible, Coran, Mein Kampf ou Livre rouge, et j’en passe), on a condamné les autres aux autodafés à travers l'histoire. Voilà ce que le fatras, la négligence et la détérioration évoqués dans de telles Natures mortes finissent par signifier pour moi: le rejet des livres.

M'intéresseront davantage les toiles qui figurent une bibliothèque ordonnée dont le type pictural serait peut-être celle que Karl Spitzweg représente dans Le Rat de bibliothèque vers 1850. On y voit un liseur âgé juché sur un escabeau devant les rayons élevés d'une belle bibliothèque fournie et bien classée, en train de consulter les oracles de l'esprit humain: il lit un ouvrage ouvert dans une main pendant qu'il en tient un dans l'autre, puis un volumineux in-folio sous le bras et encore un entre les jambes. Le propos est souriant, mais il me donne à voir une bibliothèque imaginaire qui fait envie et dont le meuble en lui-même orné de bois richement sculptés en volutes, reliefs et rondes-bosses est une véritable œuvre d'art. Les livres y sont ainsi respectés dans leur écrin mais sans fétichisme excessif.
Enfin le comble du livre imaginaire, c'est la bibliothèque trompe-l'œil, comme celle de Crespi (1710) qui montre huit petits compartiments où le chaos créateur et l'ordre rationnel se marient harmonieusement. Avant tout, aucun livre maltraité ou endommagé ici. Sur les rayons du bas, un désordre léger, relatif, où la plupart des opuscules s'offrent de front, mais où certains reposent aussi à l'horizontale sur le plat ou de guingois montrant leur queue ou leur tête. D'autres s'inclinent sur des voisins, un seul étant couché sur sa tranche. Il y a en a même un qui s'ouvre en une courbe sensuelle. C'est une officine vivante de la pensée qui porte la trace d'une activité studieuse et artistique en cours car on y reconnaît également des partitions musicales. Sur les rayons supérieurs, les épais in-quartos sont verticalement tous bien alignés côte à côte, solidaires, en un rang serré et les titres sont visibles tout comme les détails de la reliure de cuir, tels que nerfs et entre-nerfs, bien qu'elle soit peu ouvragée et sans dorures. Dans cette bibliothèque en trompe-l'œil, liberté et rigueur y trouvent chacune leur compte, ce pour quoi elle représente pour moi un bonheur sensible en matière de livres imaginaires.

Cependant rien ne peut remplacer la réalité d’une vraie bibliothèque dont je peux manipuler les livres à ma guise. Je chéris plus que tout la proximité de mes ex-libris dont la présence chaleureuse accompagne l’écriture, alimente le rêve au quotidien ou sollicite l’ardeur réflexive. Ils sont le plus court chemin que j’aie trouvé vers les autres êtres humains et me font respirer à une autre hauteur. Aussi ai-je senti le besoin de me battre dans le passé (et je continue de le faire) pour revaloriser des livres exclus de la mémoire des peuples et dont l’existence a pu être menacée à un moment ou l’autre par la censure et l’obscurantisme. C’est ainsi que je n’ai cessé d’ouvrir les portes des enfers et de déverrouiller les pénitenciers de l’histoire où on les emprisonnait (je pense à mes écrits sur les ouvrages érotiques, en particulier), car il est inacceptable qu’on cache des livres pour les réduire au silence. La dernière bataille, et la plus importante, n’est cependant pas gagnée, loin de là, car ce qui menace de plus en plus la civilisation de nos jours, c’est la désaffectation de la littérature. J’espère vivement que la prophétie de Jules Verne dans Paris au XXe siècle ne se réalisera jamais, lui qui prédisait cette mort et, avec elle, la transformation de ces sanctuaires à idées que sont les bibliothèques en nécropoles désertes enfouies sous la poussière. Tenir le flambeau de ce qui a toujours été la peste des dictatures et des totalitarismes ne me paraît pas être un combat d’arrière-garde.
Décembre 2009

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