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Un auteur une pièce
avec Michel Beretti

 

L’Affaire Wolczak

 

Le 24 septembre 1943, Rose Wolczak franchit clandestinement la frontière suisse avec un petit groupe d’une dizaine d’enfants pour y chercher refuge contre les persécutions antisémites des nazis et les rafles de juifs français organisées par le gouvernement de Vichy. Le 16 octobre, Rose Wolczak était refoulée pour «délit contre les moeurs». Elle avait ensuite longé la frontière en direction d’Annemasse, sans doute dans l’intention de revenir illégalement à Genève où vivait un cousin, la seule personne qu’elle connaissait. Capturée par une patrouille allemande, Rose Wolczak était envoyée au camp de Drancy.

Elle en partait le 20 novembre avec le convoi 62 à destination d’Auschwitz où elle était sans doute gazée dès son arrivée. Elle n’avait pas seize ans. Cachée à Grenoble, sa famille survivra : son frère n’apprendra qu’en 1998 quel sort a été réservé à la jeune fille. Ce n’est qu’un drame infime dans l’immensité du drame de la guerre.

Pourquoi écrire une pièce de théâtre sur cet épisode minuscule ? Quand il y a tellement à dire sur notre époque, tant d’histoires à raconter ? Il n’y a rien à attendre de la révélation au public de l’histoire de Rose Wolczak : elle a été assassinée à Auschwitz. Tout comme il n’y avait rien à attendre de la représentation de l’histoire d’Adriano Sofri, condamné, acquitté à plusieurs reprises par la justice italienne pour un crime qu’il n’avait manifestement pas commis et où sa responsabilité ne donnait pas matière à instruire. Avec le metteur en scène Hervé Loichemol, nous n’attendions aucun gain de la représentation de «Lever les yeux au ciel»(http://www.michelberetti.net/page.php?r=6&id=21) à la Chartreuse de
Villeneuve-lez-Avignon, rien qui puisse faire avancer la cause du prisonnier de Pise : à la suite de nombreux procès entachés d’irrégularités, il avait été définitivement condamné. Spectacle «inutile», donc. Comme cette pièce, en cours d’écriture : «L’Affaire Wolczak».

Le titre a surgi du dossier de l’Arrondissement territorial, l’autorité militaire qui avait en charge l’accueil ou le refoulement des réfugiés, leur surveillance, la censure : 28 pièces, en tout et pour tout, d’un mince dossier que m’a confié une femme de théâtre.

Les pièces de ce dossier racontent une histoire terrible dans sa simplicité : Rose Wolczak, âgée de quinze ans et demi, est d’abord accueillie dans un camp de triage à Genève. Quelques jours après, un soldat suisse la trouve couchée dans la paille avec un militaire français évadé d’Allemagne ; il fait un rapport aussitôt transmis à l’Arrondissement territorial qui ouvre une enquête. Mais l’histoire est à double fond… La jeune fille, entendue, met en cause un autre homme, accusé de délit sur mineur ; l’homme accuse à son tour la jeune fille d’avoir eu des relations sexuelles avec d’autres hommes. De victime, elle devient la fautive et la principale actrice de ce qui devient au fil des pièces du dossier « l’affaire Wolczak ».

Il m’a fallu beaucoup de temps pour reconstruire la chronologie des événements à partir de ce dossier où abondent des contradictions et des approximations que l’officier de police de l’Arrondissement territorial ne songe pas à rectifier ou approfondir. Jusqu’à ce que s’impose un fait : le premier événement qui met en marche l’engrenage se place en amont, quand quatre soldats suisses chargés de garder les réfugiés tripotent la jeune fille le soir du Nouvel An juif.

La machine policière qui s’est mise en branle est littéralement inquisitoriale : Rose Wolczak est coupable, puis la coupable. A quinze ans, elle est peu au fait des choses du monde, elle ignore manifestement tout du sexe, ce qui n’empêche pas l’enquêteur de lui faire parler de «coïtus interruptus» dans la déposition qu’elle signe d’une écriture enfantine «Rosette», et non « Rose » comme il est écrit sur sa carte d’identité française. Quand elle comprend enfin la gravité de sa situation et s’affole en mettant en cause les quatre soldats suisses, a-t-elle signé elle-même sa condamnation ? Quand l’autorité militaire lui a accordé le droit de demeurer sur le territoire genevois jusqu’au 16 octobre 1943, justement la date de son expulsion, naît le soupçon que tout était joué d’avance. Le refoulement de Rose Wolczak était «illégal» : les instructions du gouvernement fédéral étaient claires, les jeunes filles âgées de moins de 18 ans ne devant pas être refoulées. Au pire, elle pouvait être envoyée dans un home ou dans une maison de correction. S’est-il passé quelque chose de plus grave avec les quatre soldats le soir du Nouvel An juif ? L’a-t-on refoulée parce que c’était la façon la plus commode de cacher la merde au chat ? La Suisse est cet étrange pays qui a inventé l’action humanitaire et vient d’interdire les minarets au nom de la démocratie directe qu’elle a aussi forgée. Elle a toujours été un pays d’asile et son attitude vis-à-vis des Juifs pendant la seconde guerre mondiale était critiquable, même si on sait aujourd’hui que le nombre des refoulements a été inférieur à ce qu’on a dit.

J’écris avec ces incertitudes. Rose Wolczak n’a pas de parole propre dans ce dossier, elle ne s’exprime qu’à travers celle des enquêteurs, la seule à qui on n’accorde pas le droit d’avoir ses phrases entre guillemets. J’essaie de faire revivre sur le théâtre cette jeune fille qui s’est crue sauvée, avec discrétion, sans lui attribuer des mots qu’elle n’aurait pu prononcer. La pièce s’écrit ainsi lentement, en pesant soigneusement chaque parole proférée par Rosette puis Rose puis Reizl, l’Officier de police de l’AT, l’Electricien de Lyon, ou l’Employé de fabrique de Lausanne, dans une narration qui passe du récit au drame et du drame au récit. J’avance depuis deux mois au milieu de ces ombres : les protagonistes de cette histoire sont tous morts. Peut-être l’un ou l’autre des quatre soldats vit-il encore du côté de Lausanne ? Il ne s’agit pas de faire leur procès, ou celui des officiers. Il serait facile de retrouver leurs noms, caviardés dans le dossier des Archives de l’Etat de Genève : les historiens ont déjà beaucoup travaillé sur la question. Le procès de l’hypocrisie, de la bêtise meurtrière, de la lâcheté, oui. Encore un spectacle « inutile » : une des fonctions du théâtre est de rendre justice – pas de rendre la justice – de rendre justice aux morts, aux vivants quand on peut. Et là, il n’y avait pas de plus grande urgence.

« L’Affaire Wolczak », en cours d’écriture, sera créée pendant la saison 2010-2011 dans un théâtre genevois.

 

Michel Beretti est auteur dramatique

 

©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2009