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Revue mensuelle des écritures théâtrales

Dimanche 18 novembre 2018

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La grotte Chauvet, théâtre sans parole

Dominique Baffier

Dominique Baffier est conservateur en chef du Patrimoine (DRAC R.-A. / M.C.C.)


La grotte Chauvet, théâtre sans parole

Le 18 décembre 2009, cela fera quinze ans qu’ Eliette Brunel, Jean-Marie Chauvet et Christian Hillaire ont découvert la grotte Chauvet lors d’une exploration spéléologique privée. Cette grotte ornée majeure, dont les peintures pariétales à la perfection insoupçonnée sont les plus anciennes actuellement connues au monde, a placé le département de l’Ardèche en position prépondérante pour la connaissance et l’étude de l ‘art pariétal paléolithique.

Cette caverne s’ouvre dans la falaise qui surplombe le cirque d’Estre à l’entrée du site prestigieux des gorges de l’Ardèche. D’une grande beauté géologique, cette grotte, hermétiquement fermée depuis près de vingt mille ans par l’effondrement de son porche, nous est parvenue dans un état de pureté et de conservation exceptionnel.

Une équipe pluridisciplinaire, choisie par un jury international, travaille à son étude depuis 1998 dans le respect absolu de la cavité. Sur les sols se retrouvent d’innombrables vestiges : les témoins émouvants laissés par les hommes préhistoriques lors de leurs activités dans la grotte : foyers pour s’éclairer ou fabriquer les fusains, amas de charbons, sagaie en ivoire, silex taillés, etc, mais aussi des ossements d’ours des cavernes, gigantesques animaux, morts pendant leur hibernation. À cette richesse archéologique et paléontologique s’ajoutent des dessins pariétaux noirs ou rouges qui étonnent et fascinent par leur perfection et leur force contenue. Quatre cent vingt représentations animales de quatorze espèces différentes, en majorité des animaux dangereux (rhinocéros, félins, ours et mammouths), sont gravées ou peintes et s’organisent en compositions grandioses en fonction des reliefs des parois. Contrairement aux autres grottes connues, le spectacle atteint ici son paroxysme avec la représentation de scènes narratives. Le comportement animal, subtilement observé est rendu par les peintres : combats de rhinocéros, préaccouplement de félins, chasse aux bisons par une troupe de lions dont la concentration apparaît intense. Toutes les techniques sont déjà maîtrisées, les contours et les détails sont surgravés, l’estompe est utilisé pour restituer les volumes corporels des animaux qui se superposent dans une première recherche de la perspective. Les dates (14C) obtenues sur les peintures noires et sur les charbons au sol placent la décoration de la grotte entre 30 et 32 000 ans B.P. à l’Aurignacien, culture du début du Paléolithique supérieur. Cette découverte aussi ancienne, associée à la perfection des œuvres graphiques qu’elle recèle, a bouleversé tous les systèmes établis jusqu’alors par les préhistoriens et pose le problème de l’origine de la création artistique que l’on pensait avoir évolué du plus simple au plus complexe de manière régulièrement ascendante. Les œuvres de Chauvet témoignent qu’il n’en est rien et qu’à l’aube supposée de la naissance de l’art, la perfection était déjà atteinte.

Ce chef-d’œuvre de l’Humanité se doit d’être protégé et conservé avec rigueur afin d’être transmis aux générations futures comme elle nous est parvenue. Cette tâche nous incombe. Acquise par l’Etat et classée Monument Historique, cette grotte est étroitement surveillée afin d’en assurer la sécurité ; des laboratoires spécialisés enregistrent et analysent en continu les différentes données de son équilibre interne afin d’anticiper et pouvoir répondre aux éventuels problèmes qui pourraient mettre en danger sa pérennité et son intégrité. Pour des raisons conservatoires et sanitaires, elle ne sera jamais ouverte à un large public. Le temps de présence autorisé dans la cavité est fortement contingenté en raison des taux de radon, gaz radioactif, et de gaz carbonique qui y sont très élevés et sont particulièrement dangereux pour la santé.

La réalisation d’un espace de restitution, où seront fidèlement reproduites les principales œuvres peintes replacées dans leur contexte, permettra à tous de s’approprier ce chef d’œuvre et de partager le trouble qui nous envahit devant ces premières images de l’Humanité.

La confrontation de 33 artistes d’aujourd’hui, hommes de plume et de théâtre, avec cet art d’avant l’écriture, figé dans la pierre et l’obscurité, devrait nourrir un acte de création multiple qui contribuera à transmettre au plus grand nombre la connaissance mais surtout l’émotion que suscite cette cavité ardéchoise. Immuables les vastes salles, les draperies et les colonnades de concrétions, qui entourent et rythment les panneaux rocheux, constituent les décors naturels choisis par l’homme pour y peindre les histoires de la préhistoire et le message originel. Les artistes, leurs chants, leurs danses, leurs messages ne sont plus, la signification profonde de ces images, de leur groupement et de leurs associations sont à jamais perdus pour nous. Il ne nous reste que ces peintures sublimes devenues muettes, cachées dans un théâtre minéral au cœur de la falaise, qui témoignent du talent, de la sensibilité, de la modernité de la création, et de la complexité de la pensée symbolique de nos ancêtres.


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©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2009
La rédaction