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Revue mensuelle des écritures théâtrales

Lundi 16 juillet 2018

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David Lescot

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Lescot / Karl Kraus

David Lescot est auteur, metteur en scène et musicien

 

KARL KRAUS – Les Derniers Jours de l’Humanité.

C’est la dernière fois que j’ai été foudroyé par un texte de théâtre. Sauf que Les Derniers Jours de l’Humanité de Karl Kraus (traduction Jean-Louis Besson et Henri Christophe, Marseille, Agone, 2005) n’est pas un texte de théâtre. Ou alors un théâtre pas destiné aux terriens: « ce drame, dont la représentation, mesurée en temps terrestre, s’étendrait sur une dizaine de soirées, est conçu pour un théâtre martien », avertit l’auteur.

Kraus n’a pas écrit beaucoup de théâtre : une pièce de jeunesse, et une autre, dans les années 20, Les Invincibles. Son grand œuvre, c’est une revue : Die Fackel (Le Flambeau) , qu’il a dirigée et rédigée seul à Vienne, pendant toute sa vie. Excepté pendant les cinq années de la Première Guerre mondiale, durant lesquelles il a écrit Les Derniers Jours de l’Humanité, et qui en sont le journal théâtralisé.

Cinq actes, couvrant chacun une année du conflit, précédés d’un prologue relatant les réactions en haut lieu à l’assassinat de l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie, et conclus par un épilogue, tableau halluciné, poème de voix mortuaires disant la ruine du monde. 1 500 personnages, hauts dignitaires de la politique et de l’armée, écrivains et journalistes célèbres (Alice Schalek, l’envoyée spéciale trompe-la-mort prête à interviewer jusqu’aux cadavres pour recueillir leurs sensations), mais aussi figures anonymes, soldats, civils, crieurs de journaux, blessés, et encore personnages bibliques, bestiaire à peine humain mais parlant, enfants qui ne veulent pas naître.

Kraus dit n’avoir rien inventé. « Les conversations les plus invraisemblables menées ici ont été tenues mot pour mot ; les inventions les plus criardes sont des citations. […] Le document prend figure ; les récits prennent vie sous forme de personnages, les personnages dépérissent sous forme d’éditorial ; […] de grandes phrases sont plantées sur deux jambes — bien des hommes n’en ont plus qu’une ». Théâtre documentaire donc, mais où se mêlent toutes les formes de discours et de représentations, du dialogue de clowns au numéro de cabaret en passant par le sermon, la harangue, la lettre, l’article, la diatribe.

Et tout le monde est responsable, tout le monde y passe. Les grands comme les petits. Kraus n’épargne personne, bourgeois repus, industriels profiteurs, militaires d’opérette, scientifiques corrompus, scribouillards aux ordres. La faillite du monde dans la guerre, c’est d’abord la faillite du langage et de la pensée. Langage et pensée des Lumières et du Progrès remplacés en ces temps de cataclysme par la parole manipulatrice et dévoyée de la presse officielle. Kraus est un moraliste. Il se soucie peu de se faire des ennemis, et à vrai dire dans la société de son temps il n’a que ça, et tout le monde le hait. Il préfère la vérité à la popularité. Et c’est encore par le langage que, seul contre tous, il s’érige contre le massacre du langage dans la guerre.

Et quel langage. Un festival satirique qui fait éclater le rire sur l’horreur. Les uns et les autres font assaut de bêtise, de génie dans l’absurdité, la lâcheté et l’autosatisfaction. « Il n’y a effectivement pas de privations, clame l’Abonné au Patriote, mais on les supporte aisément ». Et il renchérit : « La seule différence par rapport à avant, c’est que maintenant c’est la guerre. Si ce n’était pas la guerre, on pourrait franchement croire que c’est la paix ». La verve satirique de Kraus provoque le rire, du moins dans les premiers temps. On se moque, on brocarde les dirigeants. Puis même la satire se lasse, s’éteint, comme peut-être l’humeur de chacun en temps de guerre. Le cinquième acte se clôt sur une succession d’apparitions cauchemardesques et réelles, des vignettes terrifiantes, en succession infinies, et l’on ne rit plus du tout.

La guerre est montrée de partout, au front, et à l’arrière, dans la rue et dans les tranchées, dans les casernes et dans les salles de spectacle, à l’intérieur des foyers et à l’intérieur des êtres. Appuyés sur le document, Les Derniers Jours de l’Humanité sont devenus pour nous un document, une archive précieuse, et par sa dimension poétique et l’ampleur de son projet, c’est aussi bien plus que cela. L’imagination y seconde l’observation. C’est l’œuvre d’une imagination observante, une œuvre à la hauteur de l’événement qu’elle décrit, le plus grand texte né de la Première Guerre mondiale. Texte qui nous est resté inaccessible durant tout le siècle, du moins dans son intégralité : il n’a été traduit dans sa version intégrale qu’il y a cinq ans.

Théâtre impossible donc, mais théâtre quand même. N’essayez pas de monter la pièce. Donnez-là à entendre. Faites comme Karl Kraus lui-même. Il la donnait en lecture, seul, par tranches, et on avait beau le haïr on se pressait à ces soirées. Pas la peine de donner à voir, d’ailleurs Kraus l’avait refusée au grand Erwin Piscator qui voulait la monter. Parce qu’il n’y a rien à voir, et tout à entendre.

Évidemment, ceux qui ont besoin de professions de foi humanistes, de réconciliations, de fraternisations sur fond de champ de batailles et de charniers n’y trouveront pas leur compte. Quoi qu’il en soit, tout le monde en sortira dévasté. Comme la guerre, cette invention humaine, est dévastatrice. Comme on dit que le rire, parfois, est dévastateur.

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©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2009
La rédaction