Partager

Chroniques africaines
Épisode 14

Snif !

par Eric Rouquette


Sifflez...

- Nos partenaires -

 

- Le Billet des Auteurs de Théâtre -
Revue mensuelle des écritures théâtrales

Vendredi 30 juillet 2010

Anciens numéros

Bilbliothèques d'auteur

Alain Gras

Chaque mois, partez à la découverte
d'une bibliothèque d'auteur...

Alain Gras

Alain Gras est auteur dramatique

Visite

La bibliothèque est un lieu habité, peuplé par les auteurs et leurs personnage.
Si nous savons les écouter ils nous parlent.

« Ils m’ont réveillé .
Je dormais tranquillement au fond du livre entre la page 124 et la page 138, oublié, tranquille, peinard.
J’avais rangé mon épée, mon cheval, mon chapeau à panache et je somnolais depuis des années.

Mais je me présente : je suis , comme on dit, un personnage secondaire qui entre la page 124 et la page 138 de ce gros livre posé sur l’étagère de la bibliothèque, apparaît et vit pour relancer l’action, c’est du moins ce qu’a dû penser l’auteur en me mettant là.

Avant on ne connaît rien de moi, de ma vie : la campagne en Dordogne, l’odeur de l’herbe l’été, les champignons à l’automne, le bruit du vent dans les arbres, l’eau qui avance lentement entre les rives.
C’est pourtant là que j’ai vécu, grandi, aimé, mais là dessus rien, pas un mot, pas la moindre indication, comme si ma première apparition au monde avait lieu page 124.
Ni passé, ni parent, et après la page 138 pas de futur.

Monsieur l’auteur, il faudrait voir à construire un peu vos personnages !
A savoir d’où ils viennent et où ils vont, leur donner un peu d’épaisseur, de sang, de vie et j’ose le mot : de chair.

Remarquez que je ne me plains pas, vous m’avez fait une existence confortable, installé pour toujours dans une auberge où je rencontre le héros.

Un bel homme sympathique au physique avantageux, au regard d’acier et à la lèvre vermeille . Je lui parle de ma campagne, il me parle de lui, de ses exploits puis repart vers de nouvelles aventures… normal pour un héros.

Moi je reste à l’auberge, à attendre le prochain lecteur qui arrivera à la page 124.
Et j’ai attendu des années dans ce livre, sur l’étagères de cette bibliothèque dans la maison où bien peu de gens viennent me voir, moi, personnage de papier, dont l’existence est tracé à l’encre d’imprimerie sur les pages blanches et qui attend jour et nuit d’être saisis pour s’ouvrir et revivre.

A côté , sur le même rayon, un vieux roman traduit du russe était là bien avant moi et ne changeait jamais de place, emplis de personnages féminins à robe en dentelle qui se réunissent chaque jour à heure fixe pour boire du thé, parler de leurs voisins et rêver de quitter ce coin désespérant de province pour rejoindre la capitale où les attendent, une vie merveilleuse , de beaux officjers fous d’amour pour elles et assez d’ intrigues pour occuper les longues soirées durant l’hiver.
De l’autre côté, un livre de cuisine.
Ah celui là il bougeait beaucoup, je peux vous l’assurer, tous les mois il partait et lorsqu’il revenait, il était encore imprégné de l’odeur des plats qu’il avait servi à confectionner, parfois même décoré d’une grosse tâche sur sa couverture.
Ainsi nous appréhendions le cours du temps, une tâche de cerise et c’est le printemps, la jaquette ornée de tomate et l’été est arrivé, l’odeur des champignons annoncent l’automne et celle du pot au feu les frimas de l’hiver.
Mais je m’égare dans les saisons…

Ce matin donc je suis réveillé, un lecteur s’est emparé du livre et l’a ouvert, je suppose par hasard, car personne ne me cherche vraiment à la page 130, le moment où j’explique au héros le chemin le plus court pour rejoindre ses poursuivants ou pour les éviter, je ne sais plus.

Un personnage, même secondaire, sent immédiatement lorsque un lecteur s’intéresse à lui, il sent le regard qui s’attarde, le rythme lent ou rapide de la lecture.
Le plus impressionnant c’est lorsque ce regard passe et repasse sur la même page , alors là c’est la consécration, la justification de tout : on intéresse le lecteur.
On existe à ses yeux, on quitte l’état d’imprimerie pour devenir une image dans l’esprit du lecteur.
C’est notre alchimie qui s’accomplit là, celle à laquelle l’auteur a secrètement rêvé en traçant les lettres de chaque mot qui nous compose.
Alors oubliés la longue attente, la poussière qui se dépose partout, les odeurs , l’humidité, l’immobilité forcée.

Mais ce matin là, c’est une autre impression qui me traverse, une autre sensation, une sensation physique, oui physique, UNE MAIN CARESSE LA PAGE 130 !

Pour nous, personnage , vous ne pouvez pas savoir la l’effet que cela produit sur nous une main qui frôle le papier ou nous sommes couchés.
C’est l’affolement.
L’aubergiste est tout ému, les femmes rajustent leur robe et même le héros a un regard plus brillant.
Quant à moi, penser que ça se passe juste à l’endroit où je suis dans le livre, pas avant la page124 ni après la page 138, pour moi cela tient du miracle et ce matin je me sens comme visité.

Cette main qui effleure le papier, j’ai envie de la saisir, de remonter jusqu’au poignet, glisser jusqu’à l’avant bras, oh c’est trop !
_…et découvrir qui est à l’autre extrémité de cette main.



Je ne sais pas qui il est et pire je ne sais pas qui ELLE est.

Ah ma vie sentimentale et sensuelle est plutôt limitée.

Parfois j’ai envie de rendre une visite aux dames russes du livre d’à côté, mais c’est impossible pour un personnage de débarquer comme ça dans une autre histoire, cela créerait une belle confusion.

Les servantes de la page 132 et suivantes, je peux dire que j’en ai fait le tour, même si parfois , vu leur physique, cela prend un certain temps.

D’autres ont plus de chance, le héros par exemple, il passe de l’une à l’autre comme il change de cheval toutes les trente pages.
Voilà une vie formidable pleine de cavalcades, de duels, de rendez-vous, d’amour !

Pas comme moi , toujours dans la salle commune de cette auberge où je connais tout le monde et où tout le monde me connaît.

Aussi quand j’ai senti cette main…j’ai eu l’impression que j’allais m’incarner vraiment, quitter ma condition de personnage de fiction qui s’évapore sitôt le livre refermé.
J’allais prendre chair et saisir cette main.

Soudain ce fut le noir brutal, la nuit qui me renvoyait au néant des mots qui dorment dans le livre qu’elle venait de refermer.
Un bruit sec, un claquement avant le grand silence de l’oubli.
Je venais de quitter son esprit.

Un mouvement me fit comprendre que la main venait de saisir le livre de cuisine voisin…

Ainsi donc vous préférez les recettes d’assaisonnement aux grands galops de l’aventure, les indications de cuisson aux rendez-vous sous la lune et la recette d’une sauce aux délices de l’amour.

Soit, mais alors ne remettez plus la main sur ce livre, sur ses personnages peut être secondaires mais sensibles et dans cette auberge où nous attendons depuis des années un repas qui ne nous sera jamais servi !

Passez votre chemin, d’autres lecteurs nous attendent et seront nous apprécier.

J’aurai pourtant bien aimé aller chez vous , connaître votre intérieur , vos habitudes. Savoir à quelle heure vous dînez , qui vous recevez, entendre vos discussions, enfin connaître votre vie.

Mais par dessus tout j’aurai tant aimé connaître la couleur de vos yeux…

Vos yeux je les imagine vert ou bleu, en tous cas immenses et profonds, ils sondent les êtres et les âmes.

J’aurais aimé vous accompagner un moment dans votre vie, que vous preniez souvent mon livre dans vos bras, que vous le serriez bien fort contre vous comme quelque chose de précieux , que vous m’emportiez avec vous partout où vous allez
Et puis que vous ouvriez les pages, pour venir me visiter au début de la nuit, juste avant de vous endormir et pourquoi pas au milieu de la nuit quand ils dorment tous et vous pas du tout.
Avoir ainsi de longs tête à tête, ensemble, partager des moments intimes que nul ne soupçonne.
Moi je suis là dès que vous le désirez : toujours disponible, vous me retrouvez quand bon vous semble, quand vous avez envie de quitter un instant votre vie pour venir partager la mienne.
Vous savez à quelle page je me trouve, à quel moment du récit je me situe.

Ce que vous ne savez pas c’est le frisson qui m’a parcouru lorsque j’ai senti votre main passer sur moi, mon cœur prêt à exploser.

C’est mon secret, je l’emporte au fond de mon silence bien au chaud au milieu des pages refermées, immobile sur la bibliothèque .

La prochaine fois que vous passez devant les rayonnages, prenez un peu de temps, entrez dans une disponibilité intérieure et écoutez…j’ai tant de choses à vous dire ».

A savoir sur Alain Gras...

Imprimer

Vos réactions à cet article...

>>Réagissez à cet article !

Posté le 11 07 2010 Par Elie Pressmann
Haut les Coeurs ! Cher Alain
Elle reviendra ta chère lectrice.
En toute sympathie
Elie

Nombre de réactions : 1

Première page 1 | Dernière page
©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2010
La rédaction