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Revue mensuelle des écritures théâtrales

Dimanche 18 novembre 2018

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Réson(n)ances
Roger Lombardot

Chaque mois, un auteur contemporain
nous parle d'un auteur classique...

Lombardot / Sophocle, Shakespeare, Goethe

Roger Lombardot est auteur et metteur en scène de théâtre

 

Revoir les cerisiers en fleurs

Bucarest, décembre 1992…
Je dois rencontrer un orchestre de jeunes musiciens que je souhaite associer, le temps d’un concert, à Miguel Angel Estrella, le pianiste argentin, avec qui j’entretiens une relation d’amitié, suite à l’écriture de Revoir les cerisiers en fleurs*, une pièce qui retrace le douloureux épisode de son incarcération par les fascistes en Uruguay, puis en Argentine. Au retour, escale à Zagreb. Notre avion est entouré par les gros porteurs de l’ONU. On embarque des casques bleus. La guerre en ex-Yougoslavie, que je ne connaissais que par la télévision, devient palpable. Elle me prend au ventre. Je rentre noué. Me réfugie dans la cabane que j’ai construite au milieu des pins et des chênes verts, quelque part en Ardèche. J’y écris La Sonate de Noël, un conte où il est question d’un enfant jouant une sonate de Bach pour son père écrasé sous les décombres de la maison, puis partant sur les routes défier la guerre avec son instrument. Un mois plus tard, jour pour jour, je pose le pied en Bosnie, accompagné d’un jeune violoniste. Mon personnage m’a poussé à l’incarner, mais cette fois il ne se contente plus de l’espace de la scène, il m’entraîne sur le « théâtre » de la guerre. Une mise en scène à l’échelle d’un territoire. On joue dans les camps de réfugiés, dans les familles ayant perdu un enfant à la guerre, sur le front, dans un cimetière… à la demande d’une mère… C’est là que tout arrive… Tandis qu’on se trouve sur la tombe, elle se met à raconter… sa nièce traduit : Ils étaient deux copains, engagés dans une faction, comme il y en avait tant… Un soir, dans un poste avancé, son fils met de la musique, des chansons populaires… une manière de tromper la peur et l’ennui… Son copain lui demande de baisser le son… Il le monte, au contraire, histoire de jouer… Le copain réitère sa demande, avec violence cette fois… Le fils monte le son davantage, riant de sa blague.
- Je te préviens, si tu ne baisses pas tout de suite cette musique, je te colle une rafale.
Le fils rit de plus belle et il pousse la musique à fond. La seconde suivante, il s’écroule, fauché par une rafale de kalachnikov. Il avait dix-huit ans.
Aux autres garçons atterrés, le meurtrier dira qu’il ne regrette rien, qu’avant d’être son copain l’autre était un membre de la communauté rivale, celle qui avait introduit la guerre sur le territoire. Et il tiendra ces propos invraisemblables :
- J’interdis qu’on l’enterre. Il ne mérite pas de sépulture. Si quelqu’un s’y risquait, je l’enterrerais vivant.
Je n’en croyais pas mes oreilles. La nièce qui le connaissait intimement m’affirma que ce jeune paysan ne pouvait en aucun cas avoir lu Sophocle et qu’en conséquence l’histoire d’Antigone lui était totalement étrangère.
Planté au milieu de ce cimetière, au cœur d’une guerre fratricide, bouleversé par la révélation, je m’étais demandé quelle part occupent les mythes dans l’invention de la réalité. Et, à mon retour, plongeant dans Sophocle et dans Shakespeare et dans Goethe, j’avais senti le froid de la terreur m’envahir.

Roger Lombardot


* Créée en 1992, la pièce sera remontée en 2010 par Pierre Santini, avec Myriam Gagnaire et Robin Renucci.

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