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Revue mensuelle des écritures théâtrales

Lundi 16 juillet 2018

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Récits d'un voyage en Ardèche

Jean-Pierre Thiercelin

Jeudi 15 octobre

Certains avaient pris l’avion depuis le Niger ou le Canada… Certains venaient en voisin ou d’un peu plus loin à l’ouest, à l’est, au sud et même de Marseille !… D’autres avaient pris le train depuis la capitale puis, à Valence, un car qui de lacets en épingles à cheveux, retourna plus d’un estomac, fut-il critique de la raison pure…
L’arrivée dans la nuit fraîche de Laurac en Vivarais remit tout le monde d’aplomb, dès que s’ouvrirent les portes d’une maison familiale, où dans la grande salle à manger nous attendaient Roger, Cécile, Jean, tous les amis bénévoles de cette belle aventure et le conseil municipal. Les mots de Bienvenue s’énoncèrent, comme il se doit, un verre à la main. Un verre de castagnou ( kir châtaigne !), boisson miraculeuse pour délier la langue des auteurs… Le dîner, préparé par Monsieur le Maire fit le reste… La veillée d’arme fut chaleureuse ! Dîtes 33 ?...

Vendredi 16 octobre

Entre 8 et 9heures, dans le matin bleu et vif, une partie des auteurs embarque pour les quatre coins de l’Ardèche. Vers Aubenas, Saint cirgues, Montpezat ou Joyeuse… Vers les collèges ou les lycées où les attendent élèves et professeurs. Chaque classe attend personnellement « son » auteur, dont une pièce a été lue ou du moins résumée ou évoquée. Il faut dire que, depuis des mois, Roger et Jean ont, inlassablement, travaillé avec tous les établissements scolaires du département !...
Plaisir de se retrouver face à trente paires d’yeux pétillants, de langues déliées par la curiosité d’en savoir plus sur ces bêtes curieuses, et quasi aurignaciennes, qu’on appelle auteur…
Les rencontres se font sur une, deux, ou trois heures… Dialogue à la bonne franquette, tir de barrage des questions / réponses… Lecture d’un extrait de l’œuvre par l’auteur … Amorce et mise en route d’un travail d’écriture par les élèves. Moments chaleureux, riches et spontanés… Moments d’écoute et dialogue… Moments qui font du bien !...
Le travail se prolongera avec les professeurs dans les semaines qui suivent, parfois en gardant le contact avec l’auteur.
A terme, comme les auteurs, les élèves, sous la bannière de chaque établissement, écriront leurs mille mots !
Puis, professeurs et auteurs déjeunent ensemble… Premiers ressentis… Promesses de prochaines rencontres…
Puis il est temps de regagner Laurac…
Car ce même matin, d’autres auteurs...



Philippe Alkemade

Vendredi 16 octobre

Une rivière qui roule entre deux hauts murs de végétation. Une arche de pierre posée sur le murmure de l’eau qui scintille, pont naturel à la forme étrange d’un mammouth s’en retournant dans les profondeurs du temps figé. Le tout au pied de la silhouette mystérieuse d’un empereur minéral agenouillé dans une intense méditation. De fait, l’endroit invite au rêve éveillé. Au moins 33 000 ans que l’esprit des morts hante ce décor des premiers âges des hommes. L’eau, la terre, la pierre. Nous sommes aux origines.

C’est un territoire où les hirondelles paressent jusqu’à fin octobre. Elles sont là, jouant entre le vignoble et les parois abruptes de la falaise grise. Nous cherchons le passage par lequel nous nous retrouverons d’ici… cinq minutes à vue de nez… devant l’entrée du saint des saints de l’Histoire d’avant l’histoire. Nous longeons le rectangle de vigne, passons sous un châtaignier, il y a du plastique qui jonche le sol, sans doute un souvenir de la récente vendange. Décidemment, le passage est bien dissimulé, dix minutes passent. Enfin, nous nous engageons dans un buisson et trouvons un sentier de pierre. Et nous attaquons la pente. De longues minutes d’une ascension qui très vite fait ses premières victimes, fumeurs, citadins, et rescapés de la longue veille avinée de la veille.

Nous marchons à présent sous un aplomb de la falaise. La grotte n’est pas loin, je le sais, je le sens, j’imagine nos ancêtres vivant là, dans un abri de fortune le long de cet aplomb. Un refuge idéal. L’imagination m’a rejoint. Elle ne tarit plus d’éloges. Elle est accompagnée du gazouillement des hirondelles. J’aperçois leur nid dans la falaise. Je m’arrête et je contemple. C’est beau ! Le groupe lui continue, nous n’y sommes pas encore…

A présent, la pente s’accélère. Ma respiration aussi. J’évite de regarder en bas, j’ai le vertige. Voilà plus de trente minutes que nous montons. Je m’avoue rapidement que j’ai bel et bien un compas dans l’œil. Cinq minutes, tu disais cinq minutes ? Allez, courage, on y est presque. De fait, quinze minutes plus tard, je découvre un aménagement sous un filet de protection. C’est l’entrée de la grotte.

Une grille interdit l’accès. Une photo et une explication succincte nous renseignent sur ce que nous savions déjà : on n’entre pas ! Notre guide s’engage sur une passerelle de bois qui disparaît derrière la paroi. Nous le suivons et arrivons alors devant l’entrée. Pourtant, la grille, ce n’était pas l’entrée ? Mystère ! Mais ici, on ne rigole plus : télésurveillance, maçonnerie indélicate, porte blindé, digicode… 33 000 ans de progrès techniques…

Je décide alors de perpétuer une longue tradition alentour : je ferme les yeux et j’entre ! Quelle merveille…



Michel Bellier

Vendredi 16 octobre

L’après-midi du vendredi 16 commence par quelque chose dont on nous dit que nous ne la verrons jamais ! Alors là, bravo ! Alors ça, j’adore ! Une fois de plus, on nous fait le coup de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours, même qu’il était gros comme ça, même que ceci, même que cela…... Le genre de truc qui énerve un peu et qui, surtout, rend l’information friable, discutable. Tout ce qu’il nous faut en ces temps de grande manipulerie, n’est-ce pas ? Alors les hommes et les ours, vous comprendrez, ça va bien comme ça !
Bon : on se calme. D’abord, c’est une femme qui nous en parle et puis ensuite, l’ours n’est pas venu seul.
Avec Dominique Baffier, la conservatrice de la Grotte Chauvet, nous descendons, spéléos de l’imaginaire, dans cette fameuse grotte. Nous nous émerveillons, par diapositives interposées, sur ces chevaux en hordes cavalcadant, ces perspectives de tigres. Ces traits immédiatement parfaits. Sans retouches ni ratures. Nous appareillons pour ce vaisseau fantôme dont nous ne verrons jamais que des reproductions et qui sera toujours pour nous, auréolé d’un halo de légende.
Et quoi de plus beau que des questions sans réponses ? Quoi de plus étourdissant que des questions qui provoquent d’autres questions ? et quoi de plus merveilleux que cet étourdissement ? Car n’est-ce pas le propre de l’art que d’interroger le monde, le mystère du monde, et de donner ces questions en partage ?
Alors : nous voilà babas devant ces diapos, ouvrant grand mirettes et bouches comme des mômes découvrant l’alphabet. Quand la lumière se rallume, chacun reste un moment stupéfait, clignant des yeux. Chacun commençant à concocter son texte dans son coin, à s’angoisser de ne pas savoir quoi écrire, de ne pas être à la hauteur de l’événement.
Quelle frustration ! Quelle splendeur !
En cette fin d’après-midi, nous sommes quelques uns à promener notre émoi dans les rues de Laurac. Les rencontres, vous le devinez, y sont faciles, les conversations, anodines et bienveillantes. Comme si chacun réalisait véritablement ce que peut bien représenter les 30 000 ans qui nous séparent d’une beauté si… d’une beauté comme….Chacun promène, désormais, en lui un bout de légende, de voyage au centre de la terre. Désormais, nous saurons nous reconnaître. Où que nous soyons. Nous faisons partie de la même confrérie, ça se voit, nous sommes marqués. À notre insu.
À peine remise, notre assemblée est de nouveau convoquée. Nous nous retrouvons chez Roger. C’est-à-dire dans son théâtre. Mais la chaleur du bonhomme, l’accueillante sérénité des lieux font qu’on se croit chez lui et qu’il veut qu’on se sente ainsi.
Nous voilà dans l’antre. Ce théâtre est une salle voûtée qui ressemble, on le jurerait, à une grotte. Une grotte où sur les murs vont courir une toute autre sorte d’épopée. Avec la simplicité qui le caractérise, Roger joue parfaitement le rôle du maitre des lieux. Il nous fait entendre ses Fantaisies Culinaires, autant de contes lutineurs, hommage à la femme, au sexe de la femme, au désir de la femme et dont BAT vous offre, par ailleurs, un extrait. Dégustez-le sans modération ! C’est un régal de délicieuse coquinerie.
Là aussi, sortir de cet univers n’est pas si simple. À tel point qu’on en redemande. Et une fois encore, chacun trimballe son enchantement. Avec dans la tête, comme une entêtante petite musique d’elles….
Bon pas le temps de s’éterniser ! En voitures ! En minibus ! En route ! Virages et lacets nous attendent !
Je ne vous fait pas l’affront de vous demander si vous connaissez Rozières. Tout le monde connaît Rozières, ou bien tout le monde connaîtra Rozières dans un futur proche. Pourquoi me direz-vous ? Mais tout simplement parce qu’il s’y passe des choses incroyables. Rendez-vous compte : encore sous le charme mutin de Fantaisies Culinaires de l’ami Roger, nous voilà débarquant dans la salle des fêtes de Rozières ! La banalité des lieux va vite céder la place à la convivialité conjuguée là, au présent de l’apéritif et à tous les temps de la chaleur humaine. Roger, encore lui, avec encore sur les lèvres l’au-revoir susurré à ses belles des Fantaisies, nous régale de nouveau avec, cette fois-ci, un texte de Claude Confortès en hommage à Gérard Philipe. Et c’est quelque chose de profondément troublant et d’émouvant d’entendre évoquer ces disparus que sont Vilar et Philipe après avoir côtoyé le souvenir d’autres disparus bien plus anciens.
L’impression est là de faire notre métier, d’en saisir la nécessité, de comprendre la place de l’art, de l’écriture, de l’imaginaire dans le monde. Sa place et son UTILITÉ. Vilar le populaire, Philipe le militant, leurs noms résonnent haut en ces territoires et se mêlent aux historiques anonymes de la Grotte Chauvet. Et nous, nous portons la responsabilité de cet héritage.
Cette émotion semble gagner tout le monde puisque Jean-Paul Alègre, en tant que président des EAT, entame un discours que quelques uns qualifieront, très sérieusement, de « discours de Rozières ». Lyrique, fédérateur, spontané, Jean-Paul rendra hommage à l’esprit aventureux de Roger Lombardot tout en regrettant le manque d’audace et de confiance dont le bureau des EAT a fait preuve en ne donnant pas sa confiance dans cette entreprise et tout en s’étonnant du nombre d’élus présents à une manifestation culturelle de cet ordre.
Et puis, voitures, minibus, virages et lacets nous ramènent à Laurac. Comme des gamins après un Noël réussi, chacun d’entre nous a dans les yeux un cadeau scintillant. À partager ou à garder pour soi. La nuit est sur Laurac, l’Ardèche rocailleuse dort. Certains décident de continuer la fête tandis que d’autres disparaissent dans leurs chambres. La journée est vite passée, la nuit sera courte. Car le lendemain…..


Philippe Touzet

Samedi 17 octobre

La chevauchée fantastique

Sun is sinking in the west
The cattle go down to the stream
The redwing settles in the nest
It's time for a cowboy to dream

Calé au fond de mon siège, bien au chaud dans mon blouson, écharpe autour du cou, putain de mal de gorge que je trimballe depuis plusieurs jours, je regarde les magnifiques paysages de l’Ardèche qui passent devant mes yeux, restent dans ma tête. Un vrai décor de western. Et Dude, stetson sur les yeux, chante…

Purple light in the canyon
that is where I long to be
With my three good companions
just my rifle pony and me

Accompagné à la guitare par Colorado et à l’harmonica par le vieux Stompy sous le regard bienveillant du shérif John T. Chance. C’est vrai que je ne serais pas surpris de voir couler le Rio Bravo entre les Gorges de l’Ardèche. Comme je ne serais pas étonné, au détour d’un virage, de tomber sur la caravane improbable de Josey Wales, avec un vieil indien déplumé qui sait tout, une vieille chieuse qui a un avis sur tout, une ingénue pas si ingénue que ça, une squaw qui tient chaud la nuit et un clébard aux origines indéterminées… Et les virages successifs, à l’infini, ne sont que des tours de manège qui me ramènent à l’enfance.

Gonna hang my sombrero
on the limb of a tree
Coming home sweet my darling
just my rifle pony and me

Au pied du Pont d’Arc, somptueuse arche naturelle sculptée, à longueur de temps, par la rivière d’Ardèche, difficile de ne pas laisser galoper son imagination… Caches poussières, winchesters, un enfant en larmes et un harmonica qui pleure…

Whippoorwill in the willow
sings a sweet melody
Riding to Amarillo
just my rifle pony and me

Souvent quand tu joues au touriste et que tu te trouves devant un paysage qui bloque ta pensée pour laisser passer le rêve, t’entends dire, ça manque pas, je vais mettre des guillemets pour souligner mon propos, « devant un tel paysage, on se sent tout petit, » dans le sens fourmi, vermicelle, larve informe, moi je prends ça dans le sens tout petit garçon, non pas que j’éprouve une nostalgie forcenée pour mon enfance mais ça fait du bien de retrouver des pensées de gamin, de remettre la main sur cette légèreté d’âme que j’ai perdue en cours de route.

No more cows to be ropin'
No more strays will I see
'round the bend shell be waitin
For my rifle pony and me
For my rifle my pony and me

Calé au fond de mon siège, bien au chaud dans mon blouson, écharpe autour du cou, plus j’y pense et plus je me dis que Jean-Pierre Thiercelin ferait un très bon docteur Boone, Yves Cusset serait parfait en Hatfield, Philippe Alkemade enfilerait sans problème les bottes de Ringo Kid, et notre nouveau compagnon, Bernard, chauffeur émérite et guide sans pareil, pourrait devenir un très crédible Buck Rickabaugh, le conducteur de la fameuse diligence de « Stagecoach ». Certains puristes vont me dire, et les personnages féminins ? Bon… Je veux bien faire Dallas mais je préviens tout de suite Philippe Alkemade qu’il n’y aura pas de scènes de baiser ! Et mes excuses à la famille de Claire Trevor pour cet hommage approximatif.

Lors de notre périple, la seule flèche que nous croisons est plantée dans un panneau de signalisation et elle nous indique, un brin moqueuse, que nous ne sommes pas dans la bonne direction. Et après bien des aventures à la Fenimore Gary Cooper, que je compte bien écrire un jour quand j’aurai le temps, c'est-à-dire jamais, nous retrouvâmes le sentier goudronné qui nous permit de rejoindre le reste du convoi de nos amis auteurs.

Sun is sinking in the west
The cattle go down to the stream
The redwing settles in the nest
It's time for a cowboy to dream

Dire que la route qui mène vers Saint Mélany est sinueuse est un doux euphémisme…Je tire mon chapeau bien bas à tous ces hommes et mules qui ont contribué au tracé de cette montée vers les cieux. Grâce à eux, le paisible citoyen, l’honnête femme au foyer peuvent éprouver le déplaisir du mal de mer en haute montagne. Ce qui n’est pas rien. Spéciale dédicace à l’ingénieur en chef, en d’autres termes, le gars qu’a fait le dessin, « the long and winding road » me semble tout à fait approprié. Le grand-père de ce brave garçon devait être le type qui a inventé la roue pour les hamsters, son père, l’olibrius qui a découvert le mouvement perpétuel et son oncle est, ni plus ni moins, que le père de la vis sans fond. Plus nous approchions du but et plus la voie se rétrécissait…Splendide métaphore. Et je dois avouer que Bernard, notre Buck Rickabaugh à nous, a fait très fort. Nous sommes arrivés à bon port, deux roues sur le bas côté, deux roues dans le vide ! Certains d’entre nous, dans notre diligence surchauffée, ont vomi, perdu connaissance, envoyé des sms de détresse, mais je ne citerais pas de noms, ce sont des amis, tout ce que je peux dire c’est que je suis resté impérial dans l’adversité !

Purple light in the canyon
that is where I long to be
With my three good companions
just my rifle pony and me

L’auberge qui nous accueille à Saint Mélany sent la bonne bouffe et la convivialité. Rien à voir avec les relais de poste de l’Ouest américain où on vous proposait seulement deux menus, le midi, lard fumé et pommes de terre, le soir, pommes de terre et lard fumé… Et nous sommes là, les trente-trois auteurs de cette magnifique manifestation culturelle, « Territoire et imaginaire ». Et pour une fois, entre auteurs, on s’en fout des mots, ce qui compte, ce sont les regards, les sourires, les éclats de rire.

Gonna hang my sombrero
on the limb of a tree
Coming home sweet my darling
just my rifle pony and me

Et après ce déjeuner fort sympathique, nous empruntons le sentier des Lauzes… Je me demande si l’un d’entre nous a envie de le rendre…Tout respire la beauté, alors forcément, sans le faire exprès, on devient beau. Et soudain, des voix s’élèvent au niveau des montagnes, il paraît que c’est du Purcell, du Verdi, je n’y connais pas grand-chose, tout ce que j’entends, ce sont des voix d’homme et de femmes, un homme et deux femmes, et je me dis…Arrête de penser, Touzet, pour une fois, et écoute…

De mémoire, une scène dans « Rivière rouge » de Howard Hawks, après des semaines et des semaines de convoi de bétail, deux cow-boys entrent dans le bureau du gars qui est censé les payer pour leur boulot, les deux hommes baissent la tête, presque apeurés, l’autre type dit : « Qu’est-ce qui se passe ? » et l’un des deux cow-boys répond : « Ça fait des mois qu’on n’a pas vu un plafond. »

The End



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