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Revue mensuelle des écritures théâtrales

Mercredi 20 septembre 2017

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Un auteur, une pièce

Chaque mois, un auteur nous parle
de l'un de ses textes...

Éric Pessan

Éric Pessan est auteur dramatique

Éditions de l'Amandier

La grande décharge
Éric PESSAN

Ils ont quitté la ville, chassés par la misère, coupant tout lien avec leur passé.
Leur pas les ont guidés vers la grande décharge, ce ventre gigantesque surgi à la périphérie de la ville, sans cesse nourri et engraissé par la noria de benne chargée à ras bord de détritus et du trop-plein de ceux d’en face.
Petit à petit ils se sont acclimatés à leur nouvel environnement et y ont pris racine.
De la ville ils ont encore conservé le langage qui évoluera inéluctablement vers l’extrême dépouillement faute de nourriture spirituelle et d’un apport culturel.
Ils sont pourtant nos semblables, abandonnés au bord de la route puis oubliés. La grande décharge est devenue leur terre d’accueil où s’ébattent leurs enfants, loin du regard de leurs mères, continuellement inquiètes, mais impuissantes à suivre leur déplacement dans ce territoire chaotique, véritable enfer sur terre dont chaque parcelle est source de mortels périls.
Ils sont contraints de s’entendre et de partager la richesse de la décharge : à tel les pneus, à tel autre les métaux.
Le temps est marqué par l’arrivée des bennes. Une grève des éboueurs les plongent aussitôt dans le désespoir, mais il n’y a point de sortie.
La frontière, bien qu’invisible, existe et leur donne paradoxalement un sentiment de possession.
Le territoire de la grande décharge est bien le leur, pourquoi alors ne pas proclamer leur république : « la République de la Grande Décharge »…
La métaphore va loin, elle est le triste reflet d’une réalité humaine et écologique.

ISBN : 978-2-35-516-125-4
88 pages 12 €

La grande décharge

Certaines questions, je les évite autant que je le peux. Ou plutôt : je ne me les pose pas directement. Ce sont les questions des origines, les « pourquoi ». Mais on me les pose, et – masochiste – j’aime beaucoup les rencontres avec les lecteurs et les spectateurs, alors je suis bien obligé de m’y coller et d’inventer des réponses. J’insiste là-dessus : inventer, parce que je ne suis jamais certain de dire la vérité lorsque je décris d’où vient un roman ou un texte dramatique. Je forge leur genèse après coup, en puisant dans mes lectures, dans mes envies, dans les commentaires que m’en font certains lecteurs. L’idéal – en fait – c’est de tomber sur l’érudit qui vous explique pourquoi vous avez écrit ce texte. Vous l’écoutez, vous hochez la tête, vous grommelez de contentement, et – à la fin – vous n’avez plus qu’à répondre : tout à fait.

On me demande ici d’évoquer mon premier texte pour le théâtre publié : « La grande décharge » (éditions de l’Amandier). Lorsque Jean-Pierre Thiercelin m’a téléphoné pour m’inviter, mon premier réflexe a été de répondre que non, que ce texte-là n’est pas le premier, puis en réfléchissant bien, je réalise que oui, ce texte-là est littéralement mon premier texte pour le théâtre publié.
Je m’explique : depuis toujours, j’écris. D’aussi loin que je me souvienne, j’écris. J’aime écrire, je trouve du plaisir dans l’écriture, j’écris depuis qu’une institutrice m’a appris à former des lettres, à les assembler en mots et à bâtir des phrases. Ce qui m’a toujours importé, c’est l’écriture, sans me poser la question de genre. J’écris des romans, des poèmes, des textes dramatiques. Je vais même bientôt publier un texte jeunesse à l’École des Loisirs.
Le premier dépôt d’un de mes textes à la SACD date de 1990 ou 1991, j’étais objecteur de conscience dans un centre socio-culturel, j’avais proposé une pièce au professeur des ateliers théâtre. Ça ne s’est jamais joué, ce n’est pas grave, j’écrivais. Je ne connaissais personne dans aucun milieu culturel. Les choses se sont enchaînées plus ou moins logiquement : les éditeurs de roman répondaient à mes envois de roman, les éditeurs de théâtre n’accusaient même pas réception de mes textes dramatiques, pas plus que ne me répondaient certains comités de lecture de certaines institutions théâtrales. Je ne sais pas si cela signifiait réellement quelque chose vis-à-vis des textes, je ne sais pas si les tentatives de roman étaient plus abouties que les tentatives d’écriture dramatique. D’un coté on m’encourageait, de l’autre les manuscrits sombraient dans un puit de silence. J’ai donc publié des romans, puis j’ai profité d’invitations à l’antenne de France Culture pour proposer mes pièces, elles ont été mises en ondes, une belle collaboration est née avec Céline Geoffroy et Myron Meerson, et – peu à peu – j’ai eu envie d’aller vers ce que la radio ne permet pas : des corps et un espace.

Ma première pièce écrite et jouée n’est pas publiée, il s’agissait d’une commande, passée par l’Institut Français de Chypre, elle a été deux fois mises en espace, au théâtre national de Nicosie, par Charles Tordjman, elle se nomme «Inventaire des actes et des biens de Sauveur Marin ». Je sais qu’un jour je la reprendrai et je la proposerai à un éditeur. Sur place, durant les répétitions dans la zone commerciale de Nicosie (le théâtre national, à l’époque, c’était un ancien entrepôt aménagé derrière Ikea), j’ai eu envie de faire évoluer le texte, mais c’était trop tard : la pièce était jouée en français et surtitrée en grec, les diapos étaient calées, il n’était plus possible de modifier un seul mot.

Ma première pièce publiée, c’est « Tout doit disparaître » (Tapuscrit, Théâtre Ouvert), un texte initialement écrit pour la radio, nommé alors « La grande enseigne », que j’avais retravaillé à Théâtre Ouvert, lors d’une EPAT (école pratique des auteurs de théâtre) l’an dernier. Cette pièce est mis en espace, cet été, au festival d’Avignon, par Frédéric Maragnani. J’espère sincèrement que l’aventure continuera.

« La Grande décharge », c’est donc le premier texte que j’écris, que je publie et qui ne soit pas directement issue d’une fiction radiophonique. CQFD.

Cinq personnages vivent dans une vaste décharge à ciel ouvert, ils sont ce que les brésiliens nomment des catadores : des gens qui trient les ordures pour revendre le papier, le tissu, le plastique ou le métal au kilo. Ils vivent dans les déchets comme des dizaines de milliers d’autres personnes dans le monde. Le décor, cette décharge ambivalente à la fois toxique et nourricière, constitue un personnage à part entière. Lorsque j’écrivais la pièce, je voulais une forme classique : des personnages délimités, un découpage en actes, des didascalies. C’était l’une de mes deux contraintes d’écriture. On m’avait dit que mes précédents textes étaient à la fois trop narratifs et trop imprécis (puisque les personnages étaient soit des archétypes, soit de simples voix), là, j’avais envie de m’imposer une forme très rigide. Il me semblait important aussi que les personnages se parlent peu les uns aux autres ; je les imaginais dépossédés de beaucoup, même de la capacité à communiquer. Chacun parle pour lui, chacun est emporté par sa propre logique, même si – parfois – deux paroles se croisent et se répondent.

Ce texte – en définitive – répond à « Tout doit disparaître » qui se déroule dans un supermarché. Il s’agit d’une sorte de diptyque sur la consommation : folie de ceux qui se battent pour consommer, folie de ceux qui se battent pour récupérer les poubelles de la consommation. J’ai beaucoup lu pour préparer « La grande décharge », des blogs de touristes effarés, des rapports sur les décharges et des différentes techniques d’enfouissement des déchets et de retraitement des sols. Pas de fictions. En Afrique, en Asie, en Amérique du sud, mais également en Europe plusieurs dizaines de milliers de personnes vivent ainsi dans les ordures. Elles habitent carrément à l’intérieur de la décharge, ou logent dans sa proche périphérie. Pour intolérable qu’elle soit, cette situation est surtout banale ; elle attire de temps en temps l’attention d’un journaliste qui fait alors un article, parfois une équipe télé se déplace. J’ai visionné ces reportages, sur You tube, en toutes les langues, mais il n’est pas besoin de comprendre, les images suffisent : haillons, pourriture, pauvreté, misère… C’est universel.
Je ne peux dire exactement comment j’ai décidé – un jour – d’écrire une pièce de théâtre sur ce thème, je sais juste ce que je voulais élaborer des personnages complexes, qui ne soient pas là uniquement en tant que « défavorisés » à plaindre. J’avais envie aussi de travailler sur un macrocosme particulier, voir comment à l’intérieur d’un si petit univers se jouent les mêmes rapports de pouvoir et de domination qu’à l’extérieur. Je cherchais en définitive à parler d’individu qui réinventent une société, avec autant de dignité et de lâcheté que partout ailleurs.

Pour éviter la focalisation sur un pays particulier, les noms et prénoms évoqués durant la pièce proviennent de tous les continents.

Je parlais de deux contraintes, l’autre était celle d’inventer des langues. Cinq personnages, et chacun parle avec sa langue particulière, un galimatias international. Les structures grammaticale de l’un d’eux sont dérivées du Russe, un autre ne s’exprime que par citations cousues les unes aux autres. C’était un jeu passionnant d’écriture, une manière d’évacuer la question que je me pose toujours : comment faire parler les personnages ? quels mots mettre dans leur bouche pour éviter à la fois la banalité d’une pseudo-oralité et l’artificialité d’une langue trop savante ou trop alambiquée.

La pièce a obtenue une bourse de la fondation Beaumarchais, j’en suis fier parce que – pour moi – cela représente une aide. Je ne connais que peu de gens de théâtre, on peut écrire des romans tout seul, isolé. Il est très difficile d’écrire du théâtre en restant solitaire. C’est peut-être pour cela – dans le fond – que j’écris des textes dramatiques : pour faire évoluer mon écriture, mais aussi et surtout pour quitter le domaine de l'écriture solitaire pour susciter, des projets collectifs. A suivre, donc.

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