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par Catherine Tullat

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Revue mensuelle des écritures théâtrales

Mercredi 20 septembre 2017

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Un auteur lit pour vous...

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Philippe Alkemade est auteur dramatique

7 (des sept péchés du Capital)

3ème tableau
Merci ! (de rien !)


Le décor se compose d’une table, d’une chaise, d’un tableau accroché au mur ainsi que d’une porte en fond de scène.
Dans le tableau, trois visages. Lumière.


Visage 1 - Il n’y a pas mort d’homme. C’est ce qu’on se tue à lui dire. Mais il ne nous écoute pas. Il vit ailleurs, dans sa tête. Chaque soir, il monte jusqu’ici, il éteint la lumière. (Entre l’homme tenant une lanterne à la main. Il éteint la lumière. Noir. Lumière sur le visage dans le tableau.) Ensuite, il allume sa lanterne… (Il allume sa lanterne et s’approche de la fenêtre.) puis il se plante là, devant la fenêtre. Il n’en bouge pas jusqu’aux premières lueurs du jour. (L’homme passe et repasse la lanterne devant la fenêtre.) Certaines fois, au beau milieu du silence, il lui arrive de se rappeler, et de dire…
L’homme - Merci ! Silence. Ils m’ont dit merci. (Un temps.) Avant… Avant, j’étais sur mon phare. C’est moi qui veillais sur les bateaux alentours les soirs de tempête. J’étais gardien de phare. Avant. Avant qu’ils me remercient. Avant qu’ils me remplacent. (Il agite sa lanterne.) Ce soir, la mer est calme, la nuit est claire. (Un temps.) Ils ont certainement décidé de me remplacer une nuit comme celle-ci ! Tout est tellement paisible, à croire que le gros temps n’existe pas. Une nuit si calme qu’ils ont douté de la nécessité de… mon travail.

(Un temps.)

Visage 2 - C’est troublant, ne trouvez-vous pas ? Tous les soirs, il est là, planté devant la fenêtre, agitant une lanterne… Se croyant sur son phare… Les gens du coin pensent que c’est un simple d’esprit. Moi, tant que j’encaisse mon loyer… je n’ai pas à réfléchir, à avoir des états d’âme comme on dit. Ici, je suis le gardien de mon entreprise… C’est une toute autre affaire, une responsabilité plus grande. Mais ça, personne d’autre que moi ne peut le comprendre. Si j’encaisse des loyers, c’est pour que vive mon entreprise.

(Un temps.)

L’homme - Je ne parle pas, ou si peu… C’est dans ma nature. Cela avait l’air de les ennuyer, mon silence. Ce n’est pas parce qu’on ne parle pas qu’on est idiot ! « On ne vous prend pas pour un idiot ! » m’ont-ils répondu ! « Mais comprenez bien la situation… La compagnie ne peut plus vous assurer un salaire, l’entretien du phare est trop coûteux. Récemment, nous avons acquis un matériel de pointe d’une grande précision qui vous remplacera parfaitement… Et vous serez dignement recasé… Vous n’avez rien à craindre. Et puis, dans quelques années il y a la retraite… Vous pouvez commencer à vous y préparer… Cela va vous laisser du temps…» Du temps ? Pourquoi faire ?

(Un temps. Il reste immobile.)

Visage 2 - Je suis sûr qu’il se croit encore sur son phare !
L’homme - Certains hommes ont le savoir du pouvoir. Pas moi !

(Un temps.)

Visage 3 - Sur son phare, un soir plus noir que les autres soirs… Comme ce soir-là, tu te souviens. Ce soir-là !
L’homme - Ce soir-là, j’ai reçu une lettre, c’est « eux » qui me l’envoyaient. La compagnie. Je n’osais pas l’ouvrir, de peur de briser le… silence. (Un temps.) J’aime ça le silence. La lumière du phare agite l’horizon et moi, je regarde la mer en silence. A quoi bon parler, ici, le vent emporte tout ce que l’on dit.

(Un temps.)

Visage 2 - Un simple d’esprit !
Visage 3 - Sur son phare, une lettre à la main. Avant que son destin ne bascule dans l’écume… Ce soir-là…

(L’homme sort une lettre de sa poche.)

L’homme - Une belle lettre écrite à l’encre noire sur un papier à en-tête ! Mais que je n’osais pas lire ! D’autres hommes ont le pouvoir du savoir. Pas moi !
Visage 3 - La lettre disait ceci…
Visage 1 - « Monsieur, nous vous avons exposé lors de notre entretien préalable en date du 10 courant les raisons pour lesquelles nous envisagions votre licenciement pour motif économique. Nous vous les rappelons ci-après. « Mise en service d’un appareillage hautement technologique capable de soulager les tâches astreignantes, quotidiennes et répétitives d’un phare du lever du soleil jusqu’à son coucher. » Afin d’éviter votre licenciement, nous avons activement recherché toutes les possibilités de reclassement tant dans l’entreprise et dans le groupe qu’auprès d’entreprises extérieures, mais nos tentatives se sont révélées infructueuses. Compte tenu de ces éléments, nous sommes contraints de vous notifier votre licenciement pour motif économique. Conformément aux dispositions de l’article L. 321-4-3 du Code du travail, nous vous proposons par la présente de bénéficier d’un congé de reclassement dont les conditions de mise en œuvre vous ont été communiquées par écrit lors de l’entretien préalable. Si vous n’êtes pas intéressé par ce congé, vous pouvez, en application de l’article L. 321-4-2 du Code du travail, bénéficier dès votre préavis des prestations du plan d’aide au retour à l’emploi telles que définies dans les documents que nous vous avons remis lors de l’entretien préalable (à savoir la notice d’information sur le PARE anticipé, le dossier d’acceptation, les coordonnées de l’Assedic compétente pour recevoir votre dossier). À compter de la première présentation de la présente, vous bénéficiez d’un délai de huit jours pour nous faire connaître votre choix et, en cas d’option pour le PARE anticipé, déposer votre dossier à l’Assedic. Le défaut de réponse dans ce délai est assimilé à un refus s’agissant du bénéfice du congé de reclassement aussi bien que du PARE anticipé. En tout état de cause, la date de première présentation de la présente marque le point de départ de votre préavis d’une durée de 2 mois que nous vous dispensons d’exécuter. Votre indemnité compensatrice de préavis vous sera payée. Conformément à l’article L. 321-14 du Code du travail, vous bénéficierez, durant l’année qui suivra la fin de votre préavis, d’une priorité de réembauchage à condition d’en faire la demande dans l’année suivant la date de rupture de votre contrat de travail. Cette priorité concerne les postes compatibles avec votre qualification ainsi que tous ceux qui correspondraient à une nouvelle qualification acquise après le licenciement, sous réserve que vous nous la fassiez connaître. Enfin, nous vous informons que nous renonçons à l’application de la clause de non concurrence figurant dans votre contrat de travail. Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de notre considération. »

(Pause.)

L’homme - C’est beau la mer en silence… arriver à imaginer dans le murmure des vagues… la mer en silence. A cet instant, en fermant les yeux, mon esprit se perd sur l’autre rive. C’est comme ça que je voyage dans le monde. Certains hommes confondent savoir et pouvoir. Pas moi !
Visage 1 - Ce soir-là, il a quitté son phare. Il n’y est jamais retourné. Voilà longtemps de cela. Visage 3 - Tu te souviens !
L’homme - Merci ! (Silence.) Ils m’ont dit merci…
Visage 1 - Par ici, les gens le prennent pour un simple d’esprit. Ils le plaignent. Quand ses droits au chômage se sont arrêtés, le village s’est cotisé pour lui payer sa chambre. Même le député-maire qui disait ne rien pouvoir faire y est allé de sa poche. Il s’est acheté une bonne conscience…
Visage 2 - Moi, je n’ai rien donné… Non pas parce que je ne le plains pas, mais parce que je lui permets de rester, tant que j’encaisse les loyers… Sans moi, il n’aurait pas de chambre…
Visage 3 - Te souviens-tu ?
L’homme – Oui, je me souviens… Ce soir-là, comme tous les autres soirs, la mer en silence et l’horizon qu’éclairait le phare, et puis la lettre, cette lettre que le vent aurait pu emporter… Oui, je m’en souviens encore…

(Pause.)

Visage 1 - Quelquefois, il pleure, en silence… C’est fou comme il aime le silence. Nous, on lui dit : « Ne pleure pas, après tout, il n’y a pas mort d’homme ». C’est ce qu’on se tue à lui dire. Mais il ne nous écoute pas. Il vit ailleurs, dans sa tête. Chaque soir, il monte jusqu’ici, il éteint la lumière. Puis il agite sa lanterne devant la fenêtre. C’est un simple d’esprit, c’est pour cela qu’on l’aide…
Visage 3 - Il se souvient ! Surtout, il se souvient…
Visage 2 - Je ne vois par pourquoi je devrais avoir des scrupules à encaisser le loyer. J’ai une entreprise à faire vivre, moi. Et puis, comme disent les gens d’ici, il n’y a pas mort d’homme, c’est juste un licenciement.
L’homme - Merci ! (Silence.) Ils m’ont dit merci. (Un temps.) Avant… Avant, j’étais sur mon phare, c’est moi qui veillais sur les bateaux alentours les soirs de tempête. J’étais gardien de phare. Avant. Avant qu’ils me remercient. Avant qu’ils me remplacent. (Il éteint sa lanterne) Ce soir, la mer est calme et la nuit est claire. Ils m’ont remplacé une nuit comme celle-ci ! Tout était paisible, tranquille, à croire que le gros temps n’existait pas. Une nuit trop calme pour un homme simple.

Noir

 

Equipe de tournage :

Chef opérateur / Réalisateur : Romain Mamisoa Laporte

Production / montage / cadrage : Philippe FAURE
Contact : philippe@endless-projects.com

www.endless-projects.com

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