Philippe Touzet – Jean, ton texte «Les Motards et les Luthiers» va figurer pendant tout le mois de mai dans la rubrique «Radiotextes» de BAT 41. Il sera disponible en téléchargement libre. Peux-tu me dire pourquoi tu as choisi ce texte ?
Jean Larriaga - «Les Motards et les Luthiers» est une féerie sonore pour l’esprit d’enfance.
Un unique décor : la rue de Rome sillonnée en long et en large.
Et pour cause, j’y habite et je m’amuse, à l’arpenter chaque jour, de la cohabitation poétiquement incongrue entre deux corporations : les boutiques anciennes de luthiers et d’archetiers, et celles récentes, « agressives », par endroits mitoyennes ! Des marchands de casques et de tout pour la moto.
La grâce et la puissance. Le subtil et le costaud. Les cordes et le pot d’échappement…
J’ai donc imaginé un incident sonore qui vienne inverser ces contrastes et rapprocher un moment deux univers diamétralement aux antipodes.
En ce sens, le texte est vraiment écrit comme une partition.
Philippe Touzet – Quelle place tient la radio dans ton travail d’auteur ?
Jean Larriaga - La radio m’a révélé que j’étais un auteur.
En 1980 lorsque mon premier texte envoyé par la poste à France Culture à été enregistré, comme c’était alors la coutume, un comédien à la voix de conteur admirablement placée, Gaëtan Jor, venait uniquement dans le studio pour dire le générique. Et là, lorsque j’ai entendu « une pièce de Jean Larriaga », j’y ai cru que j’étais un auteur ! À fond !
Il faut dire que cela s’adressait à l’auditeur qui est une personne…
Alors j’ai récidivé… Auteur… Je venais du cinéma, puis de la télévision où ce sentiment est tellement remis en question, en doute, que je me considérais tout au plus comme un forçat du stylo qui se bagarre pied à pied pour défendre son écriture face à des conseillers plutôt « déconseilleurs »…
À la radio, hormis les contraintes de durée, on a accepté mes textes «comme ça» et si parfois, il y avait des remarques, elles venaient de producteurs ou de conseillers «connaisseurs». Nuance !
D’instinct j’ai posé un auditeur sur le coin de ma table de travail et écrit pour lui. L’auditeur est actif, et imaginatif. On ne le trompe pas. Il entend si les comédiens ont le vécu de ce qu’ils disent. (Sinon l’erreur de casting ne pardonne pas.) Pour les comédiens, le micro est l’école de la sincérité.
De ce fait, les rencontres auteur-comédiens si simples et faciles soient-elles peuvent être un vrai bonheur.
J’ai vu arriver Michael Lonsdale, cet immense grand calme, deux ou trois fois, Piéplu, une bonne quinzaine, et à chaque fois, leur intelligence immédiate du texte m’éblouissait. De plus ils étaient très bons parce qu’ils écoutaient les autres, ils se glissaient dans un ton choral avec leur singularité mais jamais repliés sur elle. Humilité.
La Radio m’a ouvert le théâtre. Lorsque Claude Piéplu, encore lui, a enregistré « l’Extra » pour France Culture, il a tellement pris goût au texte durant les trois jours en studio que le troisième, il a décidé, là, aux Ondes, le bistrot en face de la Maison de la Radio, de jouer l’Extra sur scène. Et il l’a fait ! À Paris et en tournée. 150 fois. Grâce à la Radio !
Mélomane, je ne sais jouer d’aucun instrument alors je joue du dialogue. Du rythme des répliques et de la sonorité des mots.
Aimant varier les plaisirs je me suis essayé sur le plus de durées possible. Des 5 minutes (véritable école de la concision) sur France Bleu, des 20 et 30 minutes sur France Inter et des 50 et 90 sur France Culture.Toujours sautant d’une durée à l’autre pour jouer avec le temps dramatique de l’écriture et l’attention supposée de l’auditeur.
J’ai écrit pour la radio des sujets inimaginables pour moi ailleurs, en scénarii, pièces, ou romans. J’ai écrit des vrais silences…Quel plaisir de les entendre ! Car écrire spécifiquement pour la radio c’est choisir les mots pour le bruit qu’ils font et l’interstice entre eux. C’est donner à entendre et voir sur le plus grand des écrans…
Oreilles dressées, la radio est un médium debout.
Philippe Touzet – Jean, une révolution est en marche pour l’auteur de pièces radiophoniques, une révolution qui a pour nom Podcast ! Peux-tu nous parler de cette innovation qui bouleverse les habitudes de l’auditeur et de ces implications pour l’auteur ?
Jean Larriaga - L’accord passé en juillet 2010 par le Président de Radio France, Jean-Luc Hees, avec les sociétés d’auteurs dont la SACD fait date. Il permet de développer l’ensemble de son offre légale sur internet tout en rémunérant les auteurs pour l’exploitation de leurs oeuvres.
Avec toute notre force de conviction, nous y avons pris une part active à la SACD.
Le podcast ou écoute en temps choisi (c’est si joli) met fin à l’écoute des oeuvres confinées à leur diffusion horaire et c’est la vie durable de l’oeuvre qui s’en trouve libérée.
Le téléchargement va modifier les habitudes d’écoute de l’auditeur et probablement en attirer de nouveaux. Parmi ceux-ci, je fais le voeu que certains découvriront l’expression radiophonique et se lanceront dans cette écriture. Sang neuf…
Déjà, sans attendre, nous travaillons sur les modalités d’application du podcast. Avec la Direction de l’Audiovisuel de la SACD,( Jérôme Dechesne ), nous avons reçu les responsables de la Stratégie et du Développement de Radio France et du service Juridique pour échanger sur le nouveau chantier: Le comptage oeuvre par oeuvre ainsi que la ligne éditoriale des sites de fiction. (Actuellement en refonte afin d’être plus attrayants et d’un usage aisé).
Nous devons clarifier et établir côte à côte le chemin allant du téléchargement jusqu’à la répartition des droits sur le bordereau de répartition des auteurs.
Nous parlons aussi d’espace éditorial dédié à la fiction. Egalement d’application comme sur I.Phone. Bref, le répertoire Radio en profite pour refaire “toute sa vitrine”, il était temps.
Nos échanges se poursuivant, il est un peu tôt pour donner des premiers chiffres. Cela fera l’objet de la prochaine newsletter SACD avec quelques résultats à titre d’exemple. Ils sont encourageants. Ainsi, je peux dire que sur France Culture le feuilleton a vite obtenu de bons résultats, l’auditeur trouvant enfin grâce au podcast LA solution pour ne plus rater un seul épisode! Et sur France Inter, “ Au Fil de l’Histoire”, produit par Patrick Liégibel, voit des chiffres en forte croissance.
Bref, une ère nouvelle s’ouvre pour nos œuvres. Des chantiers nouveaux pointent. Pensons à la richesse du patrimoine et à l’accès aux trésors de Radio France.
Mais je ne voudrais pas clore ce chapitre exclusif Radio France sans évoquer la fiction sur les Radios Associatives que nous devons soutenir. Grâce à l’association Beaumarchais – SACD, des bourses sont attribuées à des radios locales privées autour de fictions originales. Cette année c’est déjà le cas sur Jet FM Nantes, l’an prochain sur Radio Grenouille, et puis d’autres avec chaque fois des auteurs attachés à ces régions. Corinne Bernard, à Beaumarchais, compte faire le tour de France…
Philippe Touzet – Même si tu viens d’évoquer ta fonction dans tes précédents propos au sujet du podcast, je souhaiterais te poser une question toute simple…Qu’est-ce que c’est un administrateur Radio à la SACD et à quoi ça sert ?
Jean Larriaga - …Vaste question. Je te réponds en plusieurs points et comme ça me vient.
Ça sert à créer du lien entre auteurs en l’absence d’organisation professionnelle radio comme il en existe dans d’autres répertoires.
À cet égard, les soirées d’écoute que j’ai lancées en 2003 en m’appuyant régulièrement sur des thématiques radio et des intervenants, producteurs et décideurs, ont permis à une foule d’auteurs de sortir de leur terrible isolement, de rencontrer leurs semblables, de prendre contact, de s’exprimer. Cette animation s’est avérée utile, “oxygénée”; mon vif regret est qu’elle profite seulement aux confrères de Paris intra muros. Il faudrait une roulotte d’écoute…
À la radio, l’administrateur unique doit s’engager sur des chantiers dans une vision d’ensemble. Avoir un but. Un cap. Avec la réactivité et la force de persuasion de la Direction Générale, c’est à l’administrateur de lancer des RV avec les Présidents et Directeurs de chaînes et d’y pointer un enjeu. Vu que le paysage bouge vite avec de nouveaux partenaires, il est nécessaire de les rencontrer régulièrement (une fois par an, disons) avec chaque fois, c’est ma conviction, une seule question dans un seul chantier à mettre sur la table (du déjeuner qui dure 1h30). Je dis bien une seule comme un clou à enfoncer, sans quoi il n’en reste rien d’urgent après le café… Exemple pour le Podcast, recevant Jean-Luc Hees, Bruno Patino et Philippe Val, nous avions mis au menu: LE Podcast. Et je crois, bien enfoncé le clou.
La régularité doit faire de la SACD, dont l’image est forte, un partenaire actif de Radio France dans le suivi et non pour de simples prises de contact aimables après une nomination. Ça, c’est l’aspect politique que nous devons vouloir et anticiper d’autant que les agendas sont hyper chargés. C’est la pression que l’on se met tout seul.
Chaque administrateur élu hérite du répertoire radio dans un certain état de marche, à un certain moment. Il a l’été pour y réfléchir. Puis, à lui d’y reprendre ou pas certaines initiatives ou façons de faire et d’en inventer d’autres. A son tour d’y inscrire sa manière.
Danger: Trois ans au CA avec tout l’Audiovisuel et le Spectacle Vivant passent en coup de vent!
L’Action Culturelle ( budget à revoter chaque année) nous mobilise, nous prend un temps fou mais excitant et au bout porteur pour valoriser le répertoire avec même dans le cas de la radio un œil sur les autres. (Spectacle Vivant). Nos partenariats sont sans cesse à repenser, aucune manifestation annuelle ne peut même si ça “ a bien marché” se reposer sur des lauriers figés.
C’est pourquoi l’administrateur délégué, aussi bien entouré soit-il par les services de la SACD, L’Action Culturelle, le Président et la Direction Générale doit tout seul envisager chaque jour la SUITE. Il s’expose d’abord vis-à-vis de lui- même et il ne peut déléguer ses tâches. (Lectures de textes, communications, RV, visas des déclarations et leur barème, problèmes imprévus etc.). Seul responsable de son budget, il a intérêt a bien l’avoir en tête. Engager des partenariats, des soutiens, est toujours un pari. Or, les demandes surgissent, à étudier, et l’on ne peut s’arc-bouter sur notre budget avec les mêmes manifestations, les mêmes sommes issues de la Copie Privée fluctuante. (En nette baisse en 2011). Nous sommes comptables et devons réserver une possibilité de soutenir telle ou telle demande. Sans tomber dans le saupoudrage que tous les répertoires dénoncent avec raison.
Tenter de couvrir tout le champ du répertoire sonore. Fictions d’abord mais aussi liens avec la SCAM et les docs (Du Côté des Ondes avec la RTBF), liens avec l’acoustique (Phonurgia), la création sonore voit traverser bien des oreilles d’auteurs…
Je dirai que toute cette Action permet de rencontrer plein d’auteurs, de plusieurs générations, et de constater qu’à tous les stades de leur parcours les auteurs rencontrent les mêmes problèmes de fond. Passages à vide… Isolement… Nous nous ressemblons. Frères et sœurs… Ainsi, pour moi, “défendre” un confrère devient valorisant. (Je ne sais pas bien ME vendre or je sais parfois bien vendre un autre.) Découverte liée à la fonction!
Enfin, (car il faut en finir, non?), un “administrauteur”(maintenant, je dis comme ça ) doit se réserver du temps pour son écriture, son jardin, ses repères, et garder sa plume dans la glaise… C’est vital pour tous les administrateurs. Mais notre meilleur aiguillon, c’est bien la beauté et la légèreté de l’expression à la radio.
Notre partenariat sur “Radiotextes” qui s’achève ce mois-ci avait pour enjeu à travers le BAT : Donner à des auteurs des EAT peu familiers de l’écriture radiophonique l’occasion et le goût d’en lire. “Comment c’est fait”. Mois après mois, ils ont pu parcourir une grande et riche variété de textes dans des durées et des offres de programmes différents. Des partitions pour mots et orchestres… Ah ça oui!
Les résultats des consultations nous ont encouragés à poursuivre deux années. Et voila. On ferme. Et si quelques auteurs et auteures alléchés se sont lancés dans l’aventure de la radio, alors notre affaire était UTILE. Et c’est bien là, l’essentiel.
Philippe Touzet – Merci Jean d’avoir répondu aux questions de BAT - Le Billet des Auteurs de Théâtre. Au nom de la rédaction, je peux te dire que ce partenariat de deux ans avec la commission Radio de la SACD a été un vrai plaisir. La rubrique «Radiotextes» a été un beau succès en terme de connexions et en nombre de téléchargements, plusieurs centaines de téléchargement par texte. Il a largement dépassé le cadre des auteurs EAT. Tous les textes de «Radiotextes» sont archivés et seront, bien évidemment, toujours consultables sur BAT, même après la fin de notre partenariat. Bonne route, Jean, à très bientôt pour de nouvelles aventures sur BAT !
Propos recueillis par Philippe Touzet
Les auteurs de Radiotextes
Catherine Tullat, Claudine Galea, Anne Sibran, Nicole Sigal, Christophe Pellet, Michel Gendarme, Cécile Cotté, Gérard Levoyer, Catherine de la Clergerie, Didier Daeninckx, Jonathan Kerr, Martine Legrand, Philippe Crubézy, Jean-Claude Grumberg, Dany Laurent, Yves Nilly, Christophe Botti, Robert Poudérou, Jean-Marie Piemme, Jean Piero, Jean Larriaga…
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