|
Yves Cusset est auteur dramatique
Pardon Platon !
Du 8 au 31 juillet à 14h10 à l’Espace Alya, 31 bis rue Guillaume Puy, Avignon
Écrit et mis en scène par Yves Cusset
Avec Cindy Badaut, Yves Cusset et Jean-Pierre Thiercelin
Lumières et son : Frédéric Quénéhem et Aldo Campanbella
Pardon Platon !
Pardon Platon !, à l’origine ce n’est pas une pièce de théâtre, c’est un abécédaire philosophique intitulé « La philosophie enseignée à ma chouette ». Dit comme ça, ça impressionne un peu, ça fait vaguement penser à Gilles Deleuze, mais moi je l’ai juste écrit parce que j’en avais assez de me fatiguer avec des essais universitaires épuisants à écrire, dans le seul but qu’ils soient aussi épuisants à lire, il faut impérativement qu’ils le soient, sinon on n’est plus digne d’appartenir à l’aristocratie des êtres fortement pensants, et moi je voulais en être, je voulais pouvoir parcourir les couloirs de la Sorbonne avec le dos un peu courbé et la tête légèrement inclinée, en mordillant l’extrémité d’un crayon à papier, avec un vieux livre en allemand dépassant de la poche déformée de ma veste en velours élimée, comme tout animal fortement pensant, pour aller ensuite m’adresser avec gravité à un parterre de naïfs prétendants au club de la pensée suprême et du savoir absolu, et c’est pour ça que j’écrivais des essais illisibles qu’en conséquence personne ne lisait, sauf ma mère, qui se vexait quand même que je néglige de les lui dédicacer.
Un abécédaire, en revanche, c’est formidable, je vous recommande fortement d’en écrire, vous pouvez choisir les notions que vous voulez, avec pour seul critère l’inspiration ou le caprice du moment, vous n’avez aucune obligation de bâtir une progression argumentative, une continuité intellectuelle, un appareil dialectique et contradictoire, c’est assez reposant, et du coup vous avez aussi beaucoup plus de lecteurs, car les gens aujourd’hui sont fatigués, avec ces rythmes harassants, la pression au travail, l’allongement de la durée de cotisation, les conflits professionnels et affectifs, les grèves de transports, la misère du monde, ils veulent des choses simples et courtes à lire, et drôles aussi, ça c’est indispensable, c’est le seul remède possible contre la crise, c’est même la condition pour relancer la croissance et la productivité, il faut rire au moins vingt minutes par jour, tous les psychologues du travail et coachs d’entreprise vous le diront, rire c’est excellent pour l’épanouissement individuel et la santé de l’économie, c’est d’ailleurs pour ça qu’on isole les grands malades dans des lieux difficilement accessibles par les transports en commun ou qu’on met les vieux dans des bâtiments perdus au fin fond de la campagne en leur faisant croire que c’est pour les mettre au vert et au calme, c’est juste pour ne pas interrompre les gens dans leur fou rire par une image désagréable, pour ne pas les déconcentrer dans leur tâche par une vision démoralisante, comprenez bien que si les gens n’ont pas de quoi rire, ce n’est pas qu’il n’y a pas de quoi rire, mais juste parce qu’on ne balaye pas devant sa porte, comme devrait le faire toute personne soucieuse de la préservation de l’environnement, des valeurs écologiques et du commerce équitable, rire c’est écologique, c’est solidaire, c’est citoyen, c’est respectueux de la diversité, du vivre ensemble et des droits de l’homme, et ça l’est encore plus quand on peut zapper, quand on peut tout de suite passer à autre chose, ne pas trop s’attarder, picorer ça et là, changer de notion, de chaîne, de partenaire, de vie, zapper, c’est libéral, c’est sympa, c’est trop cool, c’est moderne, c’est dynamique, c’est très important pour le bonheur des gens, et je vous rappelle que qui dit bonheur dit moral des ménages, et sans moral des ménages on a quand même très peu de chances de retrouver des indices de consommation élevés qui favoriseront la relance de la croissance et la sortie de crise, si on oublie de rire et de zapper, alors ce sont les chinois qui vont prendre les rênes du marché européen, je préfère vous le dire tout de suite, la culture doit donc avant tout contribuer à ces deux éléments moteurs de la reprise, et en plus, même si vous n’avez pas envie d’être un dynamiseur de la culture française, en faisant rire et zapper, et donc en écrivant un abécédaire, vous allez commencer à percevoir quelques droits d’auteur, et cela sans avoir produit d’effort exceptionnel, vous ne pouvez quand même pas y être totalement insensibles.
Qu’est-ce que je disais, déjà, moi ? Ah oui, Pardon Platon ! c’est une adaptation pour le théâtre de mon abécédaire philosophique. Un abécédaire c’est cool, mais l’adapter pour le théâtre, ça, je vous le décommande vivement. Tout d’abord, pour le théâtre il faut imaginer une progression dramatique et construire des dialogues sensés, c’est pas aussi fatiguant qu’une argumentation philosophique mais quand même ça demande un effort d’articulation. Ensuite, le théâtre, ça rapporte pas tellement plus de droits d’auteurs, pour ça il faut que ce soit joué, alors qu’on est pas obligé de lire un livre pour que l’auteur perçoive des droits, il suffit de l’acheter, et puis le théâtre ça se fait à plusieurs, il faut des comédiens, parfois même d’autres gens, et tous ces gens veulent percevoir une rémunération, c’est assez pénible, ils veulent garder le moral des ménages et relancer leur consommation personnelle au nom de l’économie mondiale, sauf quand vous faites un one man show, là c’est plus simple, vous êtes complètement tout seul comme un con, et souvent d’ailleurs vous êtes con, mais c’est pas grave parce que les one man show c’est drôle, et avec une moyenne actuelle de deux one man show par habitant, on peut passer sa vie à rire et à zapper, ne me dites pas ensuite que je ne vous aurai pas prévenus, ce serait un peu facile. Pour ce qui est de mon adaptation théâtrale, rassurez-vous, je ne me suis pas trop foulé : j’ai repris le mythe de la caverne de Platon, vous vous souvenez vous aviez vu ça en terminale, le public joue les gens enchaînés qui regardent toujours dans la même direction, ils font ça très bien, et puis un individu (en fait c’est un comédien) vient arracher une personne à cette masse (en fait, cette personne, c’est une chouette, et en fait la chouette, c’est une comédienne qui s’appelle Cindy Badaut), la libérer de ses chaînes pour l’emmener dans les bras du philosophe (les bras, c’est une métaphore, et le philosophe, c’est aussi un comédien, il s’appelle Jean-Pierre Thiercelin) qui va lui proposer un parcours philosophique à travers quelques grandes idées : l’Homme, la guerre, Dieu, la souffrance, l’amour, le bonheur, le temps, la joie. Voilà. On rit pas mal, on s’émeut aussi, on s’étonne, on réfléchit, bref, vous avez tous les ingrédients pour remonter le moral des ménages, faire oublier un peu la crise et les résultats de l’équipe de France de foot, passer un bon moment sympa et zapper tranquillement après.
C’est trop cool.
|