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Revue mensuelle des écritures théâtrales

Mardi 22 janvier 2019

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Stéphanie Marchais

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Stéphanie Marchais

Stéphanie Marchais est auteur dramatique



Les livres dont je m’entoure sont aussi multiples et différents les uns des autres que peuvent l’être les petits métiers que j’ai exercés, les évènements que j’ai traversés, les personnes que j’ai rencontrées. Ils sont le signe d’une vie en mouvement et constituent l’une de mes fondations.
Afin d’éviter une énumération ennuyeuse et qui ne rendrait hommage ni aux auteurs, ni à leurs ouvrages puisqu’il ne me serait pas possible d’en parler vraiment, j’en ai choisi six. Ce choix, difficile car j’aime chacun des livres de ma bibliothèque pour des raisons singulières, témoigne de ma rencontre avec la littérature, à l’âge de 8, 9 ans jusqu’à maintenant, 30 ans après.

Le premier livre dont j’ai choisi de parler est Sa majesté des Mouches, de William Golding. J’en conserve encore un souvenir très vif, même si sa découverte remonte à l’enfance. A l’époque, bien que plus sensible à l’histoire qu’au style de l’auteur, je me laisse entraîner par le rythme effréné de cette chasse à l’homme.
L’histoire est celle d’un groupe d’enfants livrés à eux-mêmes, dans un lieu où la nature a repris ses droits. Très vite, ils laissent place à une organisation tribale faisant voler en éclats les codes fragiles de la bonne société à laquelle ils appartiennent et tombent dans un état de grande sauvagerie, s’adonnent à des sacrifices humains, menés par un chef charismatique de leur âge.
La cruauté de cet ouvrage me frappe parce que je sens que l’enfance comporte aussi cette part de violence, d’animalité, de pulsion de mort, de perversité et qu’un livre a le pouvoir de révéler ces choses un peu inavouables que tous les enfants éprouvent mais qu’on s’efforce de leur faire réprimer.
L’ouvrage remet également en jeu le principe d’éducation, la notion d’interdit , bien vite levé par l’adolescent qui s’autoproclame chef tout puissant et prend le pouvoir.
Cette histoire m’ébranle aussi parce que je sens bien qu’aucun endroit au monde n’est sûr, que tout équilibre est constamment remis en jeu, et qu’il va me falloir construire mon propre socle, à l’intérieur.
Cette base solide sera l’écrin mouvant, cependant nécessaire, à ma liberté.

Comprenant intuitivement que personne ne m’apportera cette sûreté sinon moi-même et la quête qui l’accompagne, des années plus tard, je me tourne tout naturellement vers Le joueur d’échecs, de Stefan Zweig.
Prisonnier des nazis, un homme arrive à se soustraire à cet enfermement en se livrant à des parties d’échecs, contre un adversaire qui n’est autre que lui-même, dans sa tête.
Cette histoire me touche, parce qu’elle symbolise à mes yeux l’acte de résistance d’une intelligence humaine face à une barbarie humaine. Malgré la désespérance de ce texte, Stefan Zweig montre aussi la possibilité de lutter de toute la force d’une pensée créatrice. Il oppose la folle passion d’un seul homme pour les échecs au système de destruction nazi. Ce moyen dérisoire lui sauvera pourtant la vie.
Cette idée qu’un individu peut se soustraire à l’oppression en puisant dans son histoire, sa passion, sa culture, toutes les ressources, pour ne pas devenir fou me bouleverse toujours. Je crois que c’est là une des dernières formes de résistance, un dernier acte pour conserver intacte sa liberté d’homme, quels que soient les régimes dictatoriaux.
J’explorerai d’ailleurs toute l’œuvre de cet auteur, tant son style élégant et dépouillé est au service d’une pensée alerte, profonde et précise, soutenue par une analyse très fine et pertinente de la complexité humaine.

Bérénice, dans l’œuvre de Jean Racine est le troisième livre que j’ai choisi.
J’aime cette histoire simple, presque banale d’un homme et d’une femme qui s’aiment mais ne peuvent pourtant pas vivre cet amour. Tous les jours éclosent encore de telles histoires.
Porté par une langue pure, sensuelle, Racine nous donne à voir les tiraillements de cœurs déchirés, torturés par des passions contraires et c’est bon ! le lecteur souffre avec ces personnages et ça le soulage de vérifier qu’il n’est pas tout seul à être agité par de tels états.
Comme au journal télévisé de 20h qui déroule quotidiennement son lot de tragédies, ça fait du bien de constater qu’il y a pire condition que la sienne.
Bien que je n’adhère pas à la fatalité de la tragédie racinienne qui veut que tout homme soit soumis, impuissant, au bon vouloir des Dieux qui maîtrisent son destin et le manipulent à loisir, ces mots me parlent. Ils parlent plus à mes sens qu’à ma raison. J’ai plaisir à les lire sans forcément vouloir les comprendre. J’aime cette langue charnelle, furieuse et chaloupée, ce long poème violent qui dit si bien les méandres de l’âme. C’est d’une extrême modernité. Cela pourrait être donné en rap tant le rythme de la langue s’y prête. Mais Racine n’a pas besoin de ce support, sa langue est déjà très musicale.

A la lecture d’Œdipe, de Sénèque, j’éprouve un même plaisir organique dû à la beauté de la langue. Ce poème épique au long souffle agit comme un puissant alcool qui paralyse et engourdit les sens et gagne chaque cellule du corps. Cette sensation est, je pense, renforcée par la traduction de Florence Dupont qui a fait un admirable travail d’écriture en rendant vraiment la langue de Sénèque intelligible et vivante à nos oreilles. La simplicité des termes choisis, la richesse et la densité du vocabulaire, le rythme incantatoire, en même temps que la respiration ample accentuée par l’absence de ponctuation, servent un propos à la fois clair et terrifiant.
Ce mythe fondateur, emprunté à Œdipe-Roi de Sophocle et dont Freud s’est servi pour illustrer l’une des théories les plus célèbres de la psychanalyse, est fascinant. Surtout au moment où Tirésias le devin interroge les entrailles de la terre et fait ressurgir les morts pour connaître la vérité. J’aime vraiment ce texte parce qu’il fait à la fois appel à l’extraordinaire et au plus bas de l’homme, tendu par une langue magnifique.

J’ai également une grande admiration pour le travail de Jean-Pierre Siméon, poète et auteur, entre autre, de Stabat Mater Furiosa.
Ce texte à une seule voix est le cri d’une mère révoltée face à l’absurdité de la guerre et son cortège d’horreurs. La parole de cette femme tape, gronde sourdement, martèle sa litanie, pour enfin se déverser sous la forme d’un long chant haletant, scandé comme un appel à la lutte, à peine ponctué pour que le lecteur puisse souffler un instant, rédigé comme un manifeste implacable et non une prière implorante. J’aime particulièrement ce texte rauque et puissant qui s’impose magistralement sans qu’on ne trouve rien à redire.

Le dernier texte dont je veux parler s’appelle Des couteaux dans les poules, de David Harrower
Là encore la simplicité de l’histoire m’émeut. C’est l’éternel trio de la femme, du mari et de l’amant, d’un amour et d’un crime, sur fond de campagne écossaise et de vieilles superstitions. Mais c’est d’abord l’histoire de l’acquisition du langage par une femme qui cherche à nommer le monde. L’âpreté poétique de la langue de David Harrower s’accorde à merveille avec ce monde rural où le drame se déroule. L’invention de langage dont il fait preuve restitue de manière fragile et sensible les tentatives de la femme pour s’extirper de son milieu où les mots se limitent à ce qu’ils décrivent. C’est un très beau texte, qui témoigne d’une naissance par l’apprentissage du langage. Comme un enfant fait ses premiers pas, la femme balbutie son identité nouvelle grâce à la lecture et à l’écriture.

Il y a tant d’autres livres dont j’aimerais parler, mais ce sera une prochaine fois. La littérature est loin d’être ensevelie ou bien vouée à une mort certaine par les nouvelles technologies.
Je crois que vivront toujours des gens curieux qui éprouveront la nécessité de se construire aussi en puisant leur substance dans les livres. Tout comme les rencontres, ne sommes-nous pas tissés des ouvrages qui nous ont traversés, ceux dont nous ne gardons aucun souvenir mais qui ont cependant imprimé leur histoire dans la nôtre et puis tous les livres à venir ?

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©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2009
La rédaction