Partager

- Nos partenaires -

 

- Le Billet des Auteurs de Théâtre -
Revue mensuelle des écritures théâtrales

Lundi 25 mars 2019

Anciens numéros

<-- Retour

Réson(n)ances
Matéi Visniec

Chaque mois, un auteur contemporain
nous parle d'un auteur classique...

Visniec / Tchekhov

Matéi Visniec est Auteur de théâtre

 

Lettre à Tchekhov

Cher Anton Pavlovitch,

Cela faisait longtemps que je voulais vous l'avouer : vous exercez une fascination mystérieuse sur moi. Et ce n'est pas tellement à la lecture que vos pièces me fascinent. Non… D'ailleurs, les mauvaises langues disent que vous n'avez écrit, en effet, qu'une seule et unique pièce. Vos personnages pourraient sans problème se promener d'une pièce à l'autre, car l'atmosphère et le cadre restent les mêmes… Ces mauvaises langues disent aussi que vos pièces sont, en fait, les fenêtres d'une unique maison de fous, où vous avez enfermé sans espoir le monde d'une époque en fin de parcours qui allait d'ailleurs être balayé par l'histoire peu après votre mort.

Non, ce n'est pas tellement à la lecture que vos pièces m'ont ému, mais grâce aux mises en scène que vos textes provoquaient à l'époque où je vivais moi-même dans une maison de fous qui s'appelait le communisme d'Etat ou l'utopie communiste. Chose étrange, à l'époque de la "construction" utopique et ubuesque de l'homme nouveau, vos pièces étaient beaucoup montées dans les pays de l'Europe de l'Est. C'est vrai aussi que vous étiez impossible à censurer. Vous faisiez déjà partie, comme on disait à l'époque, du patrimoine culturel de l'humanité. Alors, les metteurs en scène pouvaient facilement s'emparer de vos textes pour les porter à la scène de la façon la plus extravagante possible…

En effet, c'est plutôt chez vous que j'ai découvert le théâtre de l'absurde. Parce que votre univers devenait, grâce aux metteurs en scène de l'époque de ma jeunesse, une réplique à notre propre étouffement dans la maison des fous qu’était le communisme. A travers vos personnages écrasés par le destin on se voyait nous-mêmes dans un monde sans horizon. J'avoue, jamais les pièces de Ionesco, de Beckett, de Dürenmatt ou de Harold Pinter ne m'ont touché avec leur charge absurde comme les vôtres, où le côté absurde de la recherche du bonheur touche à l'essence même de l'être.

C'est fou, de nos jours, dès qu'un auteur ose imaginer trois personnages qui attendent devant un arrêt de bus, on lui reproche d'avoir copié Beckett et d'avoir créé une "situation beckettienne"… On oublie que soixante-dix ans avant Beckett, chez vous, il y avait trois sœurs qui poireautaient à l'infini dans une ville de province sans jamais réussir à partir vers Moscou… Franchement, pour moi, avant l'attente beckettienne, c'est cette attente des trois sœurs qui m'a fait découvrir la dimension de l'absurdité du destin. Mais plus que ça, vos pièces grouillent de personnages farfelus et de vagabonds métaphysiques qui annoncent toute une littérature à venir. Il y a par exemple, dans La Cerisaie, ce Passant qui arrive de nulle part pour vivre le temps d'une réplique, pour demander où se trouve la Gare Nicolas et pour repartir vers nulle part… Ce vagabond, pour moi, c'est l'ancêtre de Vladimir et d’Estragon…

Mais laissons de côté les filiations et la transmission subtile de thèmes… Ce qui m'a toujours étonné chez vous, Anton Pavlovitch, c'est l'atmosphère qui se dégage de vos pièces. Chez vous le personnage principal est en fait l'atmosphère : une sorte de brouillard à l'intérieur duquel les êtres se comportent comme des spectres, incapables de communiquer, toujours se déplaçant sur des rails qui ne se croisent jamais, des personnages qui évoluent dans des mondes parallèles, des personnages vaincus dès le début de leur entrée en scène, des personnages éternellement stupéfiés par ce qui leur arrive… Pas étonnant donc que nous, vos admirateurs à l'époque communiste, nous nous retrouvions si bien, si parfaitement dans cette atmosphère et dans cette incapacité de l'homme à communiquer…

Mais ce qui m'a toujours plus encore interpellé chez vous a été votre propre destin. Un destin que je considère, malgré tout, heureux. Vous êtes mort de justesse, à 44 ans, en 1904, juste avant la révolution de 1905, et avant que la première guerre mondiale et la révolution bolchevique ne bouleversent la vie de tous les écrivains et artistes russes… Quelle chance de ne pas avoir été obligé de pactiser avec le diable, avec la littérature réaliste-socialiste, avec Staline et les innombrables horreurs du vingtième siècle ! Vous avez tiré votre révérence juste avant que la littérature de tout votre pays ne soit embrigadée dans le délire du culte de la personnalité et de la propagande…

De toute façon, vous n'avez jamais cru en la révolution. Vous le dites souvent dans vos lettres : la seule révolution que l'humanité aurait dû faire c'est de rendre les gens plus humains… Et cela ne peut pas se faire par la violence… Et puis, vous avez compris si bien, plus que tout autre auteur, les contradictions de l'être humain. C'est en effet cela, le grand sujet de la littérature. Et c'est pour cela que la littérature sera toujours nécessaire car elle arrive à forer plus loin dans les contradictions de l'être que toute autre discipline, sociologie, psychologie, philosophie… Chose étrange, vous avez été dans la meilleure position pour comprendre certaines luttes intérieures de l'être humain car vous avez été en même temps un grand Médecin et un grand Malade… Durant toute votre vie vous avez logé en vous ces deux personnages qui se sont livré une bataille atroce : le médecin et le malade. Le dernier a réussi, finalement, à emporter la bataille, mais avec quel résultat pour l'œuvre ! Et pour la réflexion sur la mort car chez vous, il faut reconnaître, on meurt beaucoup… Presque tous vos personnages côtoient la mort, pour ne pas parler de vos grands suicidaires, Treplev, Ivanov…

À force de vous admirer autant, j'ai fini, cher Anton Pavlovitch, par vous transformer en personnage. Je me suis permis, oui, d'écrire une pièce où vous êtes le personnage principal, sur son lit de mort, entouré par une partie de vos propres personnages, ceux qui ont connu la mort et qui sont venus vous apprendre à mourir. Cela a été ma façon de vous rendre hommage, cher Maître, et d'essayer moi-même de comprendre un peu la mécanique intérieure de votre œuvre, cette "Machine Tchekhov" que j'aime tant.

A savoir sur Matéi Visniec...

Imprimer

>>Réagissez à cet article !
©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2009
La rédaction